L'histoire d'un guerrier draeneï possédé par un démon qui s'engage sur le chemin de deux vengeances, l'une contre le plus puissant paladin de la Main d'Argus, respecté et admiré de tous, l'autre contre le démoniste qui a implanté l'entité malfaisante en lui, dans le cadre d'un complot à l'ampleur insoupçonnée. Dans l'Outreterre plongée dans la guerre et le chaos, écoutez le choc des armes, le grondement des flammes, le fracas de grandes batailles et les échos d'affrontements titanesques dignes des temps anciens.
Danse de l'immobile, une onde chante et meurt.
Dans le cri du silence, une goutte de rien
A parcouru la nuit et recherché son cœur.
Là, nulle part, une ombre attend, et se souvient.
Courir, encore.
Pourquoi ? Pourquoi les Orcs les pourchassaient-ils ainsi ? Quelle rage les poussait ? D'où venaient ces terribles pouvoirs démoniaques que certains d'entre eux utilisaient pour semer la peur et la mort ? D'où venaient cette peau rouge, ces yeux injectés de sang ? Où étaient les méfiants mais pacifistes Shamans qui guidaient leur peuple de leur sagesse rustique ?
Mais l'heure n'était pas aux questions.
« Stropo, prends ma main. »
Maman.
« C'est encore loin Telredor ? » demandai-je.
La face couverte de boue et de larmes, elle alla chercher la réponse dans les yeux de mon père.
Puis elle se tourna vers moi.
Ce fut la dernière fois que je vis son visage.
Un visage de désespoir et de souffrance.
« Je ne sais pas. »
Je ne sais pas.
Cette phrase que je répète tous les jours sur tant de sujets. Ma devise.
Ils nous cherchaient. Ils n'étaient pas loin.
Nous venions de Sha'naar, à l'est du marécage. Je ne connaissais pas le monde au-delà, mes parents non plus d'ailleurs. Je me souviens seulement de flammes, de cris et de sang. Que reste-t-il de Sha'naar, que reste-t-il du bonheur que je vivais sans savoir qu'il était si fragile et précieux ? Je ne sais pas.
Dans le chaos nous avons pris la fuite avec une dizaine d'autres loin des routes, jusqu'au marécage nous rampions plus souvent que nous ne marchions, dans les broussailles, nous écorchant, pleurant, nous demandant pourquoi.
Mes parents savaient que Telredor serait un refuge, mais ils ne savaient pas où aller exactement dans le Marécage, d'autant que nous évitions les routes.
Et ils nous pourchassaient, ces vils traqueurs dimensionnels dressés par les chasseurs Orcs. Des bêtes capables de se rendre invisibles, à l'ouïe et l'odorat aiguisés, et au tempérament sournois.
L'attaque fut nocturne. Je me réveillai aspergé de sang, à cause des cris horribles que poussait mon voisin, dont un traqueur mâchait d'un air réjoui les entrailles. Je sentis le bras de mon père me soulever de terre. Ma mère et lui coururent, les yeux agrandis par la panique, jusqu'à arriver devant une pente abrupte où ils se jetèrent de concert. Nous roulâmes un instant avant de nous immobiliser dans un lit de gros champignons poisseux à l'odeur épouvantable. Ce furent leurs chapeaux et leur puanteur qui nous sauvèrent. Il est probable que nos compagnons aient tous péri.
Mais on ne berne pas des Orcs aussi facilement.
Ils nous cherchaient. Nous le sentions.
« Ayanë, Stropo, regardez. »
Au loin, entre les champignons géants, nous pouvions discerner dans la brume les contours vagues de bâtis de bois aménagés sur le chapeau d'un champignon qui surpassait un peu ses voisins.
« C'est sûrement Telredor », dit-il d'un air sérieux. Il se concentrait manifestement pour ne pas se réjouir trop vite et continuer à guetter le moindre signe de nos poursuivants.
Une route passait devant Telredor. Elle semblait déserte dans un sens comme dans l'autre. Mon père ne semblait tout de même pas rassuré, craignant de commettre une erreur si près du but. Il nous demanda d'attendre quelques instants. Ma mère s'effraya mais il la rassura d'un regard. Grâce à ses pouvoirs de mage – qui étaient très modestes malheureusement, comme il n'avait débuté sa formation que très peu de temps avant l'attaque – il se téléporta de l'autre côté de la route dans une broussaille. Nous le vîmes aller au pied du chamignon et attirer l'attention d'une sentinelle, laquelle alla alerter manifestement d'autres personnes.
Un instant plus tard une plate-forme descendait magiquement du haut du champignon pour nous recueillir. Mon père se décida enfin à sourire en nous faisant signe de courir vers lui.
J'entendis alors ma mère s'exclamer en se levant, puis un son étrange, celui d'un coup sec contre une porte. Toc ! Le visage de mon père se figea. Je tournai la tête vers ma mère et ne vit que sa poitrine transpercée d'une flèche. Devant mes yeux, un rideau de feu.
Mon corps se couvrit de flammes.
J'entrevis alors à travers le voile ardent recouvrant mon visage, quelques mètres derrière moi, un démoniste orc à l'air sadique qui me fixait intensément. Je suffoquais, la douleur était si puissante qu'elle m'empêchait de respirer ou de penser. Il marmonna alors un mot d'incantation dont toujours je me souviendrai : Oth'nala ; dont j'appris plus tard qu'il signifiait Incinérer.
Mon corps fut dévoré de l'intérieur. Mon cœur pompa des flammes au lieu de sang. Ma tête vibra tandis que du sang et des flammes jaillissaient des coins de mes yeux, de mes narines, de ma bouche dont je sentis très nettement l'intérieur s'assécher et se fendre telle une terre aride. Mais surtout sous ma peau tous les nerfs se tendirent et hurlèrent. J'appris la douleur, j'appris la folie. J'appris le chant des abîmes de la souffrance. J'appris le cri de l'âme. Le cri que je poussai alors. Qui fut le dernier et résonna dans tout Draénor, dernier écho d'une conscience d'enfant.
« Vous écrivez quoi ? »
Stropovitch ferma vivement son carnet et lança un regard noir à l'individu qui venait de l'apostropher.
« Rhoo ça va vous vexez pas j'peux pas lire c'est du dræneï vot'écriture là j'comprends rien à c'te langue. »
Le regard de Stropovitch ne s'adoucit aucunement.
« D'accord, j'vous présente mes excuses, ah la la. J'me présente, Jack, enfin, c'juste pour donner un nom hein hé hé. »
L'individu nommé « Jack » tendit la main à son interlocuteur qui l'ignora et continua à le fixer.
Jack déglutit. Ce mercenaire connu sous le nom de Stropovitch n'avait manifestement pas d'humour. Sa carrure impressionnante et ses armes terrifiantes dotées de ce qui semblait être une aura magique n'étaient pas pour le mettre à l'aise non plus. Mais de fait le dræneï était une référence dans sa profession et il n'y avait pas plus prisé que lui des Paluns jusqu'à Sombre-Comté. Un, il était dræneï, donc il n'avait aucun rapport personnel avec les problèmes des différentes régions d'Azeroth. Deux, il remplissait toujours ses contrats rapidement et proprement. Trois, il était muet, donc s'il se faisait prendre rien ne transpirerait de lui.
Le lieu de rendez-vous qu'avait fixé le dræneï était assez insolite. C'était dans une auberge, certes, mais délabrée, en ruines et isolée : celle de la Colline des Sentinelles, dans la Marche de l'Ouest. La vieille aubergiste, sale, folle et sourde qui n'avait jamais quitté les lieux malgré le fait qu'elle n'ait plus de clients, regardait en mâchant son pouce, d'un air béat, l'homme habillé en citadin décontracté, avec béret et chemise débordant sur le pantalon, et le colossal dræneï qui ne s'était pas allégé de la moindre pièce d'armure.
Jack soupira.
« C'regard signifie « Venons-en au fait j'ai pas qu'ça à faire », un truc dans l'genre, hein ? » dit-il d'un air sarcastique. « Bah rien d'compliqué pour toi. En gros la p'tite fille de celui qui m'envoie s'est fait enl'ver, tu vois. Les ravisseurs d'mandent une rançon qu'le vieux a pas envie d'payer, genre mêm'tes services lui r'viennent trois fois moins cher. »
Le dræneï leva un sourcil d'un demi-millimètre.
« Ouais, t'as bien compris, une énorme rançon. Genre pas une rançon normale, vu qu'y a pas qu'la vie d'la fille qu'est menacée, tu vois. » Il prit un air finaud. « Ouais, l'vieux a des choses à cacher, et des choses vraiment pas racontables, du lourd quoi, qu'les ravisseurs, un p'tit groupe de vauriens là qui s'font appeler les Vide-Châteaux menacent de divulguer. »
Le regard de Stropovitch devint pensif, ce qui déconcerta un peu Jack, qui quitta son air sarcastique et lâcha comme subitement énervé : « Bon en gros ton job c'est d'trouver où sont les mecs et d'les faire taire. La fille, tu m'la ramènes ici. On s'donne rendez-vous dans trois jours. Ok ? »
Stropovitch réfléchit. Jack l'observa avec curiosité. Le dræneï leva deux doigts. « Deux jours ? ça t'suffira pour les localiser ? » L'autre ne répondit pas du moindre signe. « Ok, ok, ok dans deux jours » dit Jack, qui commençait à être vraiment exaspéré. « Au fait, ajouta-t-il en se levant, ça n'a pas l'air d'te gêner qu'j'te donne aucun indice pour la r'trouver. Ton employeur m'a dit que tu t'débrouillerais, et j'ai bien du mal à l'croire. C'est qu'chaque indice qu'y t'donnerait risquerait d'te faire découvrir qui il est, et il a pas envie, t'vois. Donc en gros tu sais rien. Pas d'problème ? »
Alors Stropovitch à la grande surprise de Jack eut un sourire en coin et un regard amusé. Jack s'en retourna avec une rage qui le faisait trembler, qu'il ne comprenait pas lui-même.
Stropovitch reprit intérieurement, fermant les yeux. Ce Jack n'était manifestement qu'un serviteur, un valet tout au plus, d'un noble. Lequel n'avait pas voulu se montrer au mercenaire, mais de fait, celui qui en savait le moins en ce moment, c'était Jack. Le noble avait à travers lui révélé ce qu'il voulait réellement. Le fait que les « ravisseurs » soient au courant de ce que le noble voulait cacher signifiait certainement que ce dernier s'était engagé dans un complot puis s'en était désolidarisé – et maintenant les comploteurs gardaient sa fille en otage pour s'assurer son silence. Mais de fait ce noble ne voulait pas révéler publiquement le complot, ce qui risquait de révéler aussi qu'il y avait participé. Non, il voulait que Stropovitch fasse discrètement le ménage et qu'on n'en parle plus.
Le dræneï soupira. Le poisson était gros. Vide-Châteaux – comment le valet n'avait-il pas compris tout seul que sous ce nom absurde se cachait sa cible réelle, Van Cleef. Il n'y avait pas besoin d'indications particulières. Ce noble savait que Van Cleef avait sous ses ordres des énergumènes de toutes origines, y compris des ex-mercenaires voire mercenaires tout court qui continuaient à exercer ce métier entre deux campagnes de piraterie ou pillages de villages. Des gens du même milieu que Stropovitch. Ce noble savait que le dræneï aurait des contacts au sein de la Confrérie. Et qu'il n'aurait aucun mal à s'en servir pour parvenir à leur Repaire.
Ce noble était intelligent, décidément.
Stropovitch hésitait encore à accepter. Il lui faudrait peut-être tuer des connaissances – bien qu'il n'ait tissé aucune amitié particulière. Mais la somme d'argent promise était faramineuse. C'était un plan en or, un de ces plans qui permettent au mercenaire de faire une très longue pause et de se faire plaisir – ce dont Stropovitch ressentait le besoin après de longs mois de missions pénibles voire éprouvantes, et peu rémunérées.
Et puis ce n'était pas comme si tous ses adversaires allaient être des tendres.
« Point de cérémonies je viens prendre des nouvelles rapides. »
Je n'avais jamais entendu une voix aussi grave. C'était une voix de vieillard millénaire.
« S'est-il agité cette semaine ?
— Oui, des cauchemars permanents semble-t-il. Il crie mais ses cordes vocales sont irrémédiablement hors d'usage. Quand on essaie de le tenir il manifeste une force dont je n'aurais jamais cru un enfant capable. Il m'a projeté sur plusieurs mètres il y a deux jours, d'un seul bras. »
Etait-il possible que l'on parle de moi ?
« Je vois. La Lueur s'est-elle manifestée de nouveau ?
— Oui, dans ses crises aiguës. Tous les symptômes liés apparaissent de concert. C'est effrayant. Si vous, ô grand Prophète, n'avez pu le purifier de ce mal, que devons-nous faire de lui ? »
La Lueur ? Des symptômes liés ? De quoi parlaient-ils donc ?
Que faire de moi ? Mon cœur se figea. Pourquoi mes yeux refusaient-ils de s'ouvrir ? Je me sentais si faible…
Un silence. Lourd.
« Nous ne le tuerons pas. Nous allons l'élever dans la Lumière. Il faudra le préserver, le ménager. Quand son corps sera en communion avec la Lumière, alors nous pourrons définitivement le purifier et ne plus craindre cette Lueur qui s'éveille quand la douleur ou la peine lui sont insoutenables. Hmmmmmm. » Un silence. « Il s'éveille. Au sujet de sa famille, dites la vérité sans détours. Faites attention à vous, alors. Une fois qu'il saura, nous pourrons commencer le programme. »
Mes yeux ne voulaient toujours pas s'ouvrir. Je me souvenais de tout, et ces paroles étaient inquiétantes ; mais mon corps ne voulait pas bouger ni se départir de ce calme souverain qui l'habitait.
La présence du vénérable disparut. Ce devait être quelqu'un d'extrêmement puissant.
Deux personnes s'affairaient autour de moi, me tâtaient, se préparaient manifestement pour mon réveil.
« Si le Prophète en personne nous dit qu'il est dangereux, je n'ose imaginer les risques que nous prenons » dit une voix tremblante.
Un immense soupir sortit enfin de moi, le soupir de tout un corps qui s'éveille d'un très long sommeil. Mes yeux s'ouvrirent et mon torse se redressa.
Je les vis. Ces pauvres êtres.
Les deux médecins étaient prostrés près de la porte entrouverte, revêtus d'une armure lourde sur l'ensemble de leur corps. La porte était massive, un bon mètre d'épaisseur ; ils étaient prêts à bondir dehors et à refermer la porte sur moi ; l'ensemble de la chambre n'était que des parois d'acier blindé.
L'un d'eux fit un énorme effort sur lui-même et débita à toute vitesse, les larmes coulant sur ses joues : « Vos parents sont morts ainsi qu'une grande partie des nôtres nous avons dû fuir Draénor nous sommes dans l'Exodar un vaisseau à la recherche d'une autre terre mais ne vous inquiétez pas la vie s'est très bien organisée à l'intérieur nous allons nous occuper de vous. »
Ils tremblèrent en me regardant d'un air paniqué, les yeux grand ouverts.
Je digérai les informations les unes après les autres. Je voulus poser une question mais aucun mot ne sortit de ma bouche.
Muet. Comme ils l'avaient dit à l'instant. Sur le moment je ne fis qu'une moue et un soupir. Je saisis une plume et un papier qui se trouvaient – sûrement exprès – sur ma table de chevet.
Ils s'approchèrent lentement et déchiffrèrent mon écriture maladroite. Leurs visages passèrent de la panique à l'étonnement. « Euh… d… deux mois. »
Je restai coi, abasourdi.
« Eh bien, commentai-je bêtement sur la feuille, je ne pensais pas qu'on pouvait dormir si longtemps. »
Cette fois ils passèrent de l'étonnement au soulagement total. Ils s'approchèrent, leurs jambes tremblant encore, mais le sourire aux lèvres. « Suivez-nous, Stropovitch. Tout est prêt. »
Tout est prêt… Ces trois mots m'intriguèrent mais ne m'inquiétèrent pas. Il s'agissait de prendre particulièrement soin de moi, à ce que j'avais compris. Je les suivis docilement.
« Hé hé hé c'est dangereux dans la profession de garder des trucs écrits sur soi vieux. »
Stropovitch soupira. C'était décidément une manie chez ces humains. Il referma le carnet et se redressa dans un crissement d'armure.
« C'est comme les courriers que tu fais passer. Remarque tu peux pas faire autrement hin hin hin. »
Stropovitch ne fit même pas l'honneur d'un regard noir à son collègue.
« Van Cleef savait que tu finirais par nous rejoindre. T'es assez connu dans le milieu et il est au courant de quelques-unes de tes dernières missions – des jobs sans intérêt juste bons à t'acheter une croûte de pain au retour. T'en fais pas vieux t'as fait le bon choix. De l'or y a que ça dans le sillage de Van Cleef ! Par contre m'en veux pas mais juste pour la forme va falloir te tester. »
Stropovitch leva un sourcil d'un demi-millimètre.
« Ouais, tester comment tu te bats, tu vois. Si le boss est content t'es intégré. Ce que je voulais dire par “m'en veux pas” c'est que bah tant que t'es pas intégré tu dois pas connaître l'emplacement du Repaire. »
Le sourcil se rabaissa.
« 'tain t'es terrible toi on sait jamais ce que tu penses t'as l'visage on dirait une statue… Allez viens à la barque à la plage, je vais te bander les yeux et te boucher les oreilles. »
Avant qu'on lui bande les yeux la barque était orientée vers le nord. Donc le Repaire était orienté vers le sud – c'était facile à discerner, la ruse était enfantine et de toute façon, personne n'allait vraiment se méfier de lui, c'était « pour la forme ».
A l'endroit où ils débarquèrent un vent d'ouest lui apporta une odeur de mort humide et gluante. Stropovitch connaissait cette odeur. C'était celle du vieux phare hanté à l'ouest des Collines de la Dague. Encore une information.
Ils grimpèrent une pente assez abrupte, puis le sol changea sous les pieds de Stropovitch – des graviers crissèrent sous ses sabots – et l'atmosphère se refroidit. Pas de porte ouverte, pas de réduit franchi, rien : l'entrée du Repaire se trouvait donc dans une des mines abandonnées à l'ouest des collines. Un endroit sûrement fouillé mille fois par les autorités de Hurlevent. Quoique…
On lui enroula une corde autour de la taille et on le hissa de quelques mètres. Un peu de plat… une descente légère… un pont de bois… des passerelles, plate-formes, escaliers… son bandeau fut enlevé.
Devant lui, sur le pont supérieur d'un énorme navire, Van Cleef et une vingtaine de pirates humains et gobelins, debouts, le regardaient d'un air réjoui.
Stropovitch fut surpris par l'aspect du capitaine. Van Cleef était un homme grand et à la carrure impressionnante, mais plus vieux qu'il ne pensait. Au-dessus du foulard rouge qui lui couvrait la partie inférieure du visage, ses yeux étaient entourés de rides, et sa chevelure était grisonnante. Van Cleef était un homme d'une cinquantaine d'années. Il était vêtu tout de cuir noir et portait deux sabres d'excellente facture – un adepte lui aussi du combat à deux armes.
Le capitaine s'approcha du dræneï et lui tendit la main. Stropovitch hésita – il n'était pas dans son habitude de serrer la main de quelqu'un. Au moment où il se résignait et où sa main s'avançait, Van Cleef croisa les bras et dit d'un ton provocateur : « ça tombe bien, moi non plus je ne fais confiance à personne ».
Un sourcil de Stropovitch se fronça d'un demi-millimètre.
« Bien ! J'aime les gens prudents. Mais j'aime aussi les gens forts, et ! qui tuent de sang-froid. »
Stropovitch en déduisit que le test vérifierait ces deux aptitudes.
Van Cleef le fixait droit dans les yeux, et l'on pouvait deviner à sa voix qu'il souriait.
« La Confrérie est basée sur la force et le sang-froid. A tel point qu'une de nos règles est que quiconque parvient à tuer le capitaine en combat loyal devient capitaine. » Stropovitch leva un sourcil. « Peu s'y sont essayés jusqu'à maintenant », ajouta-t-il en finissant sa phrase par un petit rire sadique qui rendit les visages de ses hommes un peu moins goguenards. « Mais je te rassure je ne serai pas ton adversaire ». C'est plutôt toi qui as de la chance. Dommage qu'il y ait autant de monde autour de toi. « J'ai gardé exprès pour notre prochain candidat une petite victime de notre dernière campagne maritime. »
La foule se fendit pour laisser passer un homme ligoté et baillonné à qui on avait laissé son uniforme de capitaine de la flotte de Hurlevent, basée à Menethil.
« Nous l'avons mis au frais mais il est encore vigoureux et pour l'avoir personnellement affronté je peux te dire qu'il est bon – raison pour laquelle je l'ai capturé ! » Etrange personnage que ce Van Cleef, capable de vaincre sans le blesser un capitaine expérimenté dans le maniement des armes. « Sire Venders, la créature bleue que vous voyez devant vous nous vient d'Outreterre pour rejoindre nos rangs. Si vous le tuez, je jure sur mon honneur de vous libérer. Quant à toi Stropovitch, je te demande de le tuer. »
Cela vérifierait ses aptitudes au combat, pour sûr. Pour ce qui est de tuer de sang-froid, le dræneï avait un doute. Il ne lui serait aucunement difficile de se décider à tuer un capitaine de flotte, pas plus que pour un murlock ou un gnoll.
On ôta ses liens et son baillon au sieur Venders, puis on lui jeta son arme. Le dræneï et l'humain étaient encerclés par la foule des pirates qui s'était agrandie entretemps. Van Cleef, en retrait lui aussi, croisa les bras et fixa les deux hommes.
Venders ne prononça pas la moindre parole une fois son baillon enlevé. Il saisit sa rapière et se leva calmement, et une fois debout prit instantanément un maintien fier et droit. Ta décision est prise, c'est bien.
Stropovitch avait déjà affronté la rapière. Cette escrime lui déplaisait fortement, toute basée sur de légers mouvements de poignets et tout un arsenal de feintes. Si Venders se battait calmement et avec tous ses moyens physiques et psychologiques, le combat s'annonçait rude.
Venders prit la posture d'attente, les genoux pliés et flexibles, la rapière pointée vers le dræneï – si ce dernier lui fonçait dessus de quelque manière que ce soit, il serait esquivé, feinté et transpercé.
Stropovitch soupira. D'habitude il attendait les attaques, mais là l'autre l'attendait et ne cèderait pas. Très bien ! A la surprise générale, il ôta son gant gauche et le jeta au sol. Sans dégainer ses armes, il s'avança calmement vers le bretteur. Celui-ci manifesta de l'étonnement. Déconcentre-toi. Stropovitch s'arrêta tout près de la pointe, à une distance où il aurait à peine le temps d'esquisser un mouvement d'esquive si l'autre attaquait. Tu n'attaqueras pas. Je le sais. Tu es tout dans la contre-attaque. Tu hésites ? C'est bien, hésite. Une goutte de sueur perle à ton front. Tu as perdu. Stropovitch baissa soudain sa main droite vers l'arme qui pendait à son flanc gauche, dans un mouvement vif. Mais en réplique, encore plus vivement, à la rapidité de l'éclair, la pointe de la rapière fendit l'air pour transpercer la poitrine du dræneï.
L'assemblée retint son souffle, incrédule. En même temps que sa main droite s'abaissait, Stropovitch avait levé sa main gauche dégantée vers sa poitrine, paume orientée vers la pointe de la rapière, laquelle l'avait transpercée et avait été déviée dans le mouvement de la paume vers le ciel.
Le dræneï avec une précision diabolique avait cueilli au vol la pointe de l'épée et déviée ! Et ce au prix d'une blessure bénigne.
Les yeux de l'assistance étaient ainsi fixés sur la paume transpercée du dræneï et n'avaient même pas encore perçu ce qui s'était passé la demi-seconde suivante : Stropovitch avait tout de même saisi son arme de l'autre main et avait tranché d'un coup net, vif et silencieux la tête du capitaine, qui n'était même pas encore tombée de son cou. Quand le corps s'effondra mollement et que la tête roula, les pirates ouvrirent des yeux hallucinés.
Van Cleef se mit alors à applaudir calmement, sans commentaire immédiat.
« Bien ! Tu sais te battre. Je t'avoue que c'était le test le plus difficile que j'aie fait passer jusqu'à maintenant. Des hommes de la trempe de ce capitaine ne se trouvent pas à tous les coins de rue. »
Je veux bien le croire.
« Tu as bien fait de tout miser sur la première attaque. Une fois que ce genre d'énergumène a commencé sa danse, on peut l'arrêter soit avec une arme plus longue que la sienne – à condition d'être vif – soit en connaissant parfaitement le même art. Ce qui n'était pas ton cas. »
Stropovitch ne cilla pas.
« Maintenant l'épreuve de sang-froid ! »
Je m'en doutais ! Il y avait deux épreuves.
La foule se fendit à nouveau pour laisser passage à une autre personne ligotée et baillonnée… en l'occurrence une petite fille blonde au visage larmoyant.
« Voilà une fille que nous gardions en otage pour nous assurer le silence de quelqu'un – mais il n'est pas obligé d'apprendre qu'elle est morte, n'est-ce pas ? Tue-la de sang-froid et tu es des nôtres. »
Et merde.
(page du carnet écrite antérieurement)
On avait classé les enfants en deux grands groupes : ceux qui savaient déjà lire et écrire, et ceux qui ne le savaient pas encore. J'intégrai le second à cause de mon jeune âge, même si je savais déjà à peu près écrire – au moins je me perfectionnai. Ce groupe avait un seul enseignant – alors que nous étions près de deux cents. Maître Annïa, une vénérable dræneï au beau regard tout empli de Lumière.
Oui, « dræneï », exilés, nous méritions à nouveau pleinement ce nom.
On avait manifestement touché quelques mots à Annïa de cette « particularité » que j'avais – et dont je ne savais en fin de compte rien. Elle me parlait avec une extrême douceur et venait régulièrement me parler après son cours – alors qu'à chaque question elle devait attendre une réponse laborieusement écrite. Ce qui m'attristait, c'était que je sentais que cette affection était forcée. Il existe une forme de torture douce, qui consiste à vous entourer de soins et de douceur, alors qu'en vérité, vous êtes craint, suspecté, surveillé, et surtout, complètement seul.
Seul physiquement, je ne l'étais jamais. Ondraïev, mon « précepteur », m'accompagnait affablement partout, me couchait, me levait, m'apportait mes repas, me racontait tout et n'importe quoi, parfois des bribes de l'histoire de mon peuple, parfois des péripéties amusantes de sa propre vie, parfois des avis personnels grandiloquents sur des questions d'organisation sociale, parfois des inepties sans nom. Il gesticulait beaucoup, avec son faux sourire plaqué sans cesse sur son visage. Et j'étais seul, séparé des autres enfants qui pourtant, du moins les orphelins, dormaient ensemble.
Ce statut spécial suscitait de plus chez mes camarades crainte et jalousie à mon égard (je me demandais ce qu'ils m'enviaient). Ils chuchotaient souvent en me regardant en coin, ne m'abordaient pas ou très rarement, et pour des apostrophes diverses, sans suite – ils n'avaient pas la patience ou même la capacité de suivre une conversation écrite. On me demanda régulièrement pourquoi j'étais muet. A cela je n'essayai même pas de répondre. Quelque chose en moi se souvenait mais m'interdisait de trop y penser. Alors ces enfants s'inventèrent des réponses. Ainsi tous finirent par tomber d'accord que j'étais corrompu de quelque façon par une magie maléfique – et s'imaginèrent que je pourrissais de l'intérieur, me transformerais soudain un jour en démon et les dévorerais tous.
Hypothèse qui n'encouragea personne à beaucoup m'approcher.
Mais j'avoue que cette rumeur ne me paraissait pas du tout infondée.
Un soir la douce Annïa remarqua que je broyais du noir et s'approcha d'un air inquiet.
« Qu'y a-t-il ?
— Dites-moi, écrivis-je, est-ce que je vais me transformer en démon ? »
La question la stupéfia. Elle hésita.
« Non bien sûr qui t'a raconté ces histoires », répondit-elle avec le ton le moins convaincant du monde.
Mon cœur se serra.
J'ai su.
Je me traînerais ici-bas seul craint muet et malheureux jusqu'à une fin pire que la mort, dépossédé de moi-même, renié par mon propre peuple, voire abattu par lui.
« La Lumière… » chuchota Annïa. « La Lumière vainc toujours, Stropovitch. Elle te guidera. »
« La Lumière… », me répétai-je intérieurement tel un écho.
Le dræneï avait deux secondes pour réfléchir. Autour de lui l'encerclant, une soixantaine de pirates. Il était sur le pont d'un navire, au milieu d'une gigantesque grotte. Grâce à sa stature, Stropovitch pouvait voir par-dessus la foule qu'il y avait deux embarcadères, un de chaque côté du navire. Etant donné qu'il n'avait pas passé beaucoup de temps les yeux bandés à partir de l'entrée de la mine, un des deux embarcadères menait à la sortie, l'autre à s'enfoncer plus avant encore dans le Repaire. Aucun moyen de trancher.
Il soupira. S'il s'enfuyait, il n'aurait aucune chance de survie. Mais il ne devait pas non plus tuer la fille.
Quelque chose clochait. Le noble qui l'avait engagé était très intelligent, il en avait eu la preuve. Pas du genre à ne pas demander de garanties. Or Van Cleef avec cette fille avait une mine d'or à disposition. Il pouvait demander grâce à elle des rançons régulières, que le noble lui verserait par l'intermédiaire d'un agent qui aurait pour tâche de s'assurer d'abord que la fillette était vivante.
De plus il ne faisait pas encore partie de la Confrérie. Il était étrange que Van Cleef lui révèle pourquoi il gardait la fille, lâchait-il ainsi des informations à des inconnus ? Ou était-ce…
Stropovitch fronça un sourcil d'un demi-millimètre. Il saisit une épée. Un pas en avant martelé sur le sol, simultanément un coup horizontal si rapide que les pirates ne virent que l'air onduler.
La perruque tomba au sol, les cheveux coupés s'éparpillant en l'air avant de se déposer lentement.
Une exclamation parcourut l'assistance. Sous la perruque de la fausse fillette se montrait un crâne chauve et vert, maquillé à partir du front pour imiter la peau humaine, et assorti de deux oreilles pointues sur les côtés.
Le gobelin se redressa, une sueur froide dégoulinant sur ses tempes. Il arracha son baillon et gémit : « Bon sang, heureusement qu'il a réussi l'épreuve, je comptais éviter son attaque s'il tombait dans le panneau mais je n'aurais pas pu, il est ahurissant patron, j'ai rien vu venir. » Il se retourna vers Stropovitch. « Salut gars, moi c'est Sneed, le bricoleur en chef ici, hé hé. Fiou mon cœur ha ha tu lui as pas fait de cadeau là, avant que je me calme ! Je m'disais aussi inventer une épreuve supplémentaire pareille juste pour ce gus c'était vraiment risqué. Bah tu vois t'as deviné que Van Cleef était pas du genre à sacrifier des sacs à pépettes comme ça. Hein patron, l'est fortiche il a flairé l'embrouille, hein ! Patron ? »
Stropovitch, Sneed et les pirates levèrent les yeux vers Van Cleef. Lequel, le bandeau ôté, regardait fixement le dræneï avec un air carnassier.
Un silence de plomb s'installa aussitôt.
Le sang de Stropovitch se figea. Van Cleef se doutait de tout depuis le début. Il avait senti que la demande d'intégration du dræneï était louche. Il s'était demandé si cela n'avait pas un lien avec la fille. Voire ! pire ! il y avait eu des fuites et Van Cleef savait qu'il avait été contacté par Jack. Oui ! Van Cleef ne s'était sûrement pas contenté de garder la fille en otage ! Un ou plusieurs espions surveillaient sûrement le noble en permanence.
Mais pour une raison quelconque il n'était pas sûr. Et il l'avait testé et démasqué. Il avait percé le visage fermé du dræneï lorsqu'on avait jeté la fille à ses pieds, avait vu et compris son regard sur les embarcadères, avait lu sa décision finale.
Et maintenant il regardait toujours Stropovitch, et avait compris qu'il avait compris. Aussi se contenta-t-il de sourire encore plus largement et de dire avec flegme : « Tuez-le ».
Les pirates restèrent interdits tandis que Van Cleef s'en retournait nonchalamment dans sa cabine. Ce dernier s'arrêta, tourna la tête et dit : « Quoi ? Tuez-le, allez. C'est un ordre. » Avant de disparaître dans les entrailles du navire.
Les pirates se tournèrent vers Stropovitch et dégainèrent leurs armes. « Désolé, gars », fit Sneed.
Rester calme.
Analyser les environs.
Rester calme. Velen ô grand Prophète, je n'ai pu faire mien votre enseignement, si ce n'est ce principe. Si je ne veux pas être dépossédé. Si je ne veux pas perdre conscience et raison. Rester calme. Je ne peux survivre qu'en faisant un massacre. Qu'en faisant calmement un massacre.
Tout se passa à une vitesse affolante. Tous les muscles du visage de Stropovitch se contractèrent férocement et il poussa un cri surpuissant, qui figea tous les pirates. Une demi-seconde plus tard, cinq pirates gisaient au sol, diversement étripés et démembrés. Stropovitch avait fait une trouée dans le cercle et avait sauté du navire. Les pirates dégainèrent arcs, arbalètes et fusils et se penchèrent. Pas de trace du dræneï.
« Il est retourné dans le navire se cacher », grommela un énorme tauren. Med et Kiros, surveillez l'embarcadère ouest, Levis et Nico, l'est. Surveillez l'eau aussi. Les autres, on se divise en trois groupes et on fouille. Un groupe pour chaque second : Gilnid le superviseur de la Fonderie, Vertepeau l'ancien capitaine du navire, grand gobelin sadique amateur de hallebardes, et lui-même.
Mister Smite, comme on l'appelait, était un des seconds de Van Cleef et un vieux baroudeur. Il saisit son énorme masse et descendit le premier dans la cale.
Je dois fouiller tout le navire pour trouver la fille. Je me suis rattrapé à une écoutille très proche du niveau de l'eau après avoir plongé, il ne devrait pas y avoir de niveau inférieur ; je vais fouiller méthodiquement en commençant par le fond. Ils s'agitent là-haut, je l'entends.
Fond, porte gauche. Pompes en cas de prise d'eau. Porte droite. Cachot, vide. Je reviens, escalier, niveau supérieur. Des pas au-dessus de moi. Le fond. Porte gauche, cambuse, provisions. Porte droite, munitions. Je prends un fusil, le charge, saisis une giberne, la bourre de poudre. ça descend l'escalier ; ça ouvre des portes ; ça arrive à la mienne ; je prends mon élan et l'enfonce d'un coup d'épaule. ça envoie bouler le type et un collègue derrière au fond des provisions. Je tire dans le couloir. Des cris, du sang. Je reviens dans la pièce, attache le fusil à la bandoulière de la giberne, brise l'écoutille, dégaine mes armes, sors, escalade la paroi du navire en y plantant mes lames, brise l'écoutille du dessus et entre. ça chauffe en bas, ça crie. Là c'est une grande pièce emplie de hamacs. Je recharge le fusil. Sneed entre. Comme je ne l'ai pas entendu, il doit être seul, pas de quoi gâcher la poudre, je le choppe et lui tords le cou. Il n'a fait que couiner. Pressentiment. Je bondis en arrière au moment où une gigantesque masse s'abat sur moi et détruit le plancher.
Ne pas se laisser impressionner.
Dans le mouvement je tranche le manche de l'arme avant qu'il la relève puis tire. Le tauren mugit. Il est dans l'encadrement de la porte, il y a des gens derrière mais il prend toute la largeur du couloir. Je jette le fusil, vais planter mes épées dans la poitrine du tauren, le maintiens debout. Il est lourd. Je m'entends crier sous l'effort. Je le laisse s'affaisser un peu sur mon épaule pour pouvoir le soulever, et avance, et cours, et pousse les autres de l'autre côté qui s'exclament et s'ahurissent. Ne pas leur laisser le temps de pousser de leur côté en retour. L'un d'eux perd l'équilibre et tombe. J'entends ses os craquer sous mes sabots tandis que j'avance. Enfin des bruits de chute. Je m'arrête et balance le tauren dans l'escalier avec les autres. Le corps du tauren écrase un gobelin en contrebas. Les autres que j'ai poussés et qui sont tombés sont mal en point ou morts de trouille. Le couloir, les portes, ce doit être les chambres des seconds. Une. Deux. Trois. Quatre. Vides. ça s'active de nouveau en bas. Et en haut. Une autre masse détruit le plafond avec une force surhumaine et un ogre s'abat dans le couloir dans un fracas épouvantable.
Ne pas se laisser impressionner.
« Rhakh'Zor pas cont… » Ses tripes jonchent le sol tandis qu'il ouvre bêtement les yeux et la bouche et qu'un filet de bave va rejoindre la mare de sang à ses pieds. J'entends des hommes monter les marches et charger des fusils. Je saute et agrippe les bords du trou fait par l'ogre, et me hisse. Le pont. Des hommes y sont postés à gauche et à droite, et me regardent l'air effrayé, armant leurs arcs d'une main tremblante. Vite. Deux corps tombent dans l'eau, leur sang aussi en beaux arcs rouge vif. Je me tourne. Une flèche m'égratigne l'oreille. Et de quatre moitiés d'homme à la mer. ça s'interroge en bas. Je sors un canon de son emplacement – bon sang que c'est lourd, je dépense trop de temps et d'effort – il roule – chaque seconde compte – je le mets la gueule abaissée dans l'axe de l'escalier qui descend dans le navire. Le baril était à côté. Je charge. Ils ont fini de fouiller en bas et ont sûrement entendu le canon. Ils montent. Le premier qui voit la gueule de métal ouvre les yeux, incrédule. Le boulet de canon qui suit désigne trois volontaires pour refaire la tapisserie. Fracas du boulet qui traverse le bateau. Cris de terreur. Pas de temps à perdre. Je réemprunte le trou de l'ogre. Un gobelin m'accueille en bas un fusil braqué sur moi.
Ne pas se laisser impressionner.
L'index de sa main droite desserre la gâchette, maintenant qu'elle n'est plus reliée à son bras. Ses yeux et sa bouche se referment, maintenant qu'ils sont séparés du reste de sa tête. « Gilnid ? » Ce sont les autres qui regardaient encore les résultats du boulet et qui commencent à peine à se retourner. Un, deux, trois, quatre. ça crie encore mais c'est hors de combat, pas le temps de faire dans le détail. Il y en a encore en bas. Reste une porte, près de l'escalier. Chambre luxueuse, bureau, carte, compas, bourses d'or. Celle du capitaine. Qui n'est pas là. Placard. La fille. ça, c'est fait. Je referme le placard. Je retourne dans la pièce aux hamacs, reprends le fusil, le recharge, agrandit le trou du tauren à coups de talon et saute. De l'eau, jusqu'à la taille – le boulet a brisé la quille, un trou béant fait sombrer le bateau. Ceux que j'ai entendus paniquent en tentant d'installer la pompe. Aucune résistance. Des corps déchiquetés flottent. Je me penche au moment où une hallebarde allait me sectionner la nuque. Un gobelin de taille supérieure à la moyenne et avec un grand sourire sadique, dans l'escalier. Il fait tournoyer sa hallebarde autour de lui, je ne vois rien, l'air siffle. Il veut me destabiliser.
Ne pas se laisser impressionner.
Arme plus longue que les miennes : je tire. Il a réagi vivement, la pointe de la hallebarde était sur le chemin mais elle a sauté. Mais il sait sûrement se battre avec ce qu'il reste – un bâton. Ses dents se serrent. Il n'a plus de dents. Le coup de poing l'a sonné. Je lâche le fusil, dégaine et le termine. Je remonte, vais récupérer la fille ligotée et bâillonée, qui ne dit ni ne fait rien, la pauvre, elle est terrorisée. Je redescends, détache la fille – je laisse le baillon – la balance dans la flotte par l'écoutille par laquelle j'étais rentré, la suit, la repêche – elle ne savait apparemment pas nager, me hisse sur l'embarcadère. Là où Van Cleef m'attendait.
Son bandeau était mis.
Ses bras, croisés, le regard, sarcastique.
« Est-ce que tous les gens de ta race sont comme toi ? J'en doute. »
Stropovitch, haletant, posa la fille et s'avança. Dégoulinant d'eau et de sang.
Derrière lui, les gémissements d'un navire qui sombre.
Van Cleef dégaina ses deux épées. Stropovitch remarqua d'un œil acéré l'aspect poisseux de leur tranchant. Du poison. S'il m'égratigne, je suis mort.
« C'est de la maille fine avec de l'armure de cuir renforcé dessous que tu as là. Tu me permettras de viser directement la tête ? »
Stropovitch fronça un sourcil d'un demi-millimètre. Pourquoi parler et me laisser ainsi reprendre mon souffle ? Ce n'est pas un comportement de pirate, ce souci d'honneur et de bienséance.
« Quel que soit le prix que l'on te paye, c'était de la folie de faire tout ça pour cette gamine. Tu cherchais autre chose que de l'argent. »
Stropovitch fronça l'autre sourcil. Le calme revenait dans son cœur.
« Etant donnée ta force, je comprends que tu aies été attiré par un défi de cette envergure – tu devais t'ennuyer. Tu n'es donc pas un mercenaire digne de ce nom, qui privilégie la prudence et les plans solides. »
Et alors ?
« Tu voulais un beau combat ? Moi aussi j'en ai désiré ardemment un durant ces longues années. Si je meurs, tu effaceras enfin définitivement une page de l'histoire de Stormwind que la caste dirigeante veut effacer depuis longtemps déjà. »
Si tu le dis. Mais vos affaires ne me concernent pas.
« Qu'importe, hein ! Je me suis bien amusé, l'envie de vengeance faiblit en moi depuis quelque temps. Tu m'excuseras de t'avoir laissé reprendre ton souffle, c'est que j'ai de vieilles habitudes de la bonne société auxquelles je tiens. »
Il était noble ?
« Il n'y a pas de témoin, mais c'est un duel singulier. D'homme à homme. Ce ne serait pas correct de te tuer en situation de faiblesse – je n'en ai pas besoin, alors autant éviter cette lâcheté de ma part. »
Et le poison ce n'est pas lâche peut-être ? Ne t'en fais pas, tu ne me toucheras pas.
Derrière lui l'eau s'agitait d'énormes remous tandis que le navire – la caverne résonnant de ce bouillonnement – achevait de sombrer. Puis un bruit sourd : la carcasse de bois avait atteint le fond. De nombreux corps sanguinolents émergeaient les uns après les autres, entourés de halos de sang qui s'agrandissaient en lentes arabesques.
Au premier plan de ce tableau macabre, Van Cleef vit Stropovitch se redresser fièrement, puis s'incliner respectueusement.
« J'en conclus que tu es prêt ? »
Stropovitch acquiesca.
Le regard de Van Cleef devint celui d'un oiseau de proie, les yeux grand ouverts, les pupilles rétrécies. Il se positionna souplement, une épée en garde devant lui, une épée dissimulée dans le dos. L'intensité de son regard ! Il cherchait à l'hypnotiser, ou à l'effrayer, vraisemblablement les deux en même temps.
Ne pas se laisser impressionner.
Maître Annïa jeta un œil dans la pièce où le médecin en chef Londan et son équipe s'affairaient parmi une trentaine de malades étendus sur des couches. Une petite épidémie virale avait affecté les passagers. Deux anciens étaient morts, mais maintenant que tout était en place, les patients étaient traités rapidement.
Elle s'avança vers lui. « Excusez-moi… »
Elle lui glissa quelques mots. Il se tourna vers moi, qui étais resté à l'entrée, et s'approcha nerveusement. « Viens », me dit-il en me dépassant. Je le suivis dans son bureau. Il ferma la porte, s'assit et soupira. « Fais vite, je n'ai pas le temps. Qu'y a-t-il ? »
Je lui tendis une page de carnet où j'avais écrit :
« C'est quoi ces symptômes dont vous parliez auxquels je verrai que je me transforme en démon ? »
Il s'agita. « Je ne vois pas de quoi tu parles, tu me fais perdre mon temps. »
Il se releva. Je le fixai en lui tendant une autre feuille qu'il saisit avec agacement. « Je savais que vous diriez cela, mais je veux savoir. » Je n'avais pas écrit devant lui, il comprit que j'avais vraiment rédigé cette deuxième feuille à l'avance. Cela eut l'effet escompté : il eut peur, se rassit et dit d'une voix tremblante :
« Cela fait un an maintenant et tu n'as rien manifesté. Peut-être ne doit-on pas chercher à te cacher des choses, ce qui entretiendrait des sentiments de rancœur, de peur ou de je ne sais quoi mais tu ne dois rien entretenir. Donc sache que tu as été marqué dans ta chair par le feu d'un démoniste. C'est une forme de corruption que nous ne maîtrisons pas ; Velen lui-même est capable de purifier de l'emprise des Ténèbres un être que n'importe qui jugerait irrémédiablement condamné ; mais il ne s'agit pas d'Ombre. Normalement le Feu brûle, consume et disparais quand il n'y a plus de matériau. Mais toi par un prodige incompréhensible tu entretiens ce Feu dans ton cœur. »
Je baissai la tête, incrédule.
« Pendant ton sommeil, tes brûlures ont mystérieusement guéri sans laisser de traces. Et quand tu faisais des cauchemars, tu… tu démontrais une force anormale. Tu m'as projeté d'une pichenette sur plusieurs mètres, à plusieurs reprises. »
Je sentis le désespoir m'envahir. J'appréhendai la suite.
« Dans ces moments tes yeux brûlaient. Plus la crise était forte, plus les flammes qui en sortaient étaient grandes. Dans les crises les plus fortes observées, la température de ton corps augmentait jusqu'à 50-60 ℃ – ce qui est supposé être mortel – tes veines apparaissaient sur l'ensemble de ta peau… »
Mes dents se serrèrent et grincèrent.
« … noires, bouillonnantes. Ton souffle enflammait tes draps sans exhaler de feu. Et même une fois, dit-il en tremblant, … non bref ; enfin quant à ta force… suis-moi. »
Je lui emboîtai le pas.
« Tu te souviens de la chambre dans laquelle tu t'es réveillé ? on t'y a transféré après ça. »
Ils parcoururent quelques couloirs, puis Londan ouvrit une porte. Je jetai un œil terrifié à l'intérieur.
Un des murs de métal, de trois mètres sur cinq, avait pris la forme d'un cratère, d'une demi-sphère. Au centre, au point d'impact, le mur avait reculé d'environ deux mètres, tordant l'ensemble de la paroi et inclinant le plafond.
« Certes ici le mur n'était épais que de trente centimètres. Mais tu devines aisément la force anormale qu'il faut posséder pour faire cela. Pour information, ce coup m'était destiné. »
Je frémis.
« Mais je te rassure, tu ne sembles pas près de manifester de nouveau ces symptômes. Velen en temps voulu t'enseignera la voie de la Lumière et tu te purifieras toi-même. Aie confiance ». Il me sourit. « Allez j'y vais, bonne journée, et surtout, ne rumine rien. Même si c'est en écrivant, parle, ne cache rien. Nous voulons ton bonheur, Stropovitch. » Et il partit.
Je ne dois rien ruminer alors qu'il y avait encore quelque chose qu'il n'avait pas voulu dire ! Mais je me résignai.
C'était donc cela… Cette température, ce souffle, cette force… Seul un démon pouvait en faire autant.
Mon bonheur… avec cette menace planant sans cesse au-dessus de moi…
Je m'agenouillai devant le cratère, désemparé. Au centre, je distinguai nettement l'empreinte de mon petit poing d'enfant, avec les phalanges bien dessinées. Je me mis à pleurer.
Van Cleef attaqua en raccourcissant la distance entre eux deux de deux pas rapides et souples tels ceux d'un félin. Il attaqua avec l'arme visible, ce qui était une feinte évidente : Stropovitch para de la main gauche et cueillit de la droite la lame que le capitaine avait sortie de son dos. Les poignets tournèrent, les lames glissèrent, dans des mouvements de contres et de contres de contres, cherchant les ouvertures. Le dræneï sentit en une seconde qu'il perdrait à ce jeu-là ; il lâcha ses armes, attrapa dans le mouvement les poignets de Van Cleef et les lui tordit férocement, puis abattit son crâne sur celui de son adversaire.
Ce dernier esquiva en se jetant au sol, sur le dos, posa ses pieds sur le torse du dræneï penché et le fit basculer par-dessus lui.
Ne pas lâcher. Mais Stropovitch ne lâcha pas les poignets de Van Cleef ; chacun se tourna sur le ventre et se releva, les mains toujours liées ; le dræneï retenta un coup de boule mais l'autre le tira violemment sur le côté, la jambe dans le chemin des siennes ; Stropovitch trébucha mais ne perdit miraculeusement pas l'équilibre ; il réentreprit de broyer les poignets du pirate mais celui-ci riposta par un souple coup de pied en direction du menton du dræneï ; lequel esquiva en fléchissant les genoux et en se penchant en arrière et un peu de côté juste ce qu'il fallait pour laisser passer le pied, puis se redressa brusquement pour cueillir la jambe. Le mouvement avait été une merveille de rapidité et de précision. Van Cleef était coincé, la cheville sur l'épaule de son adversaire. Il eut une microseconde d'hésitation que Stropovitch exploita : il tira violemment les poignets du capitaine vers le haut et lui asséna enfin un coup de boule version billet gratuit pour le pays des fées.
La fillette, toujours bâillonnée, les observait, immobile.
Van Cleef lâcha ses épées et s'effondra sur le sol.
Stropovitch les saisit bien en main et se pencha pour trancher net la gorge de l'humain.
L'arme valdingua de l'autre côté du pont. Le pirate avait une troisième lame dissimulée et l'avait utilisée pour parer le coup de grâce et désarmer la main droite du dræneï.
Van Cleef se releva à une vitesse hallucinante. C'était au tour de Stropovitch d'avoir une fraction de seconde d'hésitation ; un coup de pied puissant dans sa main gauche lui fit lâcher la seconde arme qui s'éleva en tourbillonnant dans les airs ; puis un second coup de pied en pleine figure le fit tomber à la renverse ; Van Cleef récupéra la seconde épée au vol lorsqu'elle retomba.
Stropovitch n'attendit pas le coup de grâce ; dès le contact avec le sol il effectua une roulade arrière et se redressa en ramassant les armes qu'il avait laissé tomber en début d'affrontement. Le temps de relever les yeux les deux épées de Van Cleef avaient sectionné la maille et s'étaient enfoncées profondément de chaque côté de sa large poitrine.
Ouverture.
Pendant la demi-seconde où Van Cleef assurait la pénétration de ses armes il fut vulnérable ; le dræneï martela un pas en avant et éventra le pirate de ses lames croisées.
La fille à deux mètres de là fut aspergée de sang mais ne bougea pas, hallucinée.
Le capitaine tomba à genoux, le visage grimaçant, se tenant le ventre, tandis qu'une mare de sang se déversait sous lui. En face le mercenaire fit de même, retirant les deux épées de sa poitrine avec des expressions de grande souffrance.
« Tu as un torse bien imposant, je ne sais même pas si j'ai touché un organe vital… mais qu'importe, les poisons de mes lames t'auront tué d'ici une minute. Normalement l'effet est foudroyant, c'est pour cela que je me suis laissé surprendre, j'ai… été stupide. »
Van Cleef était livide. L'hémorragie était impressionnante.
Le dræneï sentit son cœur souffrir. Battre était soudain terriblement difficile. Chaque pulsation lui arrachait une grimace de douleur aiguë. Il se pencha en se contorsionnant et en laissant échapper des râles, sous le regard fixe du capitaine.
Derrière ce dernier des dizaines de carriers Défias arrivaient d'un air ahuri, de l'intérieur de la mine. Ils s'avancèrent jusqu'au bord du pont, mais aucun n'approcha. Ils observaient la mort des deux combattants, incrédules, silencieux.
Je l'ai faite, l'erreur fatale, l'hésitation qu'il ne fallait pas avoir. Je vais mourir.
Pulsation, douleur.
J'aurais gardé ma conscience jusqu'au bout en fin de compte. Je n'aurai pas été dépossédé. Mais mon cœur brûle si fort… C'est un anti-coagulant, à coup sûr, et extrêmement puissant. Je ne pensais pas que ça produirait une telle chaleur…
Pulsation, douleur.
… Je ne veux pas mourir ! Je ne veux pas ! J'ai… envie.
Pulsation, douleur.
Envie, oui… envie… De ? Vivre ? Ce feu s'étend à tout mon corps, tout s'embrase, mon cœur se serre si fort, si fort ! J'ai tellement envie… de ?
Pulsation, douleur.
DE ME VENGER ! Retrouver l'orc, le faire payer, le torturer, lui, ses semblables, les étriper, tous, les exterminer, eux, leurs villes, leur passé, tout détruire, tout raser, tout, même les ruines, les forêts, les vallées, tout effacer, tout CONSUMER !
Pulsation, rage.
Van Cleef et les mineurs ouvrirent de grands yeux qui brillèrent en reflétant l'éclat des flammes.
Stropovitch se redressa, les yeux flamboyants, et un grondement retentissant s'éleva des tréfonds de son être et résonna dans la caverne. Dans une grimace atroce il se releva. Sa peau devenait rouge.
La fille regardait toujours, hallucinée.
Sa poitrine vibra visiblement, son cœur apparaissant en noir sur la peau rouge. Tout son corps se veina de noir. Son visage se fendit d'un sourire démoniaque.
Les mineurs crièrent, quelques-uns s'enfuirent mais le plus grand nombre était immobilisé par la terreur.
Un grondement surpuissant détonna dans la caverne. L'air autour du dræneï ondula sous l'effet de la chaleur infernale qu'il dégageait.
Alors, il parla ! Stropovitch ouvrit la bouche et d'une voix d'outre-tombe qui n'était pas la sienne dit :
« JE… ME SENS… BIEN. »
Le corps de Van Cleef s'enflamma à ces paroles. Il hurla, torche vivante.
Les mineurs, les jambes rompues par la panique, rampaient en couinant vers la sortie.
Stropovitch prit un air carnassier. Ses mains serrèrent ses épées chauffées à blanc.
« Question discrétion, c'est raté, vieux. »
Jack se curait les dents consciencieusement. Il tenait la fille par la main. Elle se cachait derrière lui, tremblante.
« On t'demande de libérer un'fille et tu fais quoi ? 'lors si j'ai bien compris l'histoire, tu tues tout l'équipage, Van Cleef, tu coules le navire, tu tues l'intégralité des mineurs, tu détruis la forge cachée d'la Confrérie, tu sors, tu réduis en cendres Ruiss'lune, et pour la beauté du travail bien fait, tous les camp'ments Défias d'la zone. »
Stropovitch, l'air soucieux, regardait pensivement ailleurs. La vieille folle d'aubergiste était, on ne sait pourquoi, hilare.
« Sans oublier la gamine qui m'dit tantôt que t'es rev'nu la chercher que l'lendemain, et qu'tu t'étais transformé en monstre. J'dis pas qu'j'y crois pour les détails du monstre, mais pour c'qui est qu't'as une case en moins, ça d'accord, y a pas d'doute, faut t'fair'soigner mec. Laisser la fille derrière pour aller massacrer tout l'voisinage, c'pas du travail de professionnel, t'es d'accord. »
Le dræneï gardait le silence. Jack jubilait d'avoir inversé les rôles depuis leur première rencontre.
« Mon employeur va pas r'vendiquer la chose, mais vu com'tu t'la jouais quand on s'est vus l'aut'jour, j'vais pas m'gêner pour t'ruiner discrèt'ment ta réputation. Désolé, hein ! »
Stropovitch ne réagit pas. Sa décision était déjà prise de quitter la région.
« Bon v'là ton salaire, dit-il en jetant une énorme bourse sur la table, et profites-en bien t'en auras pas beaucoup d'autres ». Il resta un instant le temps que le mercenaire contrôle le contenu puis disparut avec la fille, sans au revoir.
Stropovitch resta longuement assis, l'air sombre. Avant toute chose, il devait aller trouver Velen à l'Exodar et lui demander conseil.
« Si nous vous avons appris à lire, c'est pour une raison très simple, celle-ci ! »
L'austère dræneï vêtu de lourde plaque dorée désigna à la jeune assemblée, assise à même le sol, les rayons chargés de la bibliothèque.
« A partir d'aujourd'hui, nous tenterons ensemble de vous amener à la Lumière. Cette voie est ardue. Pour une raison très simple. » Déjà deux fois, notai-je. Pour Maître Kalten, tout était toujours simple.
« La Lumière est un élément, comme le feu, le givre, la nature, les arcanes, d'où il découle une école de magie spécifique. Mais elle est un peu plus que cela. Comme l'Ombre la Lumière n'est pas un élément neutre moralement. Elle se situe à un autre plan, au plan spirituel, celui de la lutte du bien et du mal. »
Certains enfants écarquillaient des yeux incompréhensifs.
« Le feu ou le givre, vous les avez autour de vous, dans votre réalité, tous les jours. Il suffit de se les approprier et d'apprendre à les manipuler. Alors que l'Ombre et la Lumière, il faut avant cela aller les chercher dans leur plan. Et comment fait-on ? Eh bien très simplement ! »
Je sentais qu'il allait vite m'énerver avec sa simplicité.
« Vous devez d'abord vous imprégner de ces principes », dit-il en brandissant un énorme livre à la couverture luxueuse sertie de joyaux. « Une fois que vous aurez fait vôtre tout cet enseignement moral, vous deviendrez irréprochables et ne connaîtrez plus le doute ni l'hésitation. La tentation du péché ? Vous ne saurez plus ce que ça veut dire. Une décision à prendre ? Vous prendrez immédiatement la bonne et vous y tiendrez quoiqu'on vous dise. Vous saurez faire la part des lâches et des braves dans votre entourage. Vous aurez l'étoffe dont on fait les héros. »
Un silence époustouflé s'empara de l'assistance. Tous ces enfants voyaient déjà leurs noms dans les légendes.
« Ensuite nous passerons à la repentance de tous vos péchés passés. Forts de cet enseignement moral, vous passerez en revue tous vos actes passés et en ferez confession minutieuse à vos enseignants. Pourquoi, me direz-vous ? Pour une raison très simple : la paix. Pour être définitivement prêts à recevoir la Grâce, vous devrez faire paix et tranquillité en votre âme et conscience. »
Il sourit tel un bienheureux en regardant les enfants.
« N'est-ce pas merveilleux ? Je vous propose la pureté éternelle. Alors seulement vous serez aptes à communiquer avec le plan de la Lumière. »
Il n'y eut évidemment pas d'objections.
« Pour ces deux premières phases, il n'y aura pas de test, nous nous fierons entièrement à vous. Pourquoi tant de confiance ? Très simplement, parce que si vous les avez échouées vous échouerez également l'enseignement pratique. Vous n'obtiendrez pas la Grâce de pouvoir faire agir la Lumière dans ce plan par l'intermédiaire de votre volonté. Donc nous ne nous inquiétons pas : lisez ces livres de sagesse en diagonale, ne les apprenez pas, n'assimilez ni n'appliquez ces principes, n'avouez pas vos fautes, mentez aux autres et à vous-mêmes ; et vous pourrez aller vous amuser avec les maîtres des mages, shamans, voire, ajouta-t-il avec un pouffement méprisant, pour les imperméables à toute forme de magie, guerriers. »
« Roulalaaaa, quel air messant ! Zavez l'air d'écrire un truc qui vous fâsse monsieur Grand Baraque. »
Pour le coup, la petite voix flûtée de la gnomette radoucit totalement Stropovitch. Il ferma son carnet et se redressa dans le hamac. Ils étaient les deux seuls passagers de ce bateau pour l'Exodar – plus exactement l'île de Brume-azur sur laquelle le vaisseau s'était écrasé un an auparavant. La petite créature avait d'adorables grands yeux en amande couleur noisette, et les cheveux châtains-roux coiffés en deux nattes enroulées de chaque côté du crâne. Son air était curieux et réjoui.
Stropovitch lui sourit, griffonna sur une feuille, la déchira et la lui tendit.
« Oooooooh vous êtes muet ? Mazette zavez dû apprendre l'écriture de tout le monde après votre atterrissaze zêtes courazeux. »
Autre feuille.
Elle rit. Du plus attendrissant petit rire de gnomette du monde.
« Oh bah moi zallez rire, si ze suis dans ce bateau pour l'Exodar c'est par puuuuuuure curiosité. »
Le dræneï, amusé, leva un sourcil.
Elle se hissa dans le hamac adjacent et s'assit en tailleur au milieu.
« Comme zen ai assez d'être la meilleure et que c'est ennuyant à la longue bah ze prends des vacances et me suis dit : zou z'ai zamais visité l'Exodar, paraît que les gars de chez vous y zy vont pas par quatre semins pour construire un vaisseau, que c'est tout grand et tout. »
Autre feuille.
« Ce que ze faisais ? » Elle rit de nouveau – pour le plus grand plaisir du dræneï. « Ze fais partie de la meilleure équipe de gladiateurs du monde, vi môssieur. »
Stropovitch s'ébahit. Il avait en face de lui une combattante d'arène, une de ces personnes qui s'affrontaient en huis clos dans des explosions de magie et des tourbillons de lames pour se placer parmi les meilleurs dans un championnat mondial permanent.
La terreur des arènes mâchonnait son index d'un air pensif.
« Zaurais bien aimé t'avoir comme guide mais un guide muet… » et elle s'esclaffa. « Bah on peut essayer qu'est-ce t'en dis l'armoire à sabots ? »
Stropovitch acquiesca.
Autre feuille.
« Marrant ton nom. Moi c'est Thiwwina », dit-elle avec un accent enfantin et un grand sourire lumineux.
Le dræneï était conquis.
L'amarrage de Valaar était calme, il n'y avait absolument personne. Le soleil là-bas se noyait dans la mer en jetant ses derniers feux à travers de lourds nuages de pluie. L'équipage – trois hommes seulement apparemment – se demandait dans un coin s'ils allaient faire halte ici ou non.
« C'est normal que ce soit désert ? demanda Thiwwina. Ze veux dire, y a encore du monde à l'Exodar où vous vous êtes tous dispersés ? »
Stropovitch fit non de la tête et prit le chemin qui s'enfonçait dans l'île. La gnomette lui emboîta le pas, jetant des regards curieux autour d'elle, à l'affût du moindre élément de décor inconnu, exotique.
Elle aperçut enfin au-dessus des arbres une pointe lumineuse.
« Waaaaaaaaaaah ».
C'était de toute évidence le sommet d'un gigantesque bâtiment. Dans la pénombre du crépuscule elle ne pouvait voir distinctement, mais les parois du vaisseau semblaient incrustées d'énormes cristaux émettant une lumière rose diffuse.
« Hmmmm c'est pas à la gnome que vous avez conçu votre enzin, l'est mazique ce truc, ze le sens, ce n'est qu'une grosse masse imprégnée de mazie, la plus grande condensation que z'ai zamais vue, d'ailleurs. Me demande d'où vous sortez ces cristaux. » Stropovitch exprima l'ignorance. Les yeux de Thiwwina brillèrent de curiosité. « Faudra que ze retourne en Outreterre, zai dû rater un truc, vers Raz-de-Néant, z'ai trouvé la rézion mosse alors z'ai pas vraiment exploré, mais ça sentait la mazie à plein nez, ze suis sûre que ze trouverai des infos là-bas. »
Stropovitch s'arrêta, interdit. Cette gnomette était allée à Draénor ? Il reprit son chemin, pensif.
« Qu'est ce que t'as Stropo ? » lui gazouilla-t-elle en faisant de petits bonds à côté de lui.
Il griffonna quelques mots, lui tendit la feuille.
Elle plissa les yeux pour parvenir à lire malgré l'obscurité. Et s'esclaffa.
« Ah bah hein essanze de bons procédés très ser, ze me ferai une zoie de vous guider en Outreterre après notre visite ici ! »
Stropovitch lui adressa un sourire reconnaissant, et elle lui refit le coup du grand sourire lumineux version « ah non pitié ne me dites pas que je vais tomber amoureux d'une gnomette ! »
Ils rirent ensemble.
« Ah vi quand même c'est assez impressionnant. »
La partie émergée du vaisseau s'élevait en pointe à une trentaine de mètres de hauteur, toute de métal scintillant et de ces fragments minéraux roses qui chantaient un petit air cristallin. « C'est zoli ze trouve, et pis c'est grand, y a de quoi mettre un peu de monde là-dedans, mais pour un peuple c'est pas grand'çose, devez pas être nombreux les rescapés. » Stropovitch eut un sourire triste. Il lui fit signe d'entrer. Les gardes les saluèrent d'un hochement de tête et s'écartèrent. Stropovitch hocha dignement la tête en réponse ; suivi d'un tonitruant « Bonsoir messieurs Baraques ! » sur pattes. Stropovitch ne put s'empêcher de rire, suivi de près par les gardes eux-mêmes quand ils se remirent de leur étonnement.
La touriste et son guide s'enfoncèrent dans les entrailles du vaisseau par un long couloir bordé de débris de métal et de cristaux – qui l'éclairaient. « Oulalaaaa mais dis donc c'était pas une petite çute que zavez fait là pour que ça s'enfonce autant dans le sol ! » Le dræneï fit une moue.
Ils pouvaient entendre, grandissant, le brouhaha confus de la vie du vaisseau. Deux dræneïs accompagnés de deux Elekks lourdement chargés les croisèrent, en jetant un regard étonné à la gnomette.
« Ah bah zont zamais vu de gnome ici faut croire. En tout cas ça me rassure à ce que zentends y a encore du monde là-dedans. »
Ils débouchèrent dans le hall du vaisseau.
Le hall était d'une immensité à laquelle Thiwwina n'était pas préparée : bouche bée et les yeux comme des soucoupes, elle regarda pour une fois sans parler.
Du plancher à la voûte il y avait au bas mot cinquante mètres. La salle faisait également une bonne soixantaine de mètres de diamètre. Au centre, jaillissant d'un puits de vingt mètres de diamètre bordé d'énormes cristaux, une colonne de lumière rose au chant cristallin. Les parois violettes réfléchissaient cette lumière tout en diffusant la leur propre. Tout le hall baignait dans un brouillard de lumière magnifique, qui rendait flou tous les contours et toute la vie qui l'agitait.
Car en contrebas, autour du puits, Thiwwina put voir des dizaines de dræneïs conversant, commerçant, promenant, s'affairant, des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes, oisifs ou pressés, sereins ou inquiets. Tout autour des arches, des entrées vers d'autres parties du vaisseau – dont elle ne distinguait pas les dimensions, mais qui semblaient tout aussi vastes.
Un papier s'agita devant elle.
Elle cligna des yeux comme sortant d'un rêve et lut pensivement le mot. « Je te laisse visiter, tu me poseras toutes les questions que tu voudras après. Fais attention à rester respectueuse. Moi je dois aller voir notre Prophète, tu ne peux m'accompagner. On se retrouve à l'auberge – il n'y en a qu'une, près de la sortie du couloir, juste derrière toi, établie exprès pour les visiteurs comme toi. »
Elle leva les yeux vers Stropovitch – elle lui arrivait au genou –, lui sourit et acquiesca avec enthousiasme. Soudain, elle disparut. Stropovitch soupira. Une mage, évidemment. Rien de tel pour fouiner que de se téléporter partout.
Il prit une grande inspiration et descendit la rampe qui menait au hall. Les dræneïs le regardaient tandis qu'il fendait la foule calmement. Certains hochaient la tête poliment, d'autres le regardaient impassiblement. Quelques-uns le fixèrent avec suspicion, voire s'éloignèrent à son passage avec peur et mépris.
Une main gantée de plaque s'abattit sur son épaule – qui ne broncha pas, d'ailleurs.
« Tiens, qui voilà ! De retour à la maison ? »
Darotân. Une colère extrême s'empara en rafale du dræneï, une rage qui manqua de le faire imploser. Ses yeux rougoyèrent des braises de la haine. C'est du passé tout cela. Je DOIS me contenir. Absolument. Par respect pour Velen. Pour ne pas souiller de sang la lumière des naarus .
Il se retourna vers un dræneï vêtu d'une magnifique armure dorée et ornementée, armé d'une énorme masse scintillante dans le dos, toute ouvragée et sertie de gemmes à l'éclat sans défaut. L'ensemble de l'équipement devait peser une tonne, mais il le portait comme si de rien n'était. Remarque, certains n'ont pas à s'encombrer de leur cerveau, ça laisse de la marge sur l'armure.
« ça fait un bail vieux frère ! » s'exclama-t-il en lui broyant l'épaule, l'air sarcastiquement joyeux. Tout le hall l'entendait – et l'écoutait, d'ailleurs. « Quelle coïncidence, je venais rapporter à Velen les progrès de la Lumière en Outreterre – et ma modeste participation dans cette entreprise, ajouta-t-il d'un air fat. Et je te trouve, mon bon camarade ! Nous qui avons étudié ensemble ! Enfin, pas très longtemps en fait », appuya-t-il avec un petit rire grinçant. Quelques personnes pouffèrent dans l'assistance. « Tu viens toi aussi lui raconter tes exploits ? Laisse-moi deviner, tu as achevé avec succès ta grande campagne de dératisation du Tram des Profondeurs ? » Il rit à gorge déployée ainsi que quelques autres autour de lui. La plupart sourirent de la pique du paladin. « Allons allons, dit-il, les larmes aux yeux d'avoir tant ri, ne le prends pas mal mon frère, une petite taquinerie bon enfant, rien que de très affectueux ! Allons trouver Velen ensemble ! » Il lui passa un bras autour des épaules et joignit son pas au sien, tout en prenant bien soin de s'appesantir sur le guerrier. Mais le dos de Stropovitch ne fléchit pas d'un iota. « Il va être bien content de nous voir, j'en suis sûr. C'est qu'il aime tous les ressortissants de son peuple, lui, quoi qu'ils fassent, quels qu'ils soient, hmm ? Quelle bonté inégalable, n'est-ce pas, à laquelle nous ne pouvons qu'aspirer ! » Il se pencha l'air goguenard pour capter une expression sur le visage de Stropovitch.
J'aurai ta peau. Un jour, je te tuerai, Darotân. J'en fais le serment.
Kalten m'avait demandé d'attendre. Cela faisait une demi-heure que, debout, je scrutais les visages impénétrables des Boucliers de Velen, sa garde rapprochée.
Enfin une sentinelle reçut un message d'une autre sentinelle et vint me chercher.
On m'introduisit dans un couloir bordé de vigiles, puis dans une vaste pièce lumineuse, dont le mur circulaire était recouvert d'étagères envahies d'énormes livres.
Au centre, une table. Trois sièges. Kalten à droite, Velen à gauche – qui me fixaient impassiblement – et, dos à moi, le siège qui m'était destiné.
Je déglutis et m'avançai. Lentement. Les yeux au sol. Et m'assis enfin. Les yeux sur la table – à fixer la plume d'or, la feuille de parchemin et l'encrier de khorium pur qui y étaient disposés. Je sentais près de moi l'aura de Velen – l'aura de la ferme bienveillance faite chair. Velen, êtes-vous un dieu…
La voix la plus grave de l'Univers, qui résonnait comme dans une grotte.
« Mon enfant… »
Prophète, vous le Bon, vous l'amour, vous le Père, vous que je vénère et aime, je le sais, je vous ai déçu… Des larmes coulèrent sur mes joues.
« Kalten me dit que tu es imperméable à la Lumière… explique-moi, Stropovitch, explique-moi, je t'en prie, je ne comprends pas… »
Je levai mon visage larmoyant vers lui. Il était sincèrement et profondément attristé… J'ai voulu mourir en cet instant.
Je saisis d'une main tremblante la plume et me mis à écrire très vite et très mal, sans rien voir à travers mes yeux noyés de désespoir.
Enfin je m'adossai brutalement à mon siège et arrêtai de respirer. C'était écrit.
Kalten sortit d'une poche de chemise une paire de lunettes à la fine monture dorée et la mit d'un geste élégant. Puis il saisit la feuille mouillée de larmes en en pinçant un coin avec deux doigts. Avec l'air de déchiffrer un message crypté, il lut à voix haute à l'attention du Prophète, lequel, le regard empli de compassion, considérait l'enfant blotti et secoué de sanglots, triste petite boule de malheur.
« Ô grand Prophète j'ai lu la totalité des livres de sagesse de la bibliothèque, j'ai tout compris tout appris et j'ai voulu faire miennes toutes ces exigences de vertu, de recherche de justice en son cœur et dans le monde, de force, de volonté, de sacrifice, d'amour. J'ai aimé cet enseignement même et l'ai trouvé beau. »
Oui, beau. Si beau. Comme vous, Prophète. Si cet enseignement avait un visage, ce serait le vôtre.
« Mais mon âme ne veut pas trouver la paix. Je ne parviens pas à faire le vide en moi pour accueillir la Lumière. Je sais que je n'ai pêché d'aucune façon dans mon passé, mais cette chose dans mon cœur ne veut pas me laisser trouver le repos de la conscience. Depuis que je me suis réveillé ce jour-là l'angoisse ne m'a jamais quitté. »
Elle sourd en moi à chaque seconde, je l'entends, comme un autre cœur dans mon cœur, qui a toujours un battement d'avance.
« Elle est mon péché, qui me tache sans que j'en aie commis. Je suis devenu impur sans encore savoir le sens de ce mot. Je ne peux recevoir l'enseignement de la Lumière. Je suis indigne de votre attention, Prophète. »
Kalten, embarrassé, considéra quelques instants encore ce texte, inattendu de la part d'un enfant.
Et là il se passa quelque chose d'extraordinaire.
Les yeux millénaires de Velen s'embuèrent. Je restai interdit, ne sachant que penser, désirant disparaître. Sa main attrapa mon bras avec douceur et il m'attira à lui. Il me prit dans ses bras.
Son aura m'investit. Ma peau frémit puis ondula d'une douce chaleur. Mon cœur s'apaisa, mes peurs, mon désespoir, mes remords, tout se dissipa telle une brume qui s'effiloche. L'unique moment où j'éprouvai la Sérénité. Moment dont je garde le souvenir tel un trésor.
« Mon enfant… » murmura-t-il de sa voix caverneuse, où j'entendis l'écho d'une tristesse elle aussi millénaire, celle que la perte d'amis, de parents et de milliers de ses frères à travers les âges avait laissée dans sa mémoire profonde comme l'éternité.
« Tu es donc bien perdu… »
Je me noyai dans sa tendresse, m'y blottis et sans m'en rendre compte glissai vers le seul vrai sommeil que j'aie connu depuis mon immolation.
Escorté d'une demi-douzaine de gardes, Velen apparut. Ses deux visiteurs mirent genou à terre.
« Je vous salue, ô grand Prophète, déclama Darotân.
— Stropovitch… » répondit Velen sans un regard pour le paladin.
Son air était inquiet. S'il pouvait deviner la raison de la venue du paladin, la visite du guerrier n'augurait rien de bon.
Stropovitch s'inclina avec l'expression d'un profond respect.
Velen se tourna vers Darotân, lequel restait interdit d'avoir été quelques secondes invisible.
« Et vous, Maréchal Darotân… » Le Prophète hocha la tête pour les saluer. « Maréchal, auriez-vous l'obligeance de me laisser d'abord seul avec Stropovitch. Je vous recevrai avec plaisir plus tard dans la journée.
— Merci de me faire cet honneur, ô grand Prophète », répondit Darotân qui, perplexe, se releva et s'en retourna.
Velen et Stropovitch, silencieux, traversèrent le couloir et allèrent s'asseoir au centre de la salle du fond. Comme il y a dix ans.
Quelques secondes plus tard, la plume, l'encrier et un parchemin vierge vinrent orner la table.
Velen scrutait le visage de Stropovitch pour lire en lui. Je ne comprendrai jamais cette sollicitude grand Prophète. Je ne la mérite pas. Vous êtes trop bon – infiniment. J'ai besoin de votre aide, mais pourquoi me feriez-vous l'honneur de me l'accorder ? Pouvez-vous seulement m'aider maintenant que j'ai de nouveau manifesté ces symptômes ? Si vous n'avez pas pu me purifier, comment pourriez-vous y parvenir maintenant ?
La voix résonna. Stropovitch ferma les yeux pour mieux écouter son corps vibrer à chaque syllabe. « Stropovitch, je me suis beaucoup inquiété pour toi… Si tu es revenu… c'est que c'est arrivé… » Le guerrier hocha la tête avec fatalisme. « Je veux connaître chaque détail. » Stropovitch lui tendit une dizaine de feuilles de carnet déjà rédigées.
Velen les lut avec grande attention. Puis il les posa sur la table et mit ses yeux dans ceux de Stropovitch.
« C'est malheureusement ce que je pensais. »
Quoi ? Quoi ?
« Le feu ne dort pas. L'Ombre peut rester tapie, et démontrer mille ruses pour arriver à ses fins. Le feu non. » Que voulez-vous dire grand Prophète je vous en prie expliquez-moi délivrez-moi. « Depuis le début il brûle et dévore et grandit. Que brûle-t-il, où grandit-il, je ne sais pas. Il y a plusieurs plans de réalité en-dehors mais aussi en nous-mêmes. Dans tous les cas c'était une idée inexacte de penser que tu deviendrais un démon. » Je ne comprends pas. « Le démon est en toi, Stropovitch. Il est en gestation depuis le début. Et un jour naîtra. Et ce sera ta fin. »
Non…
Le guerrier se prit la tête dans les mains, le cœur asphixié d'angoisse.
« C'est une bonne chose que tu aies gardé en mémoire tout cela, même si tu ne te contrôlais pas. De fait le démon a parlé, alors que toi tu ne le peux pas. C'est de ce fait précis que je conclus ce que je viens de dire. »
En effet, c'est l'évidence même.
« De plus il a déclaré se sentir bien. Signe que son éveil est proche. »
Je vais bientôt mourir. Mais mon corps disparaîtra-t-il, définitivement consumé, ou sera-t-il possédé ?
Velen soupira et alla prendre un imposant ouvrage à la couverture surchargée de gemmes et de dorures. Il le feuilleta.
« Je n'avais jamais pensé à cette éventualité, ni personne d'autre. Nous étions obnubilés par la thèse de la corruption. Mais ce démoniste n'était manifestement pas n'importe quel démoniste. Il cherchait un hôte pour un démon. Ce qui est un procédé somme toute inhabituellement long et retors pour créer un soldat de la Légion. »
Donc ce démon n'est pas n'importe quel démon non plus…
« Je crains que la Légion ne soit en train d'expérimenter une nouvelle forme de création de démons… et de démons d'une puissance redoutable. Comme en plus tu es le seul cas de ce genre à ma connaissance, ce démon doit être le fruit unique d'une expérience exceptionnelle. Je ne prends pas trop de risques en imaginant que ce démon qui grandit en toi est destiné à être l'un des fleurons de l'armée de Sargeras. »
Velen reposa le livre et planta de nouveau ses yeux dans ceux de Stropovitch.
« Ou alors il n'y est pas destiné… il était déjà un des fleurons de son armée, vaincu, et ils essaient de le ramener. Nouveau ou ancien seigneur-démon ? Et pourquoi choisir le corps d'un enfant dræneï pour cela ? Je l'ignore et j'y réfléchirai. »
Aaaaaah, cette main qui tremble, ces larmes indignes qui coulent sur le parchemin ! Stropovitch tendit au Prophète un amalgame de signes mal tracés sur une feuille froissée par la fébrilité de ses mouvements.
Velen lut et s'assit. Il baissa les yeux et garda le silence quelques instants.
Répondez ! Dites quelque chose ! Peut-on encore me sauver ?
Velen releva la tête et regarda Stropovitch avec tristesse et compassion. Plus exactement, Velen était précisément en cet instant la tristesse et la compassion.
« Mon enfant… C'est le dernier recours mais nous ne pouvons prendre davantage de risques. Fais-moi confiance, moi qui t'ai toujours chéri et aimé, dit-il en lui prenant les mains dans les siennes. Il va falloir mourir. Pour tuer la chose avant sa naissance. »
Mourir… Le dræneï ne réagit pas, le regard dans le vague, comme soudain décroché des choses.
« Mourir debout, Stropovitch ! dit Velen avec une divine fermeté en se levant. Tu es noble, tu es fier, tu es Dræneï ! Qu'importe tout ce qu'ont pu dire tes frères jusqu'à présent ! Aujourd'hui prouve que tu es un héros, deviens un symbole de la valeur de ta race ! Debout ! »
Le guerrier se leva lentement, toujours sous le choc. Mourir. Mourir pour ne pas risquer que soit engloutis dans le feu du démon terres et peuples. Mourir après onze ans volés, que l'on ne m'aurait pas accordés si l'on avait tout su depuis le début. Après tout ce que j'ai vécu, réaliser qu'il aurait mieux valu n'avoir jamais existé…
Le regard de Stropovitch sortit des brumes qui l'enveloppaient et rencontra celui de Velen.
Une grande émotion envahit les deux dræneïs, mais ils n'en laissèrent rien paraître. Le Prophète posa une main sur le front de Stropovitch. Ils se regardèrent dans les yeux pendant l'incantation. Le guerrier esquissa un sourire quand une colonne de flammes sacrées s'abattit sur lui.
Kalten vint me trouver dans ma chambre le surlendemain de l'entrevue avec Velen, au matin. Je ne dormais de toute façon pas. J'avais passé la nuit à pleurer de rage et d'impuissance et à maudire mon sort et le démoniste qui l'avait scellé.
J'avais entendu les échos d'une conversation brève avec Ondraïev mon tuteur. Puis des pas, et ma porte s'ouvrit. La silhouette massive de Kalten.
« Stropovitch, apprête-toi, vite. On a quelqu'un à voir. »
Je m'exécutai aussi vite que possible et m'approchai de lui en m'essuyant le visage du revers de la main.
« Celui à qui je vais te présenter n'aime pas les pleurnichards, me dit-il rudement. Sèche tes larmes en chemin. »
Je fis de mon mieux tandis que nous nous dirigions vers le Hall des Ressources – celui qui deviendrait le Hall du Commerce une fois le vaisseau écrasé. Point d'argent encore, chacun venait chercher ici nourriture et équipement dans les limites fixées.
La lumière diffusée généreusement par les cristaux m'éblouissait. Je me concentrai sur les pas de Kalten pour avancer.
C'est donc en clignant des yeux et le visage marqué de cernes et de traces de frottement que je m'arrêtai, la main de Kalten posée sur mon épaule.
« Stropovitch, voici Arcân, qui est en charge de l'enseignement guerrier dans ce vaisseau. »
Je m'inclinai en me fiant à l'orientation du corps de Kalten, encore trop ébloui pour distinguer nettement ce qui m'entourait. Je sentis un regard dur se poser sur moi. Kalten reprit.
« Tes camarades ne le verront qu'à partir de l'année prochaine pour fortifier leur corps et s'initier au maniement des armes. Nous définirons à la fin de cette année-ci lesquels d'entre eux ne sont pas aptes à suivre la voie de la Lumière et les réorienterons – mais quelle que sera leur voie tous passeront par Arcân. En attendant, tu t'entraîneras avec tes aînés. »
Silence. Je sentais toujours ce regard sur moi. Ma vue achevait de sortir des brumes mais je n'osai finalement pas lever la tête. Je sentis que Kalten était embarrassé par le silence d'Arcân. C'est donc encore lui qui reprit la parole, d'un ton gêné.
« Permettez-moi de prendre congé, maître Arcân. Mon cours m'attend. »
Silence. Kalten hésita puis repartit, perplexe.
Je regardais toujours le sol, l'estomac noué. C'était ce regard qui me pétrifiait.
« Tu vas la lever cette tête, bâtard ? » Le cri résonna dans tout le Hall, alertant tous les fournisseurs qui installaient leurs étals.
Mes jambes se dérobèrent sous moi. Piteusement assis par terre, je considérai enfin mon futur maître.
C'était le dræneï le plus grand et le plus massif du vaisseau. Sa peau était d'un bleu argenté, le front vaste et bosselé, la chevelure longue et sauvage. Mais le plus étrange était que ses yeux ne brillaient pas. Ils étaient même d'un noir de jais. Les bras croisés, il avait planté ses yeux dans les miens.
Il reprit la parole, mais pas d'une voix vraiment radoucie. Il avait visiblement l'habitude de parler très fort.
« Mon nom c'est peut-être Arcân mais la magie et moi ça fait deux. Quand l'autre illuminé de Kalten m'a sorti hier soir qu'il existait un jeune comme moi, pour qui la Lumière c'est comme la poésie pour un ogre, bordel, j'étais heureux. Je lui ai même demandé de t'amener pour ce matin, première heure. Et je vois quoi ? Une quiche molle. »
Il soupira. Je baissai la tête, me retenant de pleurer de rage – tant ma honte était grande.
« Mais rêve pas gamin. Contrairement aux autres, tu vas être avec moi tous les jours toute la journée. »
Il me fit un grand sourire sadique.
« Et j'ai bien l'intention d'en profiter. »
J'eus peur.
Mon entraînement commença la minute suivante.
Pulsation.
Le sang qui se remet douloureusement en branle, et chauffe sur son passage la chair engourdie. La peau qui sent frémir chaque pore sur la crête de la vague de chaleur.
Pulsation.
Les doigts qui vibrent. Les nerfs qui se réaccordent un à un, pour reprendre où ils l'avaient laissée la musique des sensations.
Un temps d'attente. Le cœur qui n'ose croire en cette renaissance.
Pulsation !
Des connexions qui se font dans l'esprit, lentement, les unes après les autres, comme des griffes encore raides agrippant des bras eux-mêmes griffus qui recherchent déjà le chaînon suivant. La conscience s'éveille. On sent d'abord son cœur, puis ses doigts qui tremblent. On prend une grande inspiration et ça rappelle quelque chose. On se souvient d'avoir déjà respiré.
Pulsation.
Et de ce seul souvenir tous reviennent en grappes, des images, des sons, flous. Et se peint de nouveau le grand tableau du moi, d'une main sûre, qui travaille vite et bien, sans retouche. D'abord un grand seau de blanc balancé sur le noir. Puis un énorme trait sombre qui surgit d'en bas, qui se ramifie et s'orne de toute la gamme des couleurs et s'affine en se divisant ; puis se cisèle le feuillage en infinies arabesques ; arborescence fulgurante ; jaillissement de l'édifice branlant de l'identité, qui hésite, hébété, chancelle… mais le pilier de la volonté soudain vient le soutenir de son assise inamovible, cette volonté première, têtue, obstinée, qui ne demande l'avis de personne : la volonté de vivre.
Pulsation. Le cœur qui repart, confiant, pour la course sans étapes de l'existence.
Et on ouvre les yeux.
C'est cela, ressusciter.
Stropovitch se redressa lentement, la main levée devant les yeux, ébloui par la lumière qui baignait l'endroit.
La conscience bercée par un chant cristallin.
O'ros…
Hormis ce chant tout était silencieux. Peu à peu, sa vue se précisa.
On l'avait vêtu d'une robe d'un blanc immaculé, et étendu sur une plaque du même blanc, d'une matière indistincte, épaisse de quelques centimètres, parfaitement rectangulaire et lisse, et flottant à un mètre du sol.
Devant lui, au centre de la salle ronde, O'ros le divin naaru scintillait.
Un naaru, ce n'est pas un être vivant tangible. C'est comme un symbole mystique, une rune du livre de la Vérité à qui un dieu aurait donné réalité et conscience. Chaque membre ou plutôt trait du symbole suit les autres sans y être relié matériellement, et l'ensemble reste en suspens dans l'espace, entité faite d'une magie intarissable et d'une sagesse millénaire.
Derrière le naaru, en demi-cercle et sur trois rangées se tenait une assemblée de vénérables dræneïs en robe blanche, debout, l'air grave. Il y avait là Velen, les Anciens et le Conseil, et tous les maîtres. Stropovitch n'en reconnut que peu, car ils étaient tous nimbés – tableau irréel et magique aux allures de cérémonie sacrée – de la lumière du naaru.
Ce dernier alors parla. Ou plus exactement une voix résonna dans les esprits de tous les présents.
« Stropovitch enfant du peuple martyr, j'ai senti ta mort et en fus contrarié. Alors j'ai décidé, ai fait venir Velen et ta dépouille, ai accompli ce que le Prophète Père de ton peuple projetait, j'ai fouillé tes entrailles j'ai fouillé ta mémoire j'ai fouillé l'âme même. Stropovitch enfant du peuple béni, à moins que ce mal puisse échapper à un naaru, or nul mal ne peut m'échapper, le démon est mort avec toi. Stropovitch enfant de solitude et de souffrance, nous te demandons pardon. »
Le guerrier ouvrit de grands yeux étonnés – et émus aux larmes.
« Stropovitch enfant de l'enfance volée, le Prophète, le Conseil et les Maîtres te demandent pardon de s'être fourvoyés dix années durant dans la thèse de la corruption. Stropovitch enfant de la Lumière absente, je te demande pardon de ne jamais avoir pris personnellement ton cas en considération. Stropovitch enfant de l'amour refusé, Velen enfin te demande pardon d'avoir voulu que tu meures fier et debout tout en ayant toujours eu l'intention de te ramener d'entre les morts. Puisse ton cœur se délivrer de toute rancune envers ceux qui furent dans l'erreur mais ne voulurent que ton bonheur, et trouver la voie d'une vie nouvelle. »
Sur la joue de Stropovitch coula une larme de félicité, qui refléta la lumière tel un diamant éphémère.
Une vie nouvelle… Mais où ? Et quelle vie ? Le corps purifié, le passé exorcisé, son existence enfin acceptée par son peuple, tout était ouvert, possible, renouvelé.
Soudain des clameurs se firent entendre au-dessus. Thiwwina déboula dans l'escalier qui descendait dans la salle, riant aux éclats, toute la garde d'élite de Velen aux trousses. Elle se retourna avec un grand sourire – elle jubilait – et d'un léger mouvement de main leur gela tous les jambes, les pieds soudés au sol. Alors elle se tourna vers Stropovitch, puis le naaru, ouvrit de grands yeux, mit les mains sur les hanches et déclama – tandis que les gardes se débattaient en geignant et que sur les visages de la vénérable assemblée en contrebas se pouvait voir un éventail pittoresque d'expressions de stupeur et d'indignation :
« Ah bah ze t'en voulais de pas m'avoir attendue à l'auberze, mais apparemment z'avais oublié de visiter un truc vassement exotique dis donc ! »
Les disciples de tous les maîtres se réunissaient à la première heure dans le Hall des Ressources, mal réveillés, maugréant pour la plupart. Nous ne tardions pas alors à entendre exploser dans nos oreilles la voix d'Arcân et ses divers encouragements matinaux (« Allez les fiottes fini de baver sur les coussins ! »). Puis nous devions tous courir une heure en rond dans le Hall, sans nous arrêter. Il en profitait lui-même pour courir avec nous. Quiconque donnait des signes de fatigue pouvait s'attendre à de nouveaux encouragements (« Le premier qui flanche je lui plante une lance et je l'utilise pour laver le sol de ma chambre »). Moi qui au bout d'un mois arrivais encore difficilement à une demi-heure, ai eu bien sûr droit à des pronostics enthousiasmants sur mon avenir (« J'espère que tu sais tenir un balai, Stropo, t'auras pas d'autre arme »). Nous enchaînions immédiatement sur divers exercices, pompes, abdominaux, flexions, avec quelques variantes selon son humeur. Il renvoyait ensuite les futurs prêtres et mages à leurs livres (« Les futures lopettes en tissu pouvez dégager »).
Nous allions alors dans la réserve d'armes d'entraînement non loin prendre tous un exemplaire du type d'arme qu'il nous demandait (« Allez cours de massage aujourd'hui – masse une main ». ). Nous nous disposions en rangs. Soit il nous apprenait une nouvelle technique, soit il nous rappelait une déjà connue – puis nous la répétions en boucle. Il passait dans les rangs, arrêtait ceux qui n'exécutaient pas parfaitement le mouvement et leur expliquait leur erreur (« C'est pour frapper ou lancer un hameçon ça ? T'es fatigué ? Moi aussi, de voir des incapables ! »). J'avais un mois de cours de moins que les autres, je ne connaissais au début rien en matière de gardes ou de mouvements de jambes, et je découvrais ce qui était censé être connu ; je fus donc sa cible privilégiée (« Tiens c'est joli ce que tu fais, c'est quoi comme danse ? »).
Les fournisseurs et les gens qui allaient et venaient nous regardaient distraitement, parfois s'arrêtaient un peu, rêveurs ou souriant.
Comme Arcân n'enseignait le matin que les bases de l'escrime, au fil des semaines nous ne faisions plus que répéter un ou plusieurs mouvements connus, à sa fantaisie, et passer ce qui faisait figure de test : des simulations de combat entre nous. Enfin la pause déjeuner arrivait et tous partaient en courant au premier son qui sortait de la bouche d'Arcân pour annoncer la fin de la séance. Les armes d'entraînement étaient balancées sans ménagement dans la réserve. Personne ne se retournait et l'on entendait à peine quelques « au revoir » ou « à demain » sortir de la cohue.
Arcân s'abstenait toujours de commenter ces fins de séance. Goguenard et moqueur toute la matinée, il regardait soudain d'un air grave tous les disciples partir, les sourcils froncés, ses yeux noirs comme jamais.
Je n'étais pas si pressé de rejoindre mon tuteur pour notre déjeuner quotidien en tête-à-tête. Je restais un peu en attendant que le calme se fasse dans le Hall, puis me tournais vers Arcân et faisais le geste qui signifie chez nous : « A tout à l'heure » – avant de baisser immédiatement la tête, fuyant son regard. « Oui, à tout à l'heure » répondait-il avec un ton étrange, et je m'éclipsais.
Après une dizaine de jours j'avais un peu moins peur de lui, et finis par trouver la raison de ce ton étrange.
Quand je lui faisais ce signe il quittait cet air sombre. Et il me répondait en souriant.
Le soir tombait dans les Terres Foudroyées. Sur la terre aride et rouge un léger vent glacé faisait tourner lentement des nuées de poussière cramoisie. La présence du Portail des Ténèbres avait transformé une jungle marécageuse en un désert maudit. Même la faune locale avait muté. De son griffon Stropovitch pouvait voir des scorpions géants, d'énormes sangliers rouges couverts de pointes, ou encore de grosses hyènes noires aux yeux étincelants de rage.
Il ne tarda pas à apercevoir Rempart-du-Néant, la fameuse forteresse construite pendant la Seconde Guerre à l'initiative de Khadgar, peu de temps après la destruction du Portail. Construite sur une élévation, elle avait vue sur toute la vallée désertique. C'était un petit bastion carré mais aux murs hauts et épais, des tours et un donjon coiffés de sentinelles – du bel ouvrage simple, solide, bien placé, en un mot efficace, habité et protégé par des soldats de Stormwind. Désormais Rempart-du-Néant constituait la dernière halte de toute force Alliée avant de quitter ce monde pour Drænor – enfin l'Outreterre comme ils disaient.
Stropovitch tourna la tête en direction du sud mais ne put distinguer la Porte dans la pénombre. Il frissonna – le fond de l'air était glacial.
Thiwwina l'attendait déjà près du maître des griffons – sa monture avait été un peu plus rapide. Elle l'accueillit en hurlant « Gagnééééééééé ! » avec son fameux grand – et irrésistible, magnifique, tout ça – sourire. Le dræneï sourit en retour. Elle pariait toujours qu'elle arriverait la première – et elle gagnait tout le temps. Eh bien soit, ce serait encore sa tournée.
Voyager avec Thiwwina était une expérience inoubliable dont on ne pouvait se lasser. D'abord, elle parlait tout le temps pour raconter ses mille et un exploits et surtout mille et une facéties. Loin de l'ennuyer, ce babillage incessant enchantait Stropovitch, qui était sous le charme de sa petite voix, et ne pouvait s'empêcher de rire à toutes ces rocambolesques aventures. Ensuite, elle prenait bien soin de ne pas reléguer ses farces, provocations et autres gaffes et acrobaties au passé.
A Auberdine, elle avait déclamé en pleine auberge – comme si seul le dræneï l'entendait : « Moi ze dis que c'est souette que les elfes soient plus immortels, y se sentent moins supérieurs aux autres d'un coup, y font moins les fiers, ça leur a fait les pieds ». Stropovitch s'était soudain senti cerné de regards hostiles. Il avait entendu les crissements imperceptibles des dagues qui sortent de leur fourreau. Il avait posé sa chope, soulevé la gnomette par le dos de sa robe et était sorti – dans un concert de protestations et de cris de la part de la gaffeuse. Ils avaient dû continuer leur voyage immédiatement – tant pis pour la nuit dans une chambre confortable.
A Menethil, elle s'était lancée dans un grand discours sur les effets bénéfiques des plantes à l'attention du maître des griffons local – une humaine souffrant d'un embompoint avancé. Au moment où elle en arrivait aux plantes permettant de lutter contre la rétention d'eau, le stockage des graisses et la cellulite, Stropovitch avait délivré de son supplice la pauvre interlocutrice en plaquant sa main sur la bouche de la gnomette et en tendant au maître un papier commandant un trajet aérien pour la capitale des nains.
A Ironforge, elle avait croisé un paladin nain dont l'équipe avait perdu contre la sienne à la finale du dernier championnat d'arène. Ils s'étaient fusillés du regard puis Thiwwina avait dit très haut à l'attention de Stropovitch : « Ce que ze trouve marrant quand ze zèle un nain, c'est que quand ça dézèle ça fait une flaque zaune par terre tellement la barbe est imprégnée de bière et que ça se lave zamais ». Le teint du nain était passé au rouge pivoine et il l'avait provoquée en duel pour laver l'outrage. Stropovitch avait dû passer l'après-midi à les regarder se battre aux portes de la ville. Après une dizaine de défaites le paladin, la peau bleue de froid, de longues stalactites pendant de sa barbe et de sa chevelure, les mains engourdies et tremblantes, avait enfin abdiqué – non sans un ultime sursaut de fierté, après que les deux combattants aient pris quelques instants de repos : « Alors, avait-il dit d'un air victorieux en désignant la petite flaque qui s'étendait sous lui, c'est jaune ? »
Tandis qu'ils attendaient dans la station le tram souterrain qui reliait Ironforge à Stormwind, elle avait invoqué son élémentaire d'eau – une espèce de grosse boule d'eau tourbillonnante d'où sortaient deux espèces de bras d'eau ornés de bracelets qui contenaient magiquement le tout. « Ze te présente Zarkis. Il a pas de zambes il lévite en propulsant de l'eau par terre – il la récupère grâce aux bracelets, qui en réinvoquent en continu. Ze me demandais si dans le tram il allait être capable de rester sur une passerelle ! » L'élémentaire s'était tant démené pour rester près de la gnomette sur la plate-forme malgré la vitesse du tram, que l'eau glacée projetée à toute force avait éclaboussé et gelé tous les autres passagers. Une fois arrivés à Stormwind les deux compagnons avaient couru vers le maître des griffons avant que les victimes, une fois dégelées, ne leur créent des ennuis.
Enfin, Thiwwina n'était pas seulement bavarde et gaffeuse. Elle était aussi extrêmement curieuse et intelligente. Stropovitch ne pouvait se lasser de voir ses grands yeux noisette pétiller en dévorant tous les éléments du décor. Elle observait tout, posait des tas de questions à tout le monde, sans gêne, et s'émerveillait d'un rien. Quand elle réfléchissait, elle se mordait mignonnement la lèvre inférieure, le regard perdu. Quand elle s'appliquait à faire quelque chose, elle tirait un petit bout de langue avec l'air de loucher. Quand elle venait de faire preuve d'une grande insolence ou de provoquer quelqu'un, elle souriait en montrant toutes ses dents, ce qui décuplait la rage de sa cible. Bref, elle était absolument adorable.
Les deux compagnons s'attablèrent dans l'auberge de Rempart-du-Néant.
Stropovitch, las, était rêveur. Ce qui n'était pas du goût de la gnomette – qui était, elle, infatigable. Elle lui dit avec un grand sourire :
« Tu as vu à quoi ressemble la rézion ? Ze te rassure ce sera le même paysaze de l'autre côté. Tu vas voir un morceau dessiré de ton ancien monde, et en mazeure partie dévasté. » Que de délicatesse et de compassion, c'est trop ! Le guerrier eut un sourire triste.
« Vous prendrez quelque chose ? » demanda l'aubergiste. La gnomette ne répondit pas mais marmonna quelques mots d'invocation, et fit apparaître sur la table rouleaux à la cannelle, pains au lait, gauffres, croissants et un broc d'eau claire – avant de lui sourire en montrant toutes ses dents.
Alors que le teint de l'aubergiste commençait à s'accorder avec la couleur de la région, et que ça sentait l'invitation à sortir voire l'appel de la garde, un petit papier parut sous ses yeux, commandant un poulet rôti et un demi-litre de bière locale.
« T'es pas drôle Stropo tu l'as calmé », ronchonna Thiwwina en regardant le tenancier s'éloigner. Puis elle fit une mine suppliante et demanda de son ton enfantin le plus craquant : « Tu me donneras de ton poulet s'il-te-plaîîît ? » Le guerrier baissa les yeux sous l'assaut et capitula sans conditions.
Le poulet et sa garniture arrivèrent. Le plat fut englouti. Une main se tendit en annonçant un prix. Stropovitch fronça les sourcils.
Inutile de porter la main à sa ceinture, sa bourse venait de disparaître. Ses yeux rencontrèrent ceux de Thiwwina. Elle comprit.
En une demi-seconde le guerrier était dans les escaliers menant à l'étage. Elle bondit au milieu de la salle et gela les jambes de tous les clients. Des cris de surprise et de douleur. Mais elle l'avait vu. Du coin de l'œil, une ombre, là, qui était apparue puis s'était immédiatement évaporée.
Non seulement leur adversaire se fondait dans les ombres, mais il avait échappé instantanément au piège de glace. Ce n'était pas n'importe qui.
Elle se téléporta en un clin d'œil à l'extérieur et provoqua un vent de givre tourbillonnant susceptible de tout geler dans un rayon de dix mètres. Rien. Elle réfléchit une demi-seconde avant d'être assommée par un coup violent sur l'occiput.
Alors Stropovitch sauta de la fenêtre de l'étage et atterrit dans le dos de Thiwwina, avec l'espoir de tomber sur le voleur. C'était raté, mais il sentit avoir effleuré quelque chose sur sa droite. Il se tourna instantanément dans cette direction ; un pas en avant martelé sur le sol ; deux épées fendant l'air horizontalement, sur 180°.
Touché. Quatre centimètres de sang sur la pointe de la lame. Blessure sérieuse.
Stropovitch fouilla la pénombre du regard. Soudain une bourse fut lancée à ses pieds. Le voleur blessé lui rendait son bien pour demander à cesser le combat.
Le guerrier fronça les sourcils, puis hocha la tête. Il ramassa la bourse. A l'intérieur de l'auberge tout le monde hurlait. Inutile de tenter de les convaincre que Thiwwina n'avait pas fait ça pour partir sans payer.
Il soupira et prit la gnomette sous le bras. Il fallait se dépêcher de sortir de la forteresse, et dormir à la belle étoile – heureusement c'était la bonne saison.
Le lendemain Stropovitch se réveilla à l'aube, et la première chose qu'il vit fut la Porte.
Une tache noire sur du rouge, au loin.
Il trembla de nervosité, réveilla Thiwwina et se prépara à repartir.
La gnomette eut deux pages de carnet à lire pour apprendre la fin de l'aventure de la veille au soir. Pendant une heure exceptionnellement elle ne fut pas de bonne humeur. Se faire assommer par un voleur à la manque, elle la championne du monde d'arène ! Elle était vexée.
Stropovitch ne pouvait détourner son regard de la Porte – même quand il ne la voyait plus, il la guettait à travers le relief. Pendant que Thiwwina massacrait toute bête mutée qui s'approchait d'eux, lui avançait, fasciné. Une tache noire sur du rouge vif. Cela semblait un symbole – mais c'était réel. Du moins, à ce qu'on disait. Il savait que des milliers de combattants avaient déjà franchi cette porte, mais son estomac se nouait à l'idée de la traverser, lui.
A mesure qu'ils s'approchaient, elle se dessinait davantage.
C'était un portail dimensionnel, comme du noir qui tourbillonne, comme du vide affamé. L'encadrant, une porte monumentale de dix mètres de haut, constituée de deux piliers, ornés chacun d'une statue représentant un humain encapuchonné, vêtu d'une longue robe, les mains posées sur la poignée d'une épée elle-même debout sur la pointe de la lame, et d'un fronton, orné d'une tête de serpent sculptée. Elle était au fond d'une espèce de petite vallée, dans laquelle se trouvaient quelques machines de siège, quelques soldats, qui ne leur jetèrent pas un regard. « La bataille est de l'autre côté », indiqua la gnomette.
Des marches de pierre.
Le dræneï les gravit, toujours fasciné par le vortex du portail qui faisait frémir l'air d'ondes de néant. Il repensa à sa dernière discussion avec Velen, avant de quitter l'Exodar.
« Mon enfant… avait-il dit après avoir lu des pages de carnet. Je suis heureux que tu aies abandonné ton désir de vengeance. Je comprends que tu aies tout de même envie d'aller en Outreterre, pour voir ce qu'est devenu ton monde natal, et participer à la guerre qui y règne. Mais prends garde, Stropovitch. Même si tu es délivré du démon tu pourrais un jour apprendre quelque chose sur ce qui t'est arrivé. Si cet orc est toujours en vie, n'oublie jamais que ce ne peut être un démoniste de second ordre qui était investi d'une telle mission. Promets-moi de ne jamais combattre seul, de te mettre à la disposition de l'Alliance. Darotân m'a même proposé de s'occuper personnellement de ton intégration dans les forces présentes. Ne fais rien en-dehors de ce que tes aînés auront mûri et préparé. »
Dans son sac, il avait des lettres de recommandation écrites de la main même du Prophète.
Il avait promis.
Et refusé le soutien de Darotân. Et même de faire le voyage de retour avec lui. C'était simplement hors de question.
Mais il avait promis de ne pas combattre seul. Alors qu'il n'avait jamais combattu autrement.
Il était debout face au vortex. Il faisait froid, d'un coup. Comme si c'était le Néant distordu qui allait le happer.
« Bouh le peureux ! » s'exclama Thiwwina en sautant dans le portail. Elle disparut.
Stropovitch ferma les poings, ferma les yeux et fit un pas.
Et un autre.
Et un autre.
L'après-midi j'étais seul avec Arcân.
J'appris les bases de l'escrime avec son arme fétiche, l'épée longue. Le premier jour il m'attendit à l'entrée du Hall pour le plaisir de me balancer sans crier gare une épée d'entraînement – que je reçus en pleine figure – et de rire sadiquement en me voyant tomber à la renverse. Il était recouvert d'une armure de plaques complète.
Les gardes. Les jambes flexibles, le genou légèrement plié. « Etre raide c'est être déséquilibré au premier choc. Les jambes doivent toujours être prêtes à compenser les pressions, de quelque côté qu'elles viennent ». Le torse soit face à l'adversaire, soit de profil.
Donner un coup. « Si tu bouges ta lame en restant immobile, ton coup n'aura aucune force, à moins de risquer le déséquilibre ou la création d'ouvertures. Si tu frappes en faisant un pas en avant, ton coup profitera non seulement de la force de tes bras et du poids de ta lame, mais aussi du poids de ton corps. Et plus vite tu exécuteras le coup, plus tu multiplieras la puissance ajoutée par ton poids et celui de ta lame. En bref tu devras à la fois être très fort, très lourd et très rapide ». Démonstration immédiate sur un mannequin grossier. Il donna d'abord un coup oblique simple en restant immobile – il entailla profondément l'épaule de bois. « Hé hé, c'est parce que c'est moi, toi tu l'égratignerais ». Puis il recula d'un pas, adopta la garde de base, puis porta le même coup oblique, mais foudroyant, parfaitement synchronisé avec un pas en avant martelé sur le sol. Le mannequin fut projeté sur vingt mètres, complètement pulvérisé. « C'est pour te montrer ça que j'avais sorti l'armure. En résumé le mannequin la première fois s'est pris les vingt kilos de l'arme, point barre. La seconde fois il s'est pris dans la face mes deux cents kilos plus les quatre-vingt de l'armure plus les vingt de l'épée – en tout trois cents, sans compter la force que mes bras ont pu déployer librement et la vitesse du coup, qui ont doublé ce poids. Quand je frappe, un adversaire lambda a intérêt à esquiver. Même s'il pare, il sera projeté, déséquilibré voire désarmé ». Il planta ses yeux dans les miens. « Si je vais t'enseigner l'escrime c'est pour que tu deviennes bien plus qu'un adversaire lambda. Tu vas apprendre toutes les contre-attaques et feintes à déployer contre des adversaires de ma trempe. Mais tu vas devoir faire beaucoup de sport. Un après-midi sur deux, escrime, et l'autre, musculation et gymnastique. Le jour où tu pareras un de mes coups sans tomber ou mettre un genou à terre, alors tu seras assez fort ».
Je n'ai jamais réussi. Arcân était un monstre.
Stropovitch fut immergé dans une atmosphère chaude et sèche.
Il entendit le fracas d'une bataille toute proche. Il ouvrit les yeux et sortit ses épées du fourreau.
Il était de l'autre côté. A ses pieds, des marches. Un perron monumental. La bataille se déroulait en contrebas, entre des combattants d'Azeroth et des… choses.
Des infernaux. Des démons.
Stropovitch, fasciné, regarda se mouvoir des créatures dont il n'avait jamais vu que des hologrammes dans la banque de données de l'Exodar. Trois mètres de haut, une tête en forme de crâne humain, le tronc et les membres constitués d'espèces de rocs, le tout animé de l'intérieur par une fournaise jaune qui en émane par les orifices du crâne et les articulations du corps : un monstre qu'on ne croit réel qu'après l'avoir vu.
L'assaut fut repoussé. Les forces de l'Alliance présentes étaient étonnamment peu nombreuses, et la vague d'infernaux l'avait été encore moins – quelques dizaines. Manifestement les vraies batailles d'Outreterre se passaient ailleurs. Des guerriers et paladins de diverses races s'assirent sur les marches ; fourbus mais le regard animé d'une sainte détermination.
Ils croient en la justice.
Des personnes passèrent ramasser les morts, soigner les blessés, et distribuer quelque nourriture. De l'autre côté, en arrière-plan, une petite armée de démons qui ne semblait pas pressée d'en finir. Son objectif se limitait manifestement à ne pas laisser les Alliés prendre leurs aises sur les alentours de la Porte – et sans doute sur la Péninsule en général.
« Un avant-goût du reste ! » dit Thiwwina avec enthousiasme. Le dræneï sursauta – il l'avait oubliée. « Des démons y en a plein partout et avec des tronches très diverses ! Y en a un peu en Azeroth mais rien ne vaut la faune de l'Outreterre ! En plus y en a c'est tes ancêtres, tu sais les Ered'ruins là – et ze te parle pas des quelques Eredars qui commandent des forces par-ci par-là – z'êtes entre cousins tu seras pas dépaysé ».
Elle guetta la réaction du dræneï mais fut amèrement déçue – à peine une vague lueur de mélancolie dans le regard. « Soit t'es complètement blasé soit tu es un maître dans l'art de dissimuler tes sentiments. M'est avis que c'est la seconde mais bon, t'es pas drôle Stropo ».
Je sais Thiwwina. Tu l'as déjà dit hier. J'y peux rien.
Il lui sourit. Elle rougit et dit en baissant les yeux au sol, toute gênée : « Rooooh t'es trop zentil Stropo, tu m'en veux même pas de dire des trucs presque horribles. Mais faut comprendre, tu es la première personne que z'arrive pas à énerver ».
Je ne m'énerve jamais. D'aussi loin que je me souvienne, depuis ce jour funeste je ne me suis jamais énervé. La peur, la honte, la souffrance, l'impuissance, le désespoir, le doute, je connais. La colère, non. L'angoisse perpétuelle de réveiller la « chose » m'a condamné au calme.
Le guerrier fronça les sourcils.
Mais je l'ai constaté dans le repaire de Van Cleef… la peur de mourir pouvait l'éveiller. Cependant tout cela est terminé. Enfin.
Il se retourna vers la Porte. Et manqua d'en tomber sous le coup de la stupeur. De ce côté-ci elle était titanesque. Dans les vingt mètres de large et trente mètres de haut. Les statues ornant les piliers étaient semblables. Mais c'était une terrifiante et gigantesque tête de dragon – à l'air mystérieux – qui sortait du fronton.
« Il ne faut pas sous-estimer ces bestioles, ajouta soudain inopinément Thiwwina, en désignant les démons déployés au pied de la Porte. Si on tente de forcer le passage avec une énorme armée tu peux compter que des myriades de créatures maléfiques apparaîtront et ce sera la guerre. Or aucun des deux camps ne la veut, la guerre, sauf si l'un force la main à l'autre. Nous, parce qu'on sait pas encore exactement combien ils sont et comment ils sont organisés. Et eux, parce qu'ils finalisent encore les préparatifs de l'invasion – voire d'autres prozets terribles que nous n'imazinons pas. C'est pour ça qu'on s'envole un par un pour Sattrath avec les griffons qui sont en retrait sur la gausse du perron là-bas. L'ennemi peut quasiment rien faire contre ça, même pas estimer vraiment notre nombre, et pis Sattrath c'est de loin la ville la plus grande et la plus sûre pour nous et nos copains de la Horde. C'est de là-bas qu'on fait tout tu verras. Allez zou on va au griffon. Stropo ? » Elle leva les yeux vers lui. Le dræneï, immobile, regardait.
Derrière les deux armées la Péninsule des Flammes infernales, telle qu'on l'appelait désormais, déployait sa terre rouge et aride, dans un relief brisé comme une coquille d'œuf grossièrement aplatie. Ce spectacle émouvait beaucoup Stropovitch, bien qu'il s'y fût préparé. Cette étendue désolée était son pays natal, il le savait, il était prévenu. Son beau pays, autrefois une vallée riante et verdoyante. Il n'y verrait plus un brin d'herbe – il leva la tête – ni même un coin de ciel bleu, apparemment.
Au-dessus de lui, des planètes toutes proches faisaient comme d'énormes lunes, au milieu d'une mer d'étoiles troublée de nuées étincelantes. Le guerrier porta son regard de droite et de gauche – jadis nord et sud, mais les points cardinaux avaient-ils encore un sens ? Ses yeux s'embuèrent quand il constata que ce ciel n'était pas limité par un quelconque horizon. A bien y regarder, il était inutile de jeter un œil à l'est, derrière la Porte : elle était à l'extrémité de la Péninsule, à quelques mètres du vide. Il n'y avait plus de mer calme et brumeuse pour border la Péninsule. Ce morceau de planète n'avait plus pour rivage que le Néant ; il y voguait même, tel un navire fantôme attendant que sa charpente pourrisse pour sombrer enfin. Stropovitch fut bouleversé. La terre et les astres et nuées du ciel unissaient leurs couleurs d'ocre rouge, mauve, beige, décor mélancolique d'une pièce héroïque et tragique où les forces d'Azeroth et des créatures maléfiques jouaient le dernier acte d'une terre à l'agonie.
Son cœur gronda. Un sentiment de détresse et d'impuissance l'oppressa, intolérable. Un frisson de rage parcourut tout son corps ; et tandis qu'une larme en coulait, la lueur de ses yeux flamboya une seconde d'une couleur rouge sang.
Thiwwina resta interdite. Il prit une grande inspiration et se dirigea enfin vers les griffons. Alors qu'il noircissait un papier à l'attention du griffonnier, la gnomette lui dit à brûle-pourpoint :
« Au fait quand ze suis arrivée dans la salle du naaru, on venait pas de te purifier d'un truc ? Zenre t'étais en robe blance et tout. »
Le dræneï se figea et tourna vers elle un visage interrogateur.
Elle détourna les yeux et ajouta : « Oublie ma question. Ze sais pas pourquoi z'y ai pensé d'un coup là… cerce pas à comprendre ».
Darotân s'était vite fait remarquer auprès des maîtres paladins. Il avait une mémoire extraordinaire grâce à laquelle il pouvait réciter un livre en ne l'ayant lu qu'une fois. Il était également vif d'esprit, intelligent et fin dans ses analyses. Il s'appliquait consciencieusement à tout ce qu'il faisait et ne se contentait pas d'être meilleur que les autres : il aspirait à l'excellence, à la certitude que l'on ne pourrait jamais, qui que l'on soit, être meilleur que lui. Aussi avait-il tendance malgré son jeune âge – nous avons tous les deux commencé nos entraînements à l'âge de douze ans – à parler avec les maîtres d'égal à égal. Ce qui n'avait pas l'air de les déranger, tant qu'il ne virait pas à l'insolence – la frontière demeurait ténue.
Il n'eut aucun mal à suivre la voie de la Lumière. Il y semblait même prédisposé. La « grâce » d'avoir accès à elle, il n'eut jamais l'impression de l'avoir obtenue. Il l'avait eue à la naissance, aimait-il à dire.
De plus, il semblait destiné à devenir grand et vigoureux. Et il comptait bien confirmer ce pronostic. Dès le début de la seconde année, il donna le plus qu'il put pendant l'entraînement matinal d'Arcân. Il essaya de courir pendant une heure à une vitesse deux fois supérieure à celle de ses camarades ; il se lesta de poids sur diverses parties du corps pendant les exercices ; il répéta les techniques apprises une heure supplémentaire le soir avant de se coucher. Mais il n'adressa jamais ni la parole ni le moindre regard au maître guerrier.
Car Darotân était aussi le dræneï le plus orgueilleux et méprisant de tout l'Exodar. Tout individu passant à sa portée était scruté, évalué, jugé et fiché. Il avait constitué avec la population du vaisseau une espèce de pyramide. Il en était, faut-il le dire, le sommet ; puis en-dessous venaient les maîtres paladins et prêtres, avec Velen et Kalten en figures de proue. Ensuite, c'était tous les prêtres et paladins confirmés du vaisseau, dont il connaissait les noms et fréquentait une partie. En-dessous, ses camarades – apprentis paladins et prêtres bien sûr – eux-mêmes classés du plus au moins méritant – il en fréquentait vraiment seulement deux-trois.
A l'étage inférieur grouillait la méprisable populace de ceux qui ne savaient pas maîtriser la Lumière. A tous ces gens il n'adressait la parole qu'en cas d'extrême nécessité – sa mère y compris. Le reste du temps il les ignorait purement et simplement, ne faisant pas le moindre commentaire sur eux, même négatif – ç'aurait impliqué de remarquer leur existence.
En fait, il sortait de cette indifférence quand on s'approchait du fond, de la lie de la pyramide, de la fange dans laquelle nageaient deux êtres abjects, deux aberrations de toute une race. Arcân et moi.
Des Sans-Lumière, autrement dit des animaux, dont il faut s'étonner comme d'un miracle que nous soyions encore capables de composer des phrases. Il nous haïssait tous les deux de toute la haine dont est capable un jeune enfant passionné – c'est-à-dire d'une haine infinie. Notre existence lui était insoutenable. Il ne pouvait se résoudre à accorder à Arcân le respect que méritait tout maître, il ne le saluait jamais, faisait comme s'il n'était pas là. Son visage grimaçait convulsivement à chaque fois qu'il était obligé d'écouter ou d'observer le maître décrire une technique ou commander un exercice.
Darotân était déjà certain qu'il surpasserait Kalten et le Prophète lui-même dans le domaine de la Lumière. Mais cette certitude ne lui suffisait pas. Il DEVAIT être supérieur à Arcân sur le plan physique et martial. Voilà pourquoi il s'entraînait avec autant d'ardeur pendant et après son cours du matin.
Evidemment, le fait que j'aie commencé un an plus tôt que lui l'entraînement guerrier le contraria excessivement. Comme me l'avait indiqué Kalten, j'avais passé un an avec mes aînés avant de recommencer avec les élèves de mon âge. La séance du matin n'était pour moi qu'un échauffement. Darotân me voyait tous les matins courir et faire les exercices gymnastiques et martiaux avec une aisance quasi-parfaite, et il n'eut d'yeux que pour moi, que pour me copier et me surpasser. Apparemment j'étais digne qu'il me regarde, d'ailleurs – contrairement à Arcân, mes yeux brillaient comme ceux de tout dræneï, c'était mieux que rien. Et il savait que l'entraînement guerrier sérieux m'était réservé l'après-midi, pendant qu'il assistait à ses cours de paladinat. Il en crevait de rage, de ne pouvoir se dupliquer.
Cette situation ne pouvait que mal tourner. Elle tourna tard, miraculeusement. A nos seize ans. Lorsque la belle et extrêmement douée Hama, sur laquelle Darotân avait jeté son dévolu en tant que future épouse digne de lui, m'adressa un jour la parole à la fin d'une séance matinale.
Lové au pied du massif montagneux qui séparait la forêt de Terokkar de la plaine de Nagrand à l'ouest et du marécage de Zangar au nord, le Sanctuaire s'annonçait de lui-même de loin, par la colonne de lumière qui jaillissait du dôme central vers les profondeurs du ciel. De même qu'O'ros du fond de son puits dans la carcasse de l'Exodar, A'dal, guide des Sha'tar (les naarus qui régissent et protègent ce lieu saint) et seigneur de la capitale, illuminait, faisait jaillir la Lumière tel le geyser de l'Espoir au milieu d'un monde dévasté.
Dévastée, la ville l'était d'ailleurs en partie.
Organisée en trois cercles concentriques, du plus petit au plus grand, le Dôme siège des Sha'tar, la Terrasse de la Lumière chapeautée par les éminences de l'Aldor et des Clairvoyants, et enfin la ville basse entourée d'une haute et épaisse muraille. C'était cette ville basse qui avait été le champ de bataille de deux guerres, la première contre la Légion, la seconde contre les forces d'Illidan, il y a peu. La vie s'était réorganisée au milieu des débris de bâtiments qui étaient trop gros pour être déblayés tout de suite. Des quantités de réfugiés de tout Draénor y vivaient et y affluaient encore, de toutes les races.
Les griffons déposèrent Stropovitch et Thiwwina sur la Terrasse. Le guerrier fut immédiatement imprégné de l'aura du lieu. C'était du désespoir distillé en foi, de la peur cristallisée en confiance, de l'incertitude tournée en solidarité. La magie des naarus.
« Stropooooooo ! » L'appel suraigu et joyeux fit sursauter le dræneï. La gnomette, de l'intérieur du Dôme, lui faisait signe de venir. Tous les passants et les gardes étaient tournés vers eux, affichant surprise voire indignation. Il soupira – lui qui aimait la discrétion, il avait dû en faire le deuil avec Thiwwina.
Il trouva cette dernière en retrait dans une alcôve du dôme, en grande conversation avec un humain de bonne carrure et de maintien noble, affublé d'une armure de plaques grandiloquente, recouverte de dorures ciselées, comme celle que Darotân avait arborée à l'Exodar. « Ze te présente le gaillard en question, fit Thiwwina de sa petite voix flûtée en désignant Stropovitch. Une crème, ze te le recommande, rapide, efficace, sans scrupules. Et muet – pas possible de lui donner un poste de cef, mais rien ne transpirera de lui en cas de capture.
— Salutations l'ami, fit l'humain en souriant en tendant la main au dræneï qui considéra cette dernière avec hésitation. Je me présente, je suis le Grand Maréchal Dustin Greathand, en charge des recrutements pour l'Armée Alliée d'Outreterre. »
Stropovitch n'osa refuser de lui serrer la main. Il s'étonna grandement que Thiwwina ait des amis aussi haut gradés. Décidément elle ne lui réserverait jamais que des surprises.
« Vous avez de la chance de m'avoir trouvé si vite, je passais en vitesse dans le dôme pour demander une confirmation d'objectif à A'dal, et notre amie commune m'est tombée dessus – comme à son habitude, fit-il avec un petit rire. J'aurais tendance à me fier à elle pour apprécier des individus mais j'avoue que votre handicap me laisse dubitatif… »
Le guerrier sortit de son sac, parmi les lettres de recommandation de Velen, celle qui était justement destinée au sieur Greathand. Quand le Grand Maréchal reconnut la signature, il ouvrit de grands yeux. Il lut attentivement, puis releva la tête vers le dræneï – l'air grave. « Mon ami, voilà qui ôte tout doute. Une recommandation du Prophète en personne se passe de commentaires et surpasse toute hiérarchie. Ceci dit, au risque de vous paraître brutal, je n'ai pas beaucoup de temps devant moi, j'allais filer à la caserne… Si vous êtes disponible tout de suite, je vous y emmène sans tarder. »
Stropovitch resta pétrifié deux secondes, sidéré par la vitesse avec laquelle tout se décidait. Puis il eut un sourire triste et griffonna une note à l'attention de la gnomette, où il la remerciait pour tout et lui souhaitait bonne chance pour la conservation de son titre de championne d'arène.
Thiwwina rit haut et fort – embarrassant les deux hommes.
« Qui te parle de se quitter Stropo ? L'arène, ze te l'ai dit, ça m'a passée, ze suis la meilleure et valà, ze le sais, tout le monde le sait y a plus à discuter. Ze m'engaze avec toi, vieux ! On va faire un duo du tonnerre youhououou !! » et elle les gratifia d'un sourire magnifique.
Ils fondirent.
La caserne était située sous Shattrath. On y accédait par une grande plate-forme ascenseur au milieu d'une des ruines de la Ville Basse, proche de la sortie est de la ville.
« Ces souterrains sont reliés à divers endroits du Sanctuaire. Ils seront également un refuge idéal pour les civils en cas d'attaque d'Illidan », précisa le Grand Maréchal.
Dans les couloirs un fracas permanent d'armes et d'armures résonnait. Celui des exercices mais aussi des simples déplacements – les armures lourdes des patrouilleurs. Stropovitch considéra avec étonnement les contingents d'hommes croisés dans les larges couloirs, ou qu'il apercevait dans les vastes salles que le groupe dépassait. Greathand remarqua l'expression du dræneï.
« Oui, cette partie du complexe est celle des guerriers et paladins. Tout homme ou femme ici a obligation de porter en permanence une armure lourde complète. L'endurance est une des qualités premières exigées. »
Il baissa la voix, qui devint à peine audible. « Il y a une très légère… ségrégation ici… enfin très légère… ça dépendra de l'importance que vous y accorderez. Tous les officiers en charge du secteur sont issus de l'Ordre ou de la Main – paladins, en bref. »
Il les fit entrer dans un bureau grouillant de scribes et de soldats. Un messager en sueur l'y accueillit. « Ah, mon Maréchal, dit-il, essoufflé, vous êtes attendu de toute urgence au QG stratégique, pour l'opération de ce soir.
— Je sais bien mon ami, va leur dire que j'arrive.
— Oui mon Maréchal. »
Le messager se rua dans les couloirs.
Greathand maugréa. « Bon, on va accélérer. » Suivi par les deux autres, il s'avança dans la foule – qui s'écarta, par égard à son rang. Il ordonna au scribe de sortir deux registres d'enrôlement dans les unités d'élite, et lui commanda, pour le premier, de prendre sous la dictée les informations à y inscrire de la bouche de Thiwwina – âge, provenance, parents, études et carrière, relations diverses. « Signes particuliers ?
— Oh ça ! Qu'ai-ze de particulier ? Bah ze suis la meilleure combattante que l'univers ait zamais connue, et la plus mignonne aussi, mais ça vous l'aurez remarquée » – réponse assortie de son plus beau sourire provocateur. Le scribe rougit mais indiqua « aucun ».
Pendant ce temps Stropovitch remplissait lui-même le sien. Quand il arriva au nom de sa ville de naissance et celui de ses parents, il s'assombrit et hésita. Ce registre « faisait comme si » le dræneï avait encore un passé, et qu'il était résumable en quelques mots placés l'un sous l'autre. Non mais de quoi je me mêle ? Ce ne sont pas les affaires de l'armée. Il écrivit « inconnu » partout. Signe particulier : Muet. Et qui n'aime pas les questions.
Un autre scribe, le sourcil froncé, se fit un devoir de protester. « Ces deux personnes ne sont pas passées par la visite médicale, ni par les casernes d'entraînement, ni par le test d'aptitudes. De plus la demoiselle ne relève pas de ce secteur.
— Vous faites bien de me le rappeler, répondit Greathand. Validez-moi ces registres et accompagnez-la jusqu'à son secteur, vous serez bien brave.
— Mais…
— C'est un ordre.
— Oui mon Maréchal ».
Un nouveau messager entra en trombe. « Mon Maréchal, un émissaire de Lune-d'Argent souhaiterait vous voir le plus tôt possible. Je l'ai laissé dans vos quartiers. Et je vous rappelle que le Lieutenant-capitaine Strongleg a sollicité une entrevue hier, il attend toujours.
— Mon Maréchal ! s'exclama un secrétaire en entrant également, un homme du QG logistique est venu chercher la liste des ressources demandées par le secteur pour le prochain mois, liste que vous n'avez pas fini d'établir. Et il y a un elfe de sang dans votre bureau, ajouta-t-il avec un air de dégoût.
— Oui, c'est l'émissaire dont je parlais, répondit le premier messager.
— Mon Maréchal, le QG stratégique vous fait savoir son impatience exacerbée », en rajouta un autre.
Greathand se tourna vers Thiwwina et Stropovitch. « Bon eh bien je vous laisse, et bonne chance. »
Il repartit calmement, escorté par les messagers et le scribe tatillon, et par Thiwwina guillerette, qui suivait le scribe. Les voix résonnèrent longtemps dans le couloir.
« Mon Maréchal, sauf votre respect, ça risque d'être considéré comme une erreur militaire de faire enrôler de force dans une unité d'élite un guerrier muet sans passé… passible d'une enquête…
— Que fais-je pour l'homme du QG logistique mon Maréchal ? Je lui dis de repasser quand ? Et je suis censé faire quoi avec l'elfe ? Lui servir le thé ? Lui faire la conversation ? Misère…
— Je me permets mon Maréchal de vous suggérer de préparer une excuse irrécusable pour expliquer votre retard au QG stratégique, le déclenchement de l'opération est imminent…
— Strongleg est nain, mon Maréchal, et tel que je le connais, si je ne lui donne pas de réponse il viendra vous attendre lui-même dans votre bureau pour votre entrevue, et de sale humeur qui plus est.
— Oh non ! mais alors il va se retrouver en présence de l'elfe ! Et je vais faire quoi pour gérer ça moi ? Je suis trop jeune pour mourir pitié mon Maréchal. »
Stropovitch mit une bonne heure à trouver son dortoir. Les couloirs s'enchevêtraient sans fin, et il n'osait tendre des papiers aux gens croisés pour leur demander son chemin.
Le dortoir était vaste, une cinquantaine de lits – superposés, chacun jouxté d'une armoire. Stropovitch repéra vers le fond une armoire vide et s'attribua un lit adjacent.
Il y fut seul pendant une heure. Il en profita pour rédiger quelques pages de journal.
Enfin son nouveau régiment envahit le lieu – une quarantaine d'hommes. La journée était finie. Ils étaient déjà au courant qu'il y avait un nouveau, muet, et pistonné avec ça – les nouvelles vont vite. Mais ils étaient sympathiques, pour la plupart, ils vinrent lui serrer la main et se présenter, voire lâchèrent quelques phrases de bienvenue et d'encouragement. Mais ils étaient fatigués et se préparèrent rapidement pour se coucher. Le Maréchal en charge des régiments d'élite vint également deux minutes après.
Darotân.
« Comme on se retrouve ! » s'exclama-t-il, au grand étonnement des présents. Le guerrier se leva. Darotân vint se mettre face à lui, les mains dans le dos. « Tu t'es bien débrouillé, pour te retrouver là, je ne sais pas ce que tu as fait au Vieux mais c'est sûrement à lui qu'on doit ça. » Le Vieux ? Oserait-il appeler ainsi le Prophète ? Stropovitch commençait déjà à trembler de rage.
« Enfin bref, tant que tu n'as pas prouvé ton incompétence, je ne peux rien faire contre cette regrettable erreur. Il faudra que je suggère au prochain congrès d'officiers de revoir à la baisse l'influence des lettres de recommandation. Ceci dit, dans ton cas, ce sera vite réglé ». Il sourit. « Il n'y a aucune chance qu'un guerrier miteux qui n'a jamais connu que de misérables bandits de grand chemin ressorte vivant des combats menés par l'unité d'élite. »
Il fit une pause, le temps de bien laisser le public assimiler ses paroles.
« Stropovitch, tu ne connais rien des dangers de l'Outreterre. Tu n'as aucune idée de la puissance de nos ennemis. Le premier naga de Vashj, astromancien de Kæl'Thas, démon de la Légion ou gangr'orc d'Illidan t'enverra rejoindre tes parents. » Il sortit le registre. « Quel était leur nom déjà… ah oui, “inconnu”. Tu es assez intelligent pour comprendre qu'ils n'étaient pas dignes qu'on se souvienne d'eux. Troublant. »
Soudain quelque chose oppressa l'esprit de Darotân, comme un germe d'angoisse. Il leva les yeux du registre et rencontra ceux de Stropovitch.
Ils étaient rouge sang. Et son regard était terrible. Un regard de haine noire.
L'air semblait onduler autour du guerrier. L'assemblée s'éberlua. Des mains se posèrent sur des poignées d'épée. Des graviers à ses pieds vibrèrent, dans un cliquetis macabre.
Darotân eut peur. Mais il ne devait pas le laisser paraître. Pas devant ses hommes. « Tu as le droit de te mettre en colère, dit-il d'une voix soudain plate, mais pas de regarder un supérieur ainsi, soldat Stropovitch. Si tu veux écourter ta carrière militaire immédiatement, c'est le bon moyen. »
Le guerrier ne broncha pas. Au contraire, des veines noires apparurent à ses tempes. La dalle sur laquelle il se dressait siffla en se fendillant. Le registre que tenait Darotân se gondola. L'atmosphère de la pièce devint étouffante. Des gouttes de sueur perlèrent aux fronts.
« Mettez-moi ça aux fers », commanda faiblement Darotân.
Personne ne bougea.
Le paladin sentit ses jambes et ses mains trembler. Il fit un effort surhumain pour se maîtriser. « Tu as de la chance que je n'aie pas d'arme, Stropovitch, sinon je me serais occupé moi-même de t'apprendre l'humilité face à ton supérieur. Et heureusement pour toi, je ne suis pas ton supérieur direct. Tu feras la connaissance de ton chef de régiment demain. Je l'aurai évidemment bien disposé à ton égard d'ici là. Nous deux, nous ne nous reverrons pas beaucoup ; vu l'admirable carrière accomplie indiquée dans ton registre – nulle – et ton expérience générale de la guerre – nulle également –, je dirais même que la prochaine fois qu'on se verra, ce sera pour tes funérailles militaires. » Il fit un nouvel effort terrible pour détourner son regard de celui de Stropovitch, et pour se diriger vers la porte. Il ne put réprimer une grimace. Il devait marcher lentement pour que son pas reste assuré. Son esprit se brouillait tant la haine que le regard du guerrier faisait peser sur lui était immense.
Il parvint enfin à la sortie, le visage ruisselant de sueur. Il s'épongea en disant faiblement : « Il fait chaud ici… Je ferai inspecter l'aération… » Et il referma la porte.
Il manqua de s'effondrer au sol dans le couloir. Il continua de son pas extrêmement lent vers ses quartiers. Il ne s'expliquait pas ce qui s'était passé. « Que m'arrive-t-il, pensait-il, opprimer ainsi l'âme de son adversaire, seuls des démons en sont capables, et encore, j'ai toujours montré une force d'âme invincible face à eux. Je n'avais jamais ressenti ça. Cela me rappelle ces rumeurs qui circulaient sur lui dans le temps… Mais elles semblaient infondées, il y avait juste cet… intérêt que lui portaient tous les maîtres et le Prophète, ils lui avaient donné un précepteur, lui parlaient gentiment, prenaient de ses nouvelles. Au final, aurait-il réellement un pouvoir secret ? Serait-il capable de me… »
Non. Non, Darotân ne pouvait pas trouver d'adversaire à sa mesure. Darotân était l'invaincu. S'il n'y avait des hordes d'ennemis à traverser d'abord, si tout ne pouvait s'arranger qu'en duels, Darotân aurait déjà défié seul tous les seigneurs ennemis. Il ne pouvait admettre avoir un rival. C'était un fait, Stropovitch avait une force d'âme. Si lui, Darotân, s'était laissé affaiblir, c'était qu'il n'était pas préparé, voilà tout, il s'était laissé prendre au dépourvu. En traître, en embuscade. N'empêche qu'il était parti la queue entre les jambes.
« J'aurai ma revanche, Stropovitch, se jura-t-il, plein de rage. Je l'aurai. »
Pour le coup, il retrouva l'entier contrôle de son corps et c'est de son pas habituel – noble, conquérant – qu'il arriva dans ses quartiers.
Dans le dortoir de Stropovitch, le guerrier était resté quelques minutes encore debout, à suivre du regard Darotân à travers les murs comme s'il le voyait encore. Puis l'incandescence de ses yeux faiblit, et il se rassit, comme saisi de remords. Il ne s'était pas rendu compte qu'il avait de nouveau manifesté les symptômes ; mais il s'en voulait de ne pas réussir à se maîtriser en présence de Darotân.
L'assemblée restait silencieuse. Un des soldats détendit cependant l'atmosphère en apostrophant le dræneï. « Hey, tu sais, on se donne des surnoms ici. Je crois que j'ai déjà trouvé le tien : le Barge. » Et il rit. Beaucoup avec lui rirent ou sourirent. Même Stropovitch eut un sourire, un peu triste cependant.
« Va pour le Barge, acquiesca un autre. J'ai hâte de te voir à l'œuvre, vieux, fit-il au guerrier.
— Ouais, moi aussi, ajouta un autre.
— Tout pareil.
— Idem, et si tu le permets, j'assurerai tes arrières, dit un humain. Je m'appelle Joannes Bluemill, alias le Branleur. Je suis paladin spécialisé dans le soutien. On m'a donné ce surnom parce que je reste en arrière dans les combats ».
Il lui tendit la main. Il avait un visage de garçon de bonne famille élevé au grain, blond, les yeux bleu clair, et le regard exprimant bonté, fermeté, force d'âme – le soutien incarné.
Stropovitch hocha la tête et se força à serrer la main tendue. Il faudrait qu'il s'y fasse, finalement, à cette coutume.
Ils achevèrent de s'alléger de leurs armures et sortirent se laver dans la rivière souterraine attenante aux dortoirs, dans une salle aménagée. Stropovitch les imita.
Darotân ne fréquentait vraiment que trois de ses camarades, qui étaient, bien entendu, loin d'être aussi excellents que lui, mais qui se démarquaient nettement du lot. Il y avait d'abord Runuur, un solide gaillard à l'air sombre, orphelin comme moi. Il ne parlait que rarement, et peu. Il avait toujours l'air de méditer sur des sujets graves. Il suivait toujours Darotân comme distraitement, en l'écoutant sans répondre. Darotân semblait l'estimer un peu. Ensuite, il y avait Nuraam, un type vif, nerveux, qui faisait preuve à l'égard de Darotân d'une admiration et d'un dévouement sans bornes. Il buvait ses paroles et ne savait qu'acquiescer. D'ailleurs il se tenait toujours étrangement penché quand il marchait à côté de lui, comme pour se diminuer, comme s'il était tenu en laisse.
Et puis il y avait Hama.
Quand elle avait fait son entrée dans la classe la première année, tous, élèves comme enseignants, s'étaient émerveillés de sa petite figure d'ange, de l'éclat immaculé de ses yeux, de la perfection de ses traits. Sauf Darotân, qui ne commence à regarder une personne que lorsqu'elle s'est illustrée. Or Hama était un petit bijou de finesse et d'intelligence. Donc l'orgueilleux finit par poser les yeux sur elle. Et décidé quelque temps plus tard, alors qu'il n'était qu'un enfant, qu'elle serait sa femme.
Il n'en cacha rien bien sûr. Les enseignants et les parents s'étonnèrent de la précocité de la résolution, mais s'en attendrirent aussi. La jeune Hama, elle, n'était pas encore éveillée aux sentiments amoureux. Tout ce qu'elle vit, ce fut ses parents et l'ensemble des adultes s'émerveiller de ce qu'ils feraient le plus beau couple du vaisseau. Car évidemment, Darotân était déjà connu de tous, et était communément reconnu comme un héros en éclosion, une future légende, un champion promis de la Lumière. Comme elle voyait que cela enchantait tout le monde, la petite Hama joua la fiancée avec plaisir. De toute façon, la compagnie de Darotân n'était pas désagréable. Sa conversation était d'un niveau remarquablement élevé pour son âge. Ils débattaient souvent ensemble de ce qu'ils lisaient dans les livres.
Mais Hama grandit. Je la vis – tous la virent – s'épanouir comme une fleur tropicale. Ses jambes s'allongèrent, très légèrement arquées, les cuisses finement dessinées par les exercices matinaux. Sa peau se teinta d'un bleu marine de velours – donnant une irrésistible envie de la toucher, de la caresser. Son dos se cambra délicieusement, mettant insolemment en valeur ses seins, qui se gorgèrent généreusement au fil des mois. Ses traits demeurèrent divins, d'un ovale parfait, et ses yeux conservèrent leur éclat d'une pureté remarquable – ses grands yeux, qui lui donnaient un air ingénu absolument craquant.
Elle ne se rendit pas compte du changement d'atmosphère qu'une telle explosion de beauté engendra. Avant, tous les autres garçons étaient déjà jaloux, certes, mais comme sont jaloux des enfants. Ils pouffaient même souvent en voyant Darotân se pavaner avec sa promise. Mais en ce début de cinquième année, c'était différent. Le futur époux sentait l'air vrombir d'hormones et de frustrations autour de leur couple. Il devint nerveux, anxieux. Il surveilla les moindres faits et gestes de chacun – ainsi que ceux d'Hama. De son côté, elle ne perçut pas cette lutte silencieuse de mâles en rut.
C'est donc tout à fait innocemment qu'elle vint m'adresser la parole ce matin-là, à l'issue de l'exercice.
Et avant qu'elle ne prononce le premier mot, je vis, derrière elle, l'air de Darotân.
Il était comme en état de choc. Il ne pouvait pas croire que c'était moi qu'il voyait en présence d'Hama. Il pouvait craindre n'importe qui, sauf moi, le muet, le Sans-Lumière. Jusqu'à ce moment précis dans l'horizon de ses rivaux je n'existais pas, il ne m'avait même pas accordé le statut de futur mâle reproducteur. J'étais une « chose » informe et dégoûtante, c'est tout.
Sauf qu'Hama m'avait vu, elle. Et qu'il était peut-être temps qu'elle se rende compte de certaines choses.
« Comme d'habitude, pas une seule goutte de sueur, hein », fit-elle en me détaillant. L'entraînement matinal ne me fatiguait guère en effet, il m'échauffait tout juste. Mes vêtements étaient tout juste moites. Ses yeux s'attardèrent un peu sur ma chemise puis elle dit : « Kalten est en repos en ce moment, en convalescence suite à une maladie vite guérie mais qui l'a vidé de ses forces ». Je levai un sourcil. « Je me demandais si je pouvais en profiter pour assister à ton cours cet après-midi… par curiosité ». Je levai le second et lui fis un signe de tête vers Arcân, pour lui conseiller d'aller demander la permission directement au maître. « Mais il me fait peur… » avoua-t-elle avec un air craintif et une petite voix – craquante. Je sus me contenir, alors que je ne l'avais jamais eue aussi près de moi. Je lui fis un sourire rassurant et fis un geste du bras pour l'encourager à me suivre. Elle hésita et m'emboîta le pas.
Arcân rangeait quelques affaires. Il observa avec étonnement Hama bredouiller laborieusement sa demande, les yeux rivés au sol. Quand elle eut enfin réussi il baissa brusquement la tête vers elle – ce qui la fit sursauter et bondir en arrière. Il se tourna vers moi et me demanda avec un air faussement étonné : « Tiens c'est drôle, apparemment je fais peur ». Puis il se redressa et fit retentir un rire éclatant dans le Hall. « Ah la la, dit-il, hilare, évidemment que tu peux venir voir ». Il ajouta sérieusement : « Moi je ne fais pas dans les petits papiers et les petits mystères de bibliothèque. Mon enseignement, il est fait pour être vu. Regarde ce gaillard là, s'exclama-t-il en me gratifiant d'une bourrade qui manqua de me faire tomber, regarde ces muscles là, c'est moi qui les ai forgés, c'est la moitié de mon enseignement, ça se voit bien non ? » Hama acquiesca timidement, détournant son regard de moi en rougissant quelque peu. Je ne savais plus où me mettre. « Quant à la seconde moitié, rien de plus simple ! » Il ouvrit une malle non débarrassée de la veille et vida son contenu sur le sol : un mannequin pulvérisé. « Voilà ! En un coup ! C'est ça mes secrets, secrets de polichinelle hein ? Quand les gens voudront voir mon enseignement, ils auront qu'à regarder la carrure de mon élève et les cadavres déchiquetés qu'il sèmera sur son chemin ! Une belle bête, mon Stropo, hein ? » Il criait. « Je suis pas un maître, moi, je suis un éleveur de bêtes, c'est pas du fin, c'est pas du pinailleur du dimanche, c'est pas du philosophe ou du moraliste, ah ça non ma p'tite dame, c'est de la bonne grosse brutasse élevée au grain, rapide, efficace, silencieuse… » Il aperçut Darotân qui fumait de rage à l'entrée du Hall. Il conclut sa phrase d'un air goguenard en fixant le paladin : « … en bref un vrai mec quoi ». Et il reprit le rangement de ses affaires en sifflotant.
Hama en profita pour déguerpir et revenir, hilare, vers Darotân. Lequel l'accueillit froidement et lui dit d'un ton sec – si claquant que je l'entendis : « Tu n'iras pas.
— Pourquoi ?
— Parce que tu n'iras pas ! » cria-t-il.
Arcân fronça les sourcils et se redressa de toute sa stature en lançant un regard sans équivoque à Darotân : s'il haussait le ton une seconde fois sur Hama, il lui apprendrait la galanterie.
Le paladin frémit de rage. « Viens », lâcha-t-il. Il empoigna le bras d'Hama et l'emmena avec lui.
L'après-midi, elle ne vint pas.
A partir du lendemain, ce fut la guerre.
L'unité d'élite était en fait constituée d'environ deux cents hommes, une vraie petite armée. Mais les différents secteurs ne se réunissaient que pour les opérations ; le reste du temps, les différents corps de disciplines s'entraînaient et dormaient chacun de son côté.
Stropovitch fit en effet le lendemain la connaissance de son chef de régiment, le Lieutenant-capitaine Mourghold Strongleg lui-même. C'était un nain à longue barbe grise tressée, au maintien aristocratique, à l'œil sévère. Il se contenta d'abord de saluer le dræneï et de lui souhaiter la bienvenue de sa voix rauque. Puis il fronça le sourcil et s'approcha de lui. Il inspecta son armure. « Du cuir revêtu de maille, hein. Ecoute le bleu, j'comprends qu'tu sois à l'aise là-d'dans mais t'as intérêt à me chercher illico presto une tenue réglementaire – une vraie armure ! Tu veux qu'j'te dise pourquoi ? » Il le fixa d'un air grave. « Au premier coup qu'tu t'prendras d'un gangr'orc, tu comprendras. Sois déjà content que j'te laisse garder tes épées. Allez file ».
Trouver une armure à sa taille ne prit que quelques minutes. Même pour un dræneï son gabarit était plutôt hors normes. Mais ils avaient en réserve de quoi le vêtir. Chemise et pantalon de coton pour le confort, armure de cuir à enfiler par-dessus, laquelle accueillait sur elle une cotte de mailles d'adamantite. Et encore par-dessus, à attacher par une batterie de sangles, c'était de la plaque simple, très épaisse, d'un blanc crème à reflets verdâtres – un de ces métaux étranges de la Draénor corrompue d'aujourd'hui. Il ramena le tout dans le dortoir. Il eut un peu de mal à tout enfiler, n'ayant plus l'habitude de ce genre d'équipement – l'époque d'Arcân était loin.
Le matin, il s'agissait juste d'exercices visant à maintenir les hommes en condition. Joannes accueillit Stropovitch et lui montra en quoi consistait chacun. Il était bien sympathique. Le guerrier en profita pour retrouver les sensations de son entraînement avec Arcân. Il ne serait jamais aussi rapide que sans plaque, mais il avait une force physique suffisante pour ne pas en être handicapé. Joannes l'observa de temps en temps, avec un air approbateur – Stropovitch en déduisit qu'il ne déméritait pas.
A la fin de la matinée Strongleg apparut, armé de pied en cap, avec masse une main et bouclier plus grand que lui. Il fit signe au régiment de libérer le centre de la salle. Il cherchait quelqu'un du regard. « Soldat Stropovitch, maintenant qu't'es bien échauffé, viens m'montrer c'que tu sais faire ». Le dræneï s'avança. « Montre-moi comment tu t'y prendrais pour me tuer, là. Et fais pas semblant, c't'un vrai combat ». Le guerrier n'avait pas l'intention de faire le dégonflé. Taper sur son maître ou sur son chef, ça revenait au même. Arcân lui avait appris à se battre contre lui sans se retenir.
Il dégaina ses épées et avança d'un bon pas au centre de la salle. Tout en marchant il analysa l'adversaire. Le nain devait lui arriver à la taille. Il était en armure complète, casque inclus. Avec un bouclier énorme et épais. Une boule de métal. Une carapace impénétrable.
Rien de plus facile.
Le dræneï ne s'arrêta pas et rengaina sa lame droite. Le nain en fut presque surpris ; il tenta de lui balancer un grand coup de masse dans les jambes – comme prévu. Stropovitch para de la lame qui lui restait dans la main gauche, et de l'autre asséna un terrible coup de poing sur l'avant-bras du nain – qui en lâcha son arme – et enchaîna avec un coup d'épaule direct, qui rencontra le bouclier – parfait. Mais le dræneï y avait mis tout son poids et sa force : le nain recula de deux mètres et en tomba sur les fesses. Le guerrier aussitôt passa sa lame en main droite et saisit de la gauche le bouclier par le bord supérieur, et le tira sauvagement de côté – le nain ne le lâcha pas, mais en tirant ainsi Stropovitch eut accès à la cuirasse, qu'il gratifia d'un coup de sabot droit magistral – le nain recula encore de deux mètres, et cette fois le bouclier resta dans la main du dræneï, qui le balança. Il est temps de conclure. Avant que le lieutenant puisse se relever, il se rua sur lui, lui choppa le bras droit, le tira à lui et appliqua la pointe de sa lame sur un endroit du corps qu'il est impossible de recouvrir de plaque si l'on veut encore bouger le bras – l'aisselle. Son épée était bien dans l'axe du cœur. Il suffisait d'un coup sec pour trancher net la maille et plonger dans la poitrine du nain.
L'assemblée était admirative.
Stropovitch rengaina et alla tranquillement ramasser la masse et le bouclier, qu'il rapporta au chef. Ce dernier se releva, encore un peu sous le choc, le souffle court. Il reprit ses esprits, et commenta : « Bien bien, t'hésites pas, tu sais quoi faire, t'es pas un rigolo, t'es rapide, y a de l'idée et un souci d'efficacité dans ta façon d'te battre, mais ton meilleur atout reste cette force physique infernale, y a pas à chier, rarement vu ça. Tu es digne de faire partie de mon régiment ». Il ajouta avec un sourire : « Mais c'était un test hein, va pas croire que tu m'exploserais aussi facilement si je te montrais ce qu'un paladin sait faire ». Stropovitch hocha la tête avec respect – je m'en doute bien. « C'est juste que ça s'rait pas très utile pour cet après-midi puisque nous allons raser un camp de gangr'orcs et que ces bestioles-là, la Lumière ça connaît pas. Y en a qui s'prennent pour des démonistes, et à part ça y a qu'des brutes ; mais bon parfois, des brutes en plaque. Allez rompez. Soyez prêts à 13 heures. » Il sortit.
Aussitôt la porte refermée des applaudissements et des « Bravo ! » fusèrent. Les doutes étaient levés. Ils avaient tous compris que Stropovitch n'était pas là par hasard. Beaucoup vinrent lui serrer la main. On lui bourra amicalement l'épaule. On lui offrit à boire. On commenta le combat, l'originalité, la rapidité et la force du Barge. On manifesta de l'impatience de combattre à ses côtés.
Stropovitch s'était intégré.
Ils mangèrent en se préparant mentalement au massacre de l'après-midi.
Les deux cents hommes du corps d'élite se réunirent à l'extérieur de Shattrath, en début d'après-midi. Toutes les disciplines y étaient représentées. Stropovitch retrouva avec plaisir Thiwwina, qui l'accueillit en criant de joie. « Tu m'as manquéééééééééééé !! »
Les camarades du dræneï la considérèrent avec surprise. « Alors c'est elle ? », entendait-on chuchoter. La rumeur disait que la championne d'arène en titre s'était enrolée.
Thiwwina fit signe au guerrier de se baisser. Il s'exécuta. Elle lui dit tout bas : « De ce que z'ai entendu c'est zuste des ruines qu'on va vider avec que des gangr'orcs de bas étaze dedans, on pourrait tous se les faire rien que nous deux ». Stropovitch la regarda en levant un sourcil d'un demi-millimètre. « En fait mon plan c'est zustement qu'on se les fasse à deux ».
Il s'éberlua. « Ben vi on s'éclipse discrètement, on rase tout et on accueille les troupes à leur arrivée. T'en es ? » Elle le regardait en jubilant de son plan, des étincelles dans les yeux.
Le dræneï prit un air amusé et griffonna une page de cahier, qu'il lui tendit. « Au fond tu penses même pouvoir tout raser toute seule, mais tu te cherches un complice, c'est ça ? » Elle releva le nez du papier et lui sourit de toutes ses dents. « Z'avoue. Tu m'en veux ? » Il lui fit signe que non, hilare.
Les deux cents autres soldats les observaient avec grande perplexité.
Strongleg arriva en s'annonçant de lui-même par sa voix détonante. « Bon la bande de ramollis, aujourd'hui on commence toute une campagne cont'les gangr'orcs et vous en êtes le fer de lance ». Certains soldats ouvrirent de grands yeux. « En effet ! Vous savez tous qu'un orc devient un gangr'orc sous l'influence de sang d'démon. Et pas d'n'importe quel démon. Il s'agissait de Mannoroth. L'aut' là, Grom Hellmachin, l'a buté, fin de l'histoire. Mais en fait non. On a mis un moment à s'en rendre compte, parce qu'on sait pas combien il en restait sur Draénor, des gangr'orcs, mais maintenant c'est sûr, leur nombre grandit. C'était déjà pas terrible que, libérés de la domination du démon Magtheridon, ils s'retrouvent sous la coupe d'son vainqueur – Illidan – mais si en plus ce dernier a trouvé un aut'démon à saigner, là on va pas rester les bras croisés. Aujourd'hui l'objectif est d'raser des ruines pleines d'orcs du clan Bonechewer – enfin si ça a encore un sens de rappeler leur clan. Ils y récupèrent des débris d'machines de guerre. On va pas faire dans le furtif, hein, c'est pas loin. On y va, on encercle, on tue tout et on repart. Pour ceux qui connaissent pas encore ces bestioles, ça vous permettra d'faire connaissance. Allez zou ».
Ils marchèrent deux petites heures. Strongleg fit signe à un moment de s'arrêter. Il divisa la troupe en quatre groupes où les représentants des différentes disciplines étaient bien répartis. Il rappela le mot d'ordre : ne laisser aucun orc s'enfuir. Puis il demanda à des éclaireurs de faire contourner les ruines par trois des groupes pour les placer à l'est, à l'ouest et au sud du camp. Le groupe de Stropovitch patienta, le temps que les éclaireurs confirment que tout le monde était en position.
Le dræneï, en retrait, en profita pour regarder les membres de son groupe. L'un d'eux surtout. Un elfe de la nuit qui avait l'équipement et l'allure d'un assassin, un de ces êtres spécialisés dans les opérations furtives – il n'était pas dans son élément et ça se voyait à son expression. Mais ce qui intéressait surtout Stropovitch, c'était son pansement au flanc, sanglé de bandages. Exactement là où il avait blessé son fameux voleur, à Rempart-du-Néant.
L'elfe sentit le regard du guerrier et tourna la tête. Leurs regards se croisèrent une demi-seconde, puis l'assassin détourna les yeux.
Stropovitch sourit. C'est lui.
Des fusées s'élevèrent dans le ciel pour confirmer les positions. Strongleg en alluma une autre pour donner le signal de l'attaque.
Stropovitch courut. Ce n'était pas pour le « plan » de Thiwwina, ce fut un élan soudain, une exaltation. Il dépassa tous ses camarades et pénétra en trombe dans la clairière.
Des orcs à la peau et aux yeux rouge vif. De longues pointes le long de la colonne vertébrale et sur le dos de la main. Juste devant, là, une dizaine d'entre eux démontait un engin de siège. Ils étaient torse nu. Juste bons à se faire hacher.
Le guerrier fondit sur eux, et fit entrer une épée en oblique dans le crâne du premier.
Elle n'alla pas bien loin. Le cuir était si épais que la lame avait perdu toute sa force à le trancher et était restée encastrée dans la boîte cranienne.
Stropovitch fit un bond en arrière, abandonnant son arme, pour éviter le coup de poing qu'allait lui décocher l'orc en retour. Les dix bêtes grognèrent. Leurs yeux s'allumèrent. Une sentinelle arrivait à la rescousse en criant l'alerte.
En effet, c'est plus coriace que prévu.
Mais au moment où les orcs allaient se ruer sur lui, leurs pieds furent gelés au sol. Thiwwina venait de se téléporter à côté de Stropovitch. « Faut se réveiller mon grand, dit-elle de sa voix fluette en transformant en tortue la sentinelle. T'as quand même pas l'intention de me laisser la place de star de la zournée ? » Elle lui décocha un grand sourire étincelant, tandis que, sans avoir l'air d'y regarder, elle enveloppait les dix orcs d'une chape de froid. Frigorifiés, ils n'arrivaient même plus à mettre un pied devant l'autre. « Zoupla c'est parti !! Et de dix brossettes d'orc, dix ! » A un rythme dément, elle se mit à faire apparaître dans ses mains des javelots de glace qu'elle balançait avant même qu'ils soient complètement formés. Transpercés de part en part, un moment hébétés, les orcs s'abattirent tous d'un bloc avec de faibles gémissements.
« Trop facile », conclut-elle en infligeant le même sort à la sentinelle.
Stropovitch, blessé dans son orgueil, alla retirer son arme du crâne gelé de l'orc. Des clameurs retentissaient dans les ruines. Les orcs s'armaient, préparaient une défense. Dans son dos, le guerrier entendit le reste du groupe pénétrer dans la clairière.
Soudain, des centaines de gangr'orcs sortirent des ruines et se ruèrent dans leur direction en hurlant. Toute la forêt en retentit.
Stropovitch entendit Strongleg crier : « Bon, ça c'était pas prévu, le nombre, et qu'ils nous fassent le coup de la charge. Tenez bon jusqu'à ce que les autres groupes rejoignent la mêlée. »
Le choc fut terrible. Les orcs tranchèrent dans le tas, mordirent, hurlèrent. En retour, des masses écrasèrent les crânes, des sorts carbonisèrent, gelèrent, empoisonnèrent, foudroyèrent, corrompirent.
Le cuir est épais, mes coups doivent être appropriés. Stropovitch ne frappa plus du tranchant ; il pointait sa lame et la faisait entrer d'un coup sec dans la chair. C'est ainsi qu'il entama sa danse macabre. Avec une rapidité en théorie impossible à atteindre vêtu de plaque.
Celui-là me porte un coup oblique, épée courte, main droite – basique. Je pare, pointe, ma lame plonge dans le cœur, les os du thorax craquent. C'est de la viande solide comme du roc. Mon poignet fatiguera vite. Un grand coup horizontal de hache à deux mains – je me jette à genoux, me renverse en arrière – le tranchant me frôle le nez – aussitôt qu'il passe, je me redresse – dans la fin du mouvement, il a le bras droit le long de la poitrine – pas grave, gorge offerte – gorge ouverte. J'entends le reste de mon groupe moissonner derrière. Je roule de côté pour éviter un autre coup. Je me retrouve dans leurs jambes. Je tranche quelques tendons. Cris de souffrance aigüe. Me redresse. Un orc lève les bras pour abattre sur moi une grande épée. J'arrête son geste en bloquant ses poignets au-dessus de sa tête du tranchant de ma lame gauche ; de la pointe de la droite lui crève les deux yeux ; il ouvre la bouche pour crier ; lui enfonce la lame dans la bouche, traverse le palais, un moulinet dans le cerveau, mort. Deux derrière lui, qui frappent en même temps. Me jette au sol la tête en avant, roulade entre les deux. Leurs lames se sont abattues. Une demi-seconde de répit avant qu'ils ne les relèvent. Je pointe et enfonce ma lame droite dans le dos de l'un, à l'endroit du cœur – l'autre se tourne et frappe à nouveau – j'abandonne mon arme – la retirer d'une viande pareille prend bien deux secondes, pas le temps – pare de la lame gauche, lui balance mon poing dans la figure, ça lui pète le nez. Le temps qu'il s'en remette, je retire ma lame, un bond en arrière pour éviter le coup d'un nouveau participant, lui tranche l'intérieur du coude au passage – la chair y est plus tendre – il râle, baissé, le sang coule en quantité – je lui balance un bon coup de sabot dans la tête – je reviens sur le précédent, me jette à genoux pour esquiver son coup horizontal, lui enfonce en les croisant mes deux lames en plein dans le bide – les écarte – m'entends crier sous l'effort – l'éventre complètement. Du sang épais et bouillonnant gicle sur moi et se répand en flots à terre. Derrière moi, les soldats de Strongleg décime les lignes ennemies. Je conserve mon avance. Je traverse. En égorge, en étripe, tranche, transperce, empale. Mes poignets fatiguent. Là je pare une grande lame de mes épées croisées, en accueillant le tranchant au croisement de mes armes ; l'orc appuie de toute sa force pour me mettre à genoux ; il me sous-estime ; je tiens bon, peux même lever une jambe et lui balancer un coup de sabot sur le genou gauche. Bien administré, ça pète l'articulation. Il s'effondre en beuglant, une jambe pliée à l'envers. Enfin je suis passé. Je vois le chef derrière, qui gueule, qui hurle des sons inarticulés. Il me voit. Il empoigne une gigantesque hache, l'abat sur moi de toute sa rage. Je ne pourrai jamais parer ça à une main ; je croise encore mes lames pour parer avec les deux ; mais je n'ai vraiment plus de poignets ; il réussit, lui, à me faire mettre genou à terre ; mes bras tremblent ; le tranchant de la hache se rapproche de mon visage.
Mais soudain l'orc crie et s'effondre mollement. L'elfe… comment a-t-il réussi à traverser les lignes, lui ? Et à se glisser dans le dos du chef ?
Il vient m'aider à me relever. Il a un air grave. Il me dit : « Je m'appelle Farôn. C'est un honneur pour moi de faire ta connaissance ».
Ce genre d'énergumène ne prend jamais la parole qu'en des circonstances importantes. Stropovitch hocha la tête avec respect et s'inclina du mieux qu'il put, malgré qu'il soit fourbu. Derrière lui le silence se fit quelques secondes, suivi de clameurs. Ils avaient gagné – et devant le dræneï les trois autres groupes arrivaient à peine.
Darotân fit une grosse erreur – chose qu'il ne reconnaîtra jamais – en empêchant Hama de me voir cet après-midi-là. Ce fut le début de la dégradation de leur relation. À partir de ce jour, Hama eut une tendance grandissante à passer de longs moments pensive. Aussi bien pendant les cours qu'en-dehors, elle avait l'esprit ailleurs. Avec le recul, je pense qu'elle commençait à se rendre compte que sa relation avec Darotân n'était qu'une habitude prise. Que les sentiments qu'on leur prêtait n'avaient en fait jamais existé. Que leur projet de mariage, et leur avenir en général, que Darotân lui peignait d'un pinceau idyllique sur fond de paradis terrestre – personne ne mettait en doute que le vaisseau atteindrait une nouvelle patrie un jour, puisque les naarus le leur avaient promis –, tout cela elle ne l'avait jamais voulu que par procuration, pour faire plaisir – des rêves d'emprunt. Je ne peux dire si elle se formulait cela ainsi. Après tout, elle avait tellement tout intériorisé, c'était à ce point devenu son univers et son horizon, que ses longues rêveries se passaient sans doute de mots, et reflétaient seulement un long et difficile, plus ou moins conscient, travail intérieur.
Darotân les premières fois l'apostropha d'un ton goguenard, pour la sortir de telles méditations. Mais elle s'en réveillait en posant soudain sur lui un regard étrange, comme s'il lui était devenu tout d'un coup inconnu – ou pire, elle se fendait lentement d'un sourire forcé. Alors il sentit le danger. Il n'osait imaginer de quoi il retournait, mais il se mit à trembler de nervosité à chaque fois qu'elle partait, rageant de son impuissance. Darotân ne pouvait supporter l'idée de ne pas avoir toute la personne d'Hama sous son contrôle. Quand elle revenait il lui demandait à quoi elle pensait. Elle prenait un air ennuyé, en répondant « Je ne sais pas » ou « Rien, laisse-moi tranquille ».
De plus, elle me porta un intérêt grandissant. Grâce à Darotân, en fait. Je le voyais souvent lui parler avec véhémence, en me désignant du regard. Depuis qu'elle avait voulu assister à mon cours, il cherchait à lui démontrer que j'étais LA personne la plus vile, misérable et inintéressante du vaisseau, pire, que m'adresser la parole était une honte, une infamie, une souillure. J'étais un Sans-Lumière muet, une aberration, un parasite inutile juste bon à manger leur pain, j'étais la part statistique irréductible de déchet, qu'il fallait au mieux éradiquer, au pire cacher aux yeux des dræneïs normaux, et dont on devait uniquement à la faiblesse de Velen de devoir supporter la vue.
Ainsi Hama prit pleinement conscience du fait que j'étais une exception, un être unique et mystérieux. Elle put se rendre compte à quel point Darotân en fait ignorait tout de moi, et qu'il en était ainsi de tous ses camarades. Elle posait parfois des questions à l'un ou à l'autre, mais personne ne pouvait y apporter de réponses.
Un soir Ondraïev m'accueillit avec un air goguenard pour le dîner. Je levai un sourcil. Il lissa sa barbichette et me dit : « Il y a la petite Hama qui est passée y a pas une heure ». Je me figeai. Il rit de mon expression. « Hé hé ça t'intéresse hein ? Je ne peux pas t'en vouloir ». Il faisait durer. Je m'énervai. Il vit mon regard et s'esclaffa. « Oh mais c'est qu'il mordrait ! C'est bon rien de méchant elle m'a juste posé des questions ». Et il me servit en sifflottant. Il faisait exprès de distiller les informations. Je ne sus pas me maîtriser. Je marchai vers lui et le soulevai par le col. Cette fois il eut peur. Je ne devais pas avoir l'air engageant. « Elle m'a demandé si t'étais muet de naissance ». Je le lâchai. « Je lui ai dit que non, mais que je ne savais pas comment tu l'étais devenu. Après elle m'a demandé pourquoi tu avais un précepteur particulier – en se répandant en précautions et excuses en disant que ce n'était pas contre moi etc. Je lui ai répondu que ça ne la regardait pas. Elle m'a dit qu'elle supposait que la raison de tes entrevues régulières avec Velen ne la regardait pas non plus. J'ai confirmé. Elle a hésité à partir. Elle me regardait avec ses yeux de biche, là, pfiou, je lui aurais bien raconté des trucs juste pour la garder un peu, mais bon, tu sais, j'ai des ordres. Elle a commencé à baragouiner une dernière question, je crois sur la rumeur de la corruption mais elle s'est interrompue au milieu, courbette au revoir merci tout ça et pschiit disparue. Elle avait sûrement compris qu'elle n'obtiendrait rien – et puis y a l'autre qui allait pas tarder à se demander où elle était hin hin hin ».
Je mangeai, l'air sombre. Soudain on toqua à la porte. Je me levai d'un bond – Ondraïev ouvrit. Darotân. Il demanda à mon précepteur, d'un ton sec – l'air vibrait : « Où est-elle ? »
Ondraïev resta figé quelques secondes. Je compris en un éclair : elle était allée continuer son enquête ailleurs. Quant à Darotân, c'était sa jalousie qui l'avait conduit ici.
« De qui parles-tu ? répondit Ondraïev, faussement innocent.
— De Hama.
— Je ne l'ai pas vue désolé.
— On l'a vue frapper à cette porte. »
Silence. La tension était telle que l'eau ondulait dans les verres.
« Oui maintenant que tu le dis elle est passée, mais je ne l'ai pas reconnue, je ne la connais pas vraiment…
— Elle voulait quoi ?
— Rien du tout, elle s'est trompée de porte.
— Toi tu vas pas me prendre pour une buse longtemps ». Darotân entra dans la pièce en empoignant Ondraïev par les épaules et en le plaquant contre le mur du couloir. « Je lui demanderai moi-même pourquoi elle est venue mais toi, tu me racontes encore un bobard et je m'occupe de ton cas. Alors tu vas gentiment me dire où elle est partie en sortant de chez vous ». Je me dirigeai vers eux. Darotân se tourna vers moi et me foudroya du regard. « Toi, tu t'avises de me toucher, t'es mort ». Je soutins son regard et m'approchai lentement, sur mes gardes.
Là Ondraïev se redressa en repoussant doucement Darotân, le ton joyeux. « Allons allons les enfants cessons les enfantillages. Que tu me croies ou pas, je m'en fiche, mon jeune ami, et tes menaces ne me font pas frémir. Alors réfrène ta fougue et va quérir ton amie du côté de Kalten, j'ai cru comprendre qu'elle avait des questions à lui poser. Puisse-t-elle t'apaiser ! »
Darotân partit sans un mot, très vite.
Ondraïev remit une seconde fois son col en place en maugréant sur les valeurs de respect qui se perdent tout ça. Puis il me regarda sérieusement et me dit : « Je l'ai envoyé à l'autre bout du vaisseau, le temps que tu puisses rejoindre Hama à l'hôpital. C'est vers là qu'elle allait. Va la prévenir que Darotân est dans une humeur actuellement dangereuse pour elle. Fais-lui part de la version de l'histoire que j'ai donnée, pour qu'elle raconte la même, et conseille-lui d'inventer des excuses béton pour ses déplacements ; ça lui sauvera sa soirée, qui s'annonce pas terrible pour l'instant. Et dis-lui d'arrêter de s'intéresser à ton cas, ça ne donnera rien à part des embrouilles. Ah oui, et conseille-lui aussi de ma part de laisser tomber l'autre excité là. Ce sera peut-être un champion, mais les plus grands héros sont solitaires. Pour la simple et bonne raison qu'ils sont toujours positivement insupportables. Allez file ».
Je courus à l'hôpital, en griffonnant à la va-vite un « Je cherche Hama » sur une page de carnet. Une fois sur place, je la tendis à tout le personnel que je croisais. Ils ne savaient pas qui c'était, ou ne l'avaient pas vue. Puis enfin une garde-malade m'indiqua qu'elle avait demandé une entrevue avec Londan. Bien évidemment. Le médecin qui s'était occupé de moi après mon « accident ».
Je courus à son bureau, en me faufilant du mieux que je pouvais entre les malades et le personnel médical qui envahissaient les couloirs. Je toquai et entrai sans attendre de réponse.
Hama et Londan écarquillèrent les yeux en me voyant. Elle, elle eut même peur, ayant l'habitude de la tyrannie de Darotân, elle commençait déjà à m'implorer des yeux en bredouillant des excuses. Je la rassurai d'un geste, repris mon souffle et refermai calmement la porte. Je m'assis en faisant des signes de main à Londan, pour lui demander pardon de l'intrusion et lui dire que c'était important. Il hocha la tête et choisit de ressortir, nous laissant.
Hama s'inquiétait. « Que se passe-t-il ? » me demanda-t-elle. Je la regardai avec compassion. Ses grands yeux étaient si purs ? J'aurais tant aimé lui parler, lui prendre les mains… Mais j'étais muet et mes mains remplissaient à grande vitesse des feuilles de carnet que je lui tendais à mesure.
« Darotân te cherche partout. Il sait que tu es venue chez moi. Il est extrêmement énervé. Ondraïev m'a demandé de te trouver. Il a dit à Darotân que tu t'étais trompée de porte. Il lui a dit aussi que tu étais allée voir Kalten. Essaie de trouver des excuses pour ces déplacements, et donne la même version de l'histoire. Arrête de te renseigner sur mon compte ». Je n'eus pas l'audace de lui transmettre le dernier conseil de mon précepteur. Je conclus juste par : « Hama, nous nous inquiétons pour toi ».
Elle se prit la tête dans les mains un moment. Quand elle la releva, elle avait les larmes aux yeux. « C'est très gentil de vouloir m'aider. De jouer son jeu comme si c'était normal. J'imagine que c'est par respect, pour ne pas avoir l'air de juger. Je me trompe ? » Sa voix était faible, claire, douce. Je n'osai rien répondre. Mais elle lut dans mon regard. « Evidemment, vous ne dîtes rien, mais n'en pensez pas moins. Et j'ai l'air de quoi, moi, hein ? Je suis quoi à vos yeux ? Une faible, une lâche ? » Je ne savais plus où me mettre. Le ton de sa voix monta. « C'est bien beau de respecter, de ne pas s'immiscer. Après tout, ce n'est rien de grave ! Ce n'est pas comme s'il me frappait, ou me séquestrait ! Et puis ce n'est pas le seul à être comme ça ! C'est juste de la jalousie tyrannique, ça arrive, et puis c'est un garçon estimé, traité avec déférence. On lui passera bien ce petit travers. Après tout, si je reste dans ses filets c'est que je le veux bien ! Si ça me gênait tant que ça, je pourrais y mettre un terme quand je veux ! Donc non seulement je ne suis pas à plaindre, mais je suis même à envier ! Un génie pareil, fierté de sa race ! Etre à ses côtés en digne épouse et assurer sa descendance, ça ne se compte pas, le nombre de jeunes femmes qui en rêveraient ! »
Je notai que ses longs moments pensifs avaient finalement abouti. Hama avait le cœur lourd. Elle se délivrait sur moi du poids des pensées qui l'obsédaient. Des larmes perlèrent de nouveau à ses yeux ? et étincelèrent en reflétant la lumière de son regard, telles des gouttes de cristal. Ce fut elle qui me prit les mains.
« Mais la réalité est que je suis faible, Stropovitch. Je me sens emprisonnée par les certitudes qu'ont tous les gens autour de moi. Le mariage se prépare déjà. Et depuis longtemps tout le monde parle et agit comme s'il était déjà conclu. Essaie de comprendre… Pour vous, j'imagine, il est aisé de cesser de fréquenter quelqu'un… C'est l'affaire de quelques mots, c'est l'affaire d'un instant. Mais moi, je sens une immense exigence peser sur moi. On me traite comme l'équivalent féminin de Darotân. On nous regarde comme deux symboles de perfection, comme deux bannières de tout un peuple. Comme le couple qui descendra en premier du vaisseau sur notre nouvelle terre, pionnier, bénissant le sol en une promesse de fécondité et de prospérité. Oui, Stropovitch, j'ai entendu de tels propos. Essaie de comprendre. Econduire Darotân aujourd'hui, ce ne serait pas seulement mettre fin à une relation. Ce serait comme se révolter contre la volonté de tout un peuple, briser le symbole, briser l'espoir ».
Je comprenais. J'avais moi aussi lu dans le regard des gens lorsqu'ils posaient les yeux sur le couple. Mais la façon dont elle en parlait était si pénétrante, je trouvais ses paroles tellement magnifiques, sa voix à ce point émouvante… Elle m'avait enchanté, lié, et elle m'emplissait de sa tristesse, de son désespoir, ses sentiments s'écoulaient depuis ses mains et ses yeux directement dans mon cœur. Irrésistiblement, je sentis mes propres yeux s'embuer. Elle eut un air surpris et ému. « Tu comprends vraiment ? » demanda-t-elle doucement. Je hochai lentement la tête. Elle eut un très léger sourire triste. Entourée de personnes aux convictions et aux visages fermés ? Darotân le premier ?, de gens qui partaient du principe qu'elle était heureuse à partir du moment où elle était belle ? alors que la beauté conduit bien plus sûrement à la solitude, une vraie et profonde solitude qui ne se dissipe même pas avec les relations –, elle voyait quelqu'un compatir pour la première fois. Ce léger sourire triste reflétait un éclair de vif, et intense, bonheur ? si léger sourire, mais qui restera pour moi le plus beau que je vis et verrai jamais.
« C'est pourquoi je voulais connaître ton histoire, Stropovitch. Toi dont le regard a toujours reflété solitude et souffrance, ce que personne n'a jamais vu ou voulu voir ». Je comprenais encore. Dans la magie du moment, je lisais dans ses yeux les mots avant qu'elle les prononce. « Car je l'ai bien compris quelque chose de terrible s'est passé, qui t'a rendu muet et qui d'une façon ou d'une autre représente toujours un danger pour toi, puisque tu es surveillé de près. Personne ne veut rien me dire mais dans leurs yeux je vois une inquiétude sincère, voire de la peur ; c'est désagréable pour eux d'aborder ce sujet. Et malgré le fait que tu aies souffert, que tu sois handicapé, et qu'une menace pèse toujours sur toi, malgré le fait qu'on t'ait longtemps fui et repoussé, et que maintenant tu affrontes l'indifférence générale voire le mépris, malgré tout cela, non seulement tu persévères, mais tu restes digne. Toi et moi chacun à notre façon nous sommes seuls ; sauf que moi je m'écrase, et toi tu restes debout. J'aimerais que tu me racontes ton histoire, mais surtout, j'aimerais savoir ce que tu te dis tous les matins qui te donne le courage de continuer, qui te donne l'espoir que tu deviendras quelqu'un malgré toutes les personnes autour de toi qui tous les jours prédisent le contraire ».
J'aurais tant aimé lui parler ses yeux dans les miens ses mains dans les miennes. Mais j'étais muet. Je dus m'arracher. M'arracher à ses mains et à son regard. Nous en éprouvâmes tous les deux de la peine. Je ramenai lentement les yeux et la main vers mon carnet, et écrivit.
« Un démoniste m'a immolé sur Draénor, peu de temps avant le départ. Depuis ce jour un mal est en moi dont la nature est inconnue, une corruption par le feu censée être impossible. Pendant trois mois je suis resté inconscient, toutes mes brûlures se sont inexplicablement dissipées, et j'ai manifesté pendant mes mauvais rêves divers symptômes de corruption, un souffle ardent, une force extraordinaire, ma peau devenait rouge, ce genre de choses – je pense que l'on ne m'a pas tout dit. On me surveille car très probablement un jour ce feu corrupteur s'étendra à mon être et me transformera en démon. Velen comptait sur la Lumière pour me délivrer, mais les pouvoirs du Prophète n'y ont rien fait et je me suis moi-même avéré incapable d'obtenir la grâce d'être investi par elle. Désormais je dois vivre avec mon angoisse, mais en la réprimant sans cesse, de peur qu'elle ne fasse s'étendre le mal. C'est pour cela que je me lève tous les matins pour aller au cours d'Arcân. J'y vais pour occuper mon corps et mon esprit, mais aussi les fortifier. J'y vais pour survivre. Le regard des autres m'importe peu. Ce sont les regards d'Arcân et de Velen qui comptent pour moi. Ils croient en moi. Ils tiennent à moi. Ils sont tout ce que j'ai ».
En lisant les premières lignes elle frémit. Elle s'attendait à quelque chose de terrible, mais rien n'est plus terrible dans l'esprit d'un dræneï que la menace de se transformer en démon. Mais sur les dernières lignes elle s'apaisa, et eut même de nouveau son magnifique sourire triste. Elle reprit doucement mes mains – m'inondant de bonheur. « Si Velen croit en toi, alors j'ai confiance. Tu as raison de n'accorder d'importance qu'à son jugement. Crois-tu qu'il me pardonnerait si je me désengageais de cette union ? » Je hochai la tête. Je tentai de lui faire lire dans mes yeux ce que je savais de Velen. Le Prophète n'est qu'amour et compassion, lui disaient mes mains. Il est au-dessus de tout ça ; ce mariage n'est sans doute rien pour lui ; il veut que chacun de ses enfants soit heureux ; il les aime quoi qu'ils fassent ; il n'impose rien à personne ; il ne verra dans la conduite d'Hama nulle faute à pardonner ; au contraire il serait triste pour elle, s'il sentait à son mariage qu'elle était malheureuse – car il voit dans les cœurs.
A-t-elle entendu ce que lui disait mon âme ? En tout cas elle ajouta : « Merci, Stropovitch. Je vais t'imiter. Je ne permettrai qu'à Velen de me juger. Les autres pourront penser ce qu'ils voudront. Mais j'ai peur d'affronter Darotân. Il… il a déjà eu des gestes… parfois je sens qu'il se retient de me faire mal ». Elle serra mes mains très fort, elle m'implora. « Viens avec moi. Il ne faut pas que je sois seule au moment où je lui dirai ce que j'ai sur le cœur. Aide-moi.
— Ce ne sera pas nécessaire ».
Hama sursauta et cria de peur.
Darotân était là, debout dans l'encadrure de la porte. Les bras croisés. Avec une expression de souverain mépris. Je me levai. Elle s'agrippa à mon bras, terrorisée.
« Regarde-toi, Hama. Tu… “touches” ce… cette… enfin ça, là. Tu te répands lamentablement devant lui. En faisant cela tu as définitivement perdu toute dignité, tout honneur. Toute valeur, Hama. Et pour moi, tout intérêt. Tu es de son espèce, si tu n'as pas la nausée à son contact. Moi j'ai du mal à me retenir de vomir, là, je peine, je te jure. On ne dira pas que je me suis trompé sur toi, hein, je ne me trompe pas, moi. Disons que tu as fait l'erreur de poser les yeux sur lui un nombre répété de fois. Cela t'a gâchée, en quelque sorte. Quand on s'habitue à vivre près de déchets, quand on se met à les tolérer, ça déteint, c'est normal. C'est dommage, Hama. Très dommage. Je suis contrarié. Mais le mal est fait, n'est-ce pas. Il n'y a plus rien à faire, et je n'aime pas perdre mon temps. Je me désintéresse de ton cas. Je te répudie, Hama. Et c'est une décision irrévocable – comme l'est chacune de mes décisions, d'ailleurs ».
Elle pleurait contre moi toutes les larmes de son corps. Elle pleurait de honte. Il la culpabilisait, l'humiliait, faisait peser sur elle toute l'opprobre, tout le mépris qu'elle redoutait d'affronter depuis toujours. Il leva les yeux vers moi – des yeux faussement calmes – et parla – d'une voix qu'il se forçait à rendre posée.
« Toi, comme d'habitude, tu ne réagis pas, hein. Je t'ai traîné dans la boue des milliers de fois, traité de tous les noms, devant tout le monde. Je te provoque, encore et toujours. Hama ne te laisse pas indifférent, j'imagine. Pourquoi tolères-tu toutes mes paroles, Stropovitch ? Pourquoi ne défends-tu jamais ton honneur ? Il n'y a qu'une seule raison à cela. Tu sais que j'ai raison. Tu ne protestes jamais parce qu'il n'y a rien à contredire. Tu ne défends pas ton honneur parce que tu n'en as pas. Un Sans-Lumière n'a pas de dignité. Il n'a rien à affirmer. Alors puisque tu sais que j'ai raison, explique-moi. Explique-moi pourquoi tu es encore là. Tu es peut-être trop bête pour en être venu à cette conclusion toi-même, mais je te signale que quand on est ce que je dis que tu es, il n'y a qu'une chose à faire, Stropovitch. Mettre fin à ses jours ».
Je restai immobile et soutins son regard. Comme d'habitude. Et comme d'habitude je le sentais s'énerver. Il se mettait toujours hors de lui de n'avoir jamais de réaction de ma part. Ce fut Hama qui répondit. En sanglotant, les mains toujours agrippées à mon bras, elle cria : « Il n'en a rien à faire de ton avis ! » Darotân écarquilla les yeux en la regardant parler. « S'il ne réagit jamais c'est qu'il s'en FOUT de ce que tu penses, et de ce que les autres pensent. Tu comprends, ça ? Tu l'INDIFFERES, Darotân. Tout le vaisseau te tourne autour, fait ton éloge, boit tes paroles. Sauf un homme : lui. Tu comprends ou pas ? Pour lui, te répondre ou se battre avec toi, ce serait t'ACCORDER DE L'IMPORTANCE. Or, pour Stropovitch, tu n'es rien, Darotân ». Il voulut vérifier dans mes yeux ce qu'elle disait. Je continuai à le fixer, impassible. « Et tu sais quoi ? Il a raison, et j'ai décidé de l'imiter ». Elle se leva, le visage mouillé de larmes, avança vers lui et lui cria dans la figure : « Alors là tu vois je te le dis franchement : j'en ai RIEN A FOUTRE de ce que tu penses de moi, Darotân. Et je suis HEUREUSE que tu me répudies. Alors casse-toi et oublie-moi ». Son regard était terrible et sans équivoque.
Alors Darotân se redressa et tourna la tête vers moi. « Stropovitch, je ne te pardonnerai pas de me l'avoir gâchée. Là il y a plein de gens qui vont débarquer à cause des cris, j'entends de l'agitement. Mais je te préviens, je vais te tuer. C'est une promesse. Tu es nuisible, tu me l'as démontré. Considère-toi d'ores et déjà comme mort, Stropovitch. Et Arcân aussi, par la même occasion. Et on ne retrouvera pas vos corps.
— DEGAAAAGE ! » hurla Hama.
Cette fois, tout le personnel déboulait en s'exclamant. Darotân s'éclipsa aussi discrètement qu'il put. Hama se retourna vers moi et me dit, en s'essuyant le visage : « Excuse-moi, je file chez moi. On se voit demain. Merci ». Le léger sourire triste. Elle fendit la foule, sans répondre aux questions des gens.
La menace de Darotân était sérieuse, je le savais. Mais qu'importe. Je profitai de l'instant, complètement indifférent au raffut général. J'avais goûté à la félicité, à un moment unique avec elle. Je nageais en pleine béatitude.
Londan s'avança vers moi, l'air inquiet. Je le rassurai en exécutant nonchalamment quelques signes de main. Et je repartis lentement, encore ivre d'amour.
Le lendemain de l'attaque des ruines, Stropovitch mangeait tranquillement sa gamelle assis sur une caisse dans un recoin de la Ville Basse. Il rêvait en regardant distraitement les passants, foule diverse et bariolée.
Soudain il sourit et se tourna vers le tas de sable adjacent. Farôn, le voleur, venait d'y apparaître. Il le salua d'un hochement de tête.
« Moi non plus je n'aime pas manger dans la caserne. Autant profiter du soleil quand on en a l'occasion ».
Le dræneï acquiesca.
« Il est étrange que tu ne me manifestes aucune rancune pour ce qui s'est passé à Rempart-du-Néant ». Le guerrier fronça un sourcil d'un demi-millimètre. Il but la sauce à même la gamelle, la reposa et considéra l'elfe.
Sa peau était d'un violet très clair. Il avait une longue chevelure blanche, laissée libre, qui semblait ne le gêner aucunement dans ses mouvements. Son visage mince était anguleux, taillé à coups de serpe. Il avait les yeux si peu ouverts qu'ils semblaient fermés – mais Stropovitch sentait qu'il voyait tout, et même davantage que la plupart des gens. Il était vêtu de soie noire et ample et de mocassins noirs – élégance et discrétion. On devinait sous la soie un corps svelte et musculeux.
Le dræneï dégaina son carnet. Mais l'elfe répondit lui-même à sa question. « Pendant notre affrontement tu n'as manifesté nulle haine. Quand je t'ai rendu ta bourse tu as cessé le combat. Habituellement les gens hurlent et me pourchassent sans relâche quand je les détrousse, et n'ont d'autre sentiment que l'envie de me voir au bout d'une corde. Toi tu as remarqué en moi le combattant, non le criminel. Dans ton regard j'ai vu estime et respect ».
Il tourna la tête vers Stropovitch et ouvrit les yeux.
« Sache que c'est réciproque, guerrier ».
Le dræneï hocha la tête. Les paupières de l'elfe se rabaissèrent.
Un elfe accordant de la considération à quelqu'un qui n'était pas des siens, voilà un événement rare qu'il ne fallait pas mépriser.
« Tu m'en vois honoré, écrivit-il en réponse. Je n'ai pas eu le temps de me présenter en retour hier : j'ai pour nom Stropovitch – mais tu le savais sûrement déjà.
— Oui, je le savais – mais je te sais gré d'y avoir pensé », répondit l'elfe sans avoir, en apparence, regardé le carnet.
Le guerrier leva un sourcil d'un demi-millimètre. Il commença à écrire, mais Farôn poursuivit.
« Je sais ce que tu vas me demander ». Stropovitch fixa Farôn. « Tu trouves que je corresponds peu au cadre, n'est-ce pas, que mon genre d'individu devrait plutôt se trouver dans des groupes d'intervention spéciaux, des unités d'infiltration et d'espionnage ». Le dræneï écoutait, impassible. « Eh bien je fais en effet partie de ce genre d'unités ». Le guerrier fronça un sourcil d'un demi-millimètre. « J'ai infiltré l'unité d'élite hier en tant qu'espion, pour enquêter sur toi ».
Il y eut un silence – qui en disait long. Evidemment, Farôn ne devait absolument pas révéler cela. Il serait destitué et même très probablement exécuté si ses supérieurs apprenaient la trahison. Il venait en quelques mots d'établir un rapport de confiance absolue entre Stropovitch et lui.
« Le Maréchal Darotân a déclaré en haut lieu t'avoir vu manifester des signes de transformation en démon. J'ai ordre de guetter une nouvelle apparition de ces signes et de t'éliminer séance tenante ».
Quand ? Avant-hier ? Impossible. O'ros m'a dit que j'étais purifié de tout mal. Un naaru ne peut se tromper. Darotân a juste imaginé des choses. Je l'ai mal regardé et il a ressorti la vieille rumeur entendue enfant. Oui, c'est sûrement cela. Mais s'il n'a rien vu de réellement suspect, comment compte-t-il me faire éliminer ?
Stropovitch leva soudain la tête, saisi d'un soupçon terrible. Encore une fois l'elfe reprit la parole au moment où il posait la mine sur le papier.
« Oui, tu as bien deviné. Darotân est venu me voir personnellement après, avec une grosse somme d'argent. En me demandant de t'assassiner sous une semaine même si tu ne manifestais aucun signe. Et en m'assurant de son soutien ».
L'enflure.
« Donc nous sommes tous les deux dans une situation délicate. Puisque Darotân, en guise de “soutien” , me fera sans aucun doute assassiner à mon tour une fois ton meurtre conclu. Pour clore l'affaire ».
Evidemment.
« Or tout cela me sied à merveille. Car la raison de ma présence dans l'armée est précisément la vengeance. Contre Darotân ».
Stropovitch leva les deux sourcils.
« Le Maréchal dirige souvent les opérations de grande ampleur menées par l'unité d'élite. Or c'est un incapable. Dès qu'apparaît le moindre imprévu, il ne sait plus quoi faire, et commet d'énormes erreurs. Qui ont déjà coûté la vie à de nombreux soldats. Dont mon frère, il y a trois mois ».
Un des deux sourcils se rabaissa.
« Le problème est qu'il parvient toujours dans ses rapports à maquiller les erreurs et à expliquer le nombre de morts en exagérant l'ampleur qu'avaient ces imprévus ».
Léger silence.
« Tu l'as compris, le seul moyen pour nous deux de sortir de la situation actuelle est de nous allier pour assassiner Darotân. Ainsi ma vengeance sera accomplie ; quant à toi, je pourrai continuer à te “surveiller” sans exigence de résultats, jusqu'à ce qu'on me retire l'enquête. Nous agirons lors de la prochaine grosse opération, qui aura lieu dans deux ou trois jours à Zeth'Gor. Quand j'aurai plus de détails, nous mettrons au point le meurtre ».
Tout était dit. Stropovitch n'eut que le temps de cligner des yeux – l'elfe avait disparu, en ne laissant sur le tas de sable aucune empreinte, aucun signe visible qu'il y était assis.
Début d'après-midi. Tous les corps de disciplines de l'unité d'élite furent réunis.
Sur une grande table basse installée au milieu de la salle s'élevait la forteresse de Kil'Sorrow – en miniature. Strongleg venait de la décrire sobrement. Elle occupait toute une colline au sud-est de la plaine de Nagrand. A son sommet, la hutte du chef – dont l'identité était inconnue –, grande, pas très solide – terre cuite – mais entourée et parcourue de sentinelles et de patrouilles. Le tout cerclé d'une première palissade de bois. On en descend dans le camp à proprement parler. Evidemment ce niveau de la forteresse est aplati, nivelé. Les huttes s'y comptent par dizaines, les ennemeis par centaines. Ont été localisés et miniaturisés également les écuries, l'armurerie, les bâtiments consacrés aux pratiques occultes, ainsi que la grande tour de garde au nord. Pour clore le tout, une seconde et dernière palisssade.
« Alors les mous du bulbe, poursuivit le nain, com'vous l'voyez, niveau défenses, c'est zéro pointé. D'accord, le relief va nous contraindre à passer par devant, et donc à nous faire repérer par la tour de garde. Mais ce n'est que du bois et de la terre cuite. Les ennemis y sont à peine plus nombreux que dans les ruines hier. Alors les gens, c'est-y pas du tout-cuit ? »
L'assemblée approuva bruyamment, enthousiaste. Mais c'était une feinte – le sourire de Strongleg disparut soudain et il cria :
« Eh bien non les rigolos c'est loin, très loin d'être du tout-cuit. La forteresse de Kil'Sorrow est une des bases en Outreterre du Conseil des Ombres. Rien moins ! »
Cette fois les visages s'assombrirent. Le Conseil des Ombres… Des orcs (bien qu'ils aient plus tard recruté d'autres races) séides de Gul'dan, versés dans les arts démoniaques, voués corps et âme à la Légion Ardente, corrupteurs de la quasi-totalité des clans orcs à l'aube de la Première Guerre, initiateurs du génocide des Dræneïs, envahisseurs d'Azeroth – où leur influence et le nombre de leurs vassaux demeurent immenses et difficiles à estimer.
« Je constate que vous voyez tous de quoi je parle. Demain matin, à l'aube, nous allons affronter par centaines des brutes de base… mais aussi et surtout des démonistes ».
Stropovitch fut saisi d'une angoisse. Sa poitrine se serra, sa respiration devint difficile. Joannes et Thiwwina le regardèrent avec inquiétude.
« Les démonistes sont capables de distiller dans les âmes l'horreur et la panique. Ils corrompent les chairs pour qu'elles se désagrègent d'elles-mêmes. Ils plongent les groupes dans des pluies de flammes et sèment des graines de l'enfer dans les cœurs qui font exploser les soldats sur leurs camarades. Ils invoquent des batteries de démons capables de diverses tortures mentales et physiques. Ce qui vous attend demain c'est l'horreur, la souffrance et le désespoir ».
Stropovitch tomba sur un genou. Il suffoquait. Joannes se pencha en murmurant : « Que se passe-t-il, ça ne va pas ? » Réalisant qu'il n'aurait pas de réponse, il ferma les yeux et pria pour instaurer paix et confiance dans le cœur du dræneï. Ce dernier sentit la Lumière l'emplir, ainsi qu'une irrésistible, impérieuse douceur.
« Le Branleur ! Laissez le Barge tranquille ! » cria Strongleg, l'œil sévère.
« C'est à chacun de vous, tout seul comme un grand, de se préparer mentalement pour demain. Je sais que vous vaincrez, mais à deux conditions : que vous ne sous-estimiez pas l'ennemi – je pense que ce point est acquis – et surtout, que vous fassiez preuve d'une volonté et d'une force d'âme à toute épreuve ».
Stropovitch se redressa avec effort. « T'en fais pas Stropo, lui glissa la gnomette. Ils auront à peine le temps de réazir qu'on aura tout dégommé. Ils auront du mal à faire leurs petits tours quand z'aurai tout conzelé ».
Je les découperai. Membre par membre. Je les désosserai. Ils paieront pour celui qui m'a immolé. Je leur arracherai les yeux. Je ne les tuerai pas rapidement. Je les laisserai se tordre de douleur à terre en me suppliant de les achever.
« Bon, reprit Strongleg. Sans attendre davantage je vous présente mon cousin, membre de l'unité spéciale d'intervention, Barthum “Gunny” Bearstrength.
Un nain sortit de l'assemblée. Il avait le poil d'un roux flamboyant. Les cheveux encore épargnés par sa calvitie étaient réunis en une queue de cheval. Sa barbe luxuriante était domptée en deux longues et épaisses tresses. Il avait l'œil fou – et il était armé de pied en cap.
Pas une seule lame. Dans le dos, croisés, un grand fusil de tireur d'élite, lunette intégrée, et un tromblon, dévastateur en corps-à-corps. En bandoulière, trois cartouchières, une pour les munitions du fusil, une pour celles du tromblon, et une dernière remplie de de gadgets divers, télécommande universelle, poulettisateur, défibrillateur, détonateurs, fusées. Au cou, des lunettes-jumelles réglables. A la taille, deux ceintures croisées lestées de grenades. La veste et le pantalon bardés de poches bourrées d'objets plus ou moins utiles, dont son indispensable brosse à barbe et cinq flasques de rhum – on ne sait jamais.
Il nous expliqua le déroulement des opérations de sa voix grasse et de façon très expressive ( “Et alors là, KABOOM ! har har harrr” ), avec des roulements d'yeux et des éclats déments dans le regard.
L'assemblée en demeura plus ou moins perplexe. Seule Thiwwina trouva l'enthousiasme du nain communicatif, et ne cessa de rire et de glousser d'impatience. Elle répéta même un “KABOOM ! ” avec entrain, de sa petite voix flûtée. Gunny lui lança un regard attendri. C'est le coup de foudre je vois. Ils se sont bien trouvés.
Une fois l'explication terminée, Strongleg reprit la parole.
“Bon voilà alors, il vous reste très exactement vingt minutes pour vous préparer et vous regrouper à la sortie est de la ville. Nous marcherons jusqu'aux abords de Kil'Sorrow. Attaque à l'aube, comme vous le savez déjà. Au cas où il faille le préciser, vous ne dormirez pas cette nuit. Rompez ! ”
Quand Stropovitch ressortit de son dortoir avec ses affaires, il se retrouva au milieu d'une grande cohue. Ce n'était pas seulement l'unité d'élite, c'était toute l'armée qui se regroupait. Il fut happé par la vague d'hommes, qui le transporta dans les couloirs, l'ascenseur, la ville basse, la porte est.
Il fut ébloui.
Des milliers d'hommes attendaient au pied des remparts, leurs armures flamboyant sous le soleil. Des officiers hurlaient pour ordonner le tout. Le dræneï rejoignit son unité, où Joannes l'accueillit, débordant d'enthousiasme. “C'est un grand jour” , lâcha-t-il avec exaltation. L'ambiance générale était électrique. La somme de tous les murmures formait une énorme rumeur qui gonflait telle une vague au-dessus de la mer d'hommes, emplissant les bois d'un écho surnaturel.
Soudain Joannes poussa un cri de joie et désigna au guerrier le haut de la grande muraille. Les milliers de combattants levèrent la tête. Greathand se dressait, revêtu de son armure étincelante, la poitrine bardée de galons.
“Fière Alliance ! cria-t-il – et toute l'armée en réponse poussa un cri martial. Votre dernière nuit paisible, vous venez de la passer. Votre dernier repas correct, vous venez de le dévorer. Et n'espérez plus vous asseoir avant que ce ne soit au banquet des morts. Car aujourd'hui mes braves, commence la Guerre de Libération de l'Outreterre ! ” Il hurla ces derniers mots, et tous hurlèrent en réponse, faisant vibrer le sol. »Nos ennemis, nous en avons la certitude, n'y sont pas préparés. En une semaine, nous allons tout raser, tout épurer. Les fleuves charrieront du sang. Le Néant distordu résonnera des plaintes des damnés. Leurs corps formeront l'humus d'un nouveau printemps pour cette terre.
Les Naarus et les généraux de l'Alliance et de la Horde ont tout planifié.
Dans chaque région, nous avons discrètement renforcé et armé les forces locales – camps et bastions – pour qu'elles nettoient leurs zones elles-mêmes de tous les ennemis mineurs représentant des menaces à faible rayon d'action.
Les unités d'élite et autres groupes spéciaux d'intervention vont raser dans le même mouvement tous les points chauds, les bases secondaires de nos principaux ennemis.
Quant aux armées régulières, elles ont hérité de la tâche suprême : dévaster les bases principales ennemies et éliminer leurs chefs. A tous ceux qui veulent nous écraser de leur masse et de leur pouvoir de destruction, nous opposerons nous-mêmes la masse et la destruction ! Ceux qui veulent envahir Azeroth, nous les envahirons ! Ceux qui veulent dissoudre nos mondes dans le Néant, nous les y renverrons !
Au moment même où je vous parle, l'armée de la Horde se réunit à la porte nord de la ville. Car dans dix minutes exactement, elle va envahir le marécage de Zangar et investir le Réservoir de Glissecroc. Saluons leur courage, car le nombre d'informations dont nous disposons sur ce lieu approche du rien. Il est à craindre qu'ils aient à affronter la multi-millénaire Dame Vashj elle-même. S'ils ressortent de ces abîmes vivants, leur priorité sera le Donjon de la Tempête. Où, de même, personne ne sait exactement ce qui les y attend« .
Les soldats frémirent, en proie à des sentiments partagés. D'une part ils trouvaient la Horde inconsciente, folle. D'autre part ils les enviaient de se réserver une si belle part du gâteau. Les rumeurs disaient que c'était effectivement Dame Vashj la maîtresse du Réservoir, et que son but était de contrôler toute l'eau potable d'Outreterre, voire peut-être de créer pour Illidan un nouveau Puits d'Eternité. Quant au Donjon de la Tempête, chef-d'œuvre de l'architecture dræneï, on disait que c'était Kæl'Thas qui l'occupait, et qu'il s'était allié lui et son armée à Illidan – les elfes de sang en avaient sûrement fait une affaire personnelle.
“Une semaine, c'est ce dont nous disposons nous-mêmes de notre côté pour notre part de travail. Notre premier objectif est Auchindoun, la base principale du Conseil des Ombres”.
Il était vrai qu'il y avait fort à faire à Auchindoun. Le Conseil s'était approprié cet ancien lieu de culte dræneï après leur génocide et leur exil. Il y avait apparemment réveillé une grande et ancienne puissance – réveil qui réduisit le lieu à un tas de ruines et le périmètre à un désert. Il fallait donc non seulement décimer le Conseil et les dirigeants qui s'y trouveraient et neutraliser l'entité éveillée, mais aussi exterminer les arakkoas dissidents et leur roi Ikiss, qui croyaient que l'explosion était un signe du retour de leur dieu Terokk et qui s'y étaient installés ; décimer les rangs des éthériens de Shaffar qui y cherchaient de la magie à pomper ; enfin, éliminer les créatures démoniaques de la Légion qui empêchaient les esprits des dræneïs morts de reposer en paix.
»La Citadelle des Flammes Infernales, nous la laisserons aux forces de Thrallmar et du Bastion de l'Honneur. La forteresse étant abandonnée, ce ne sont pas les gangr'orcs qui y traînent encore qui nécessiteront un détour de l'armée entière. Nous mettrons donc le cap directement sur Ombrelune. La région est tellement infestée d'armées de démons et de gangr'orcs que les Marteaux-Hardis, malgré toute leur bravoure, auront une marge de manœuvre très limitée en attendant notre arrivée. Nous sécuriserons les abords du Temple Noir ainsi que les deux Terrasses extérieures. Si la Horde a rempli ses objectifs à ce moment, nos démonistes téléporteront leurs forces via portails dimensionnels. Mais après ce qu'ils auront fait, leur nombre sera réduit et les survivants seront éreintés – l'Alliance formera le corps principal de l'armée qui attaquera le Temple Noir.
Je ne vous le cache pas, cette guerre-éclair est notre seule chance de réussite, et elle demeure bien mince. Les pertes seront immenses. Pour ceux d'entre vous qui se sentiraient peu concernés par ce bout de monde déchiré, sachez que le sort d'Azeroth va se jouer également dans la bataille. Je vous rappelle que tout échec entraînera la destruction des deux mondes. Quelle que soit votre terre natale, elle sera envahie et consumée. Si elle l'est déjà, faites-le pour les générations à venir.
Mes braves ! Le sort de deux mondes est donc dans vos mains. Rappelez-vous les héros chantés dans les épopées : considérez-les comme vos frères ! Car c'est bien la gloire éternelle qui vous attend ! «
Un concert de vociférations enthousiastes accueillit ces dernières paroles. Tous ceux qui avaient des boucliers les frappèrent de leurs masses et épées. Ce vacarme exalté dura longtemps. Stropovitch, étant muet, ne put y participer, mais étrangement, il ne parvint pas à sortir de sa relative indifférence. L'habitude du mercenaire. L'issue et la cause des guerres l'intéressaient assez peu, comme s'il était extérieur à tout. C'était d'autant plus étonnant qu'il n'y était pas extérieur, justement, il s'agissait de sa terre natale, dont le spectacle l'avait tant ému au sortir du portail. Mais spontanément, il était presque contrarié que des Azerothiens s'en mêlent. Il était conscient qu'il était stupide de penser ainsi, mais ç'avait été sa réaction première. Et puis, sans qu'il parvienne à s'expliquer en quoi elle consistait, il sentait planer sur tout cela une confuse absurdité.
L'unité d'élite accompagna l'armée vers le sud, puis leurs chemins se séparèrent dans le Désert des Ossements. Les milliers d'hommes s'engouffrèrent dans les entrailles d'Auchindoun. Les premiers échos de la bataille résonnèrent aux oreilles du guerrier.
Ils échauffèrent leurs lames sur quelques camps d'arakkoa en bordure du désert. Ils en croisèrent même des esprits – décidément même après avoir péri les hommes-oiseaux s'acharnaient dans leur stupidité. La bêtise est plus forte que la mort, faut-il croire.
Thiwwina passa tout le trajet avec Gunny, qui lui montra et lui expliqua le fonctionnement de tous ses bidules. Stropovitch eut donc pour compagnon de route Joannes, qui, le brave garçon, lui raconta sa vie. Le guerrier se demandait bien l'intérêt de faire des confidences à un muet, mais de toute évidence – il le lut dans ses yeux – le paladin s'était persuadé en écoutant Greathand qu'il ne survivrait pas à cette guerre, et il faisait du dræneï son ultime confident, en quelque sorte. Somme toute, sa vie était celle d'un gentil garçon de bonne famille. De naissance noble, il avait rejoint tout jeune un monastère pour y apprendre la théologie, la morale et accessoirement le combat – de plus en plus intensivement au fil des années. Mais au grand dam de ses parents il avait un peu trop intériorisé les idéaux de la Lumière et s'était enrôlé dans l'Ordre. Il avait été de toutes les batailles, jusqu'au désastre de Lordæron. Depuis lors, il était demeuré l'un des derniers paladins à n'avoir jamais eu le moindre doute vis-à-vis de son enseignement et à faire comme s'il ne s'était jamais rien passé de grave, alors même qu'il avait tout vécu. La Lumière ne recule que pour mieux vaincre, telle était sa devise. C'était vraiment un bon garçon. Il avait toujours attendri ses supérieurs et ses camarades par son innocence, sa foi, son indéfectible optimisme. Un grand enfant de quarante ans, que ni les souffrances ni les pires épreuves n'avaient ébranlé.
Ils franchirent la frontière au milieu de la nuit – nuit toute relative bien sûr. Elle demeurait bien suffisamment éclairée pour repérer la forteresse de Kil'Sorrow. Quand ils furent arrivés en vue de celle-ci, le jour n'allait pas tarder. Gunny rappela les objectifs. Plusieurs personnes avaient reçu des missions spéciales complémentaires, dont Joannes – à cause de son surnom. “Y en a un qui s'appelle le Branleur j'ai entendu, on va l'faire bosser har har harrrr. Vous vous y connaissez en explosifs ? Non ? Ben vous allez apprendre ! ” Farôn également eut pour mission – non des moindres – d'infiltrer la hutte du chef et de l'assassiner. Rien moins ! Alors qu'on n'en connaissait pas même l'identité. Gunny s'attribua une mission à lui-même, aussi. “Affaire de professionnel hin hin” – en roulant des yeux.
Il alla l'exécuter directement, d'ailleurs, en demandant à l'unité d'approcher jusqu'à parvenir à deux cents mètres de la forteresse puis d'attendre le signal de l'attaque. “Quand ça fait boom, foncez ! ” – l'ordre avait le mérite d'être plutôt clair.
Ils se déplacèrent le plus discrètement qu'ils purent, et en bordure de la route. Tous revêtirent de grandes capes sombres pour éviter que les armures ne reflètent les étoiles et lunes. Les gangr'orcs n'avaient pas l'ouïe très aiguisée, disait-on.
Gunny, lui, avait couru en démontrant son art – se déplacer avec tout son barda sans émettre le moindre son. Il dégomma silencieusement les sentinelles somnolentes avec son fusil de tireur d'élite à vision nocturne. Puis il plaça des charges d'explosifs ( »De la poudre raffinée issue du fleuron de l'artillerie gobeline, oui mam'zelle ! ") au pied de la grande porte de bois et recula en ricanant – il n'avait pas l'air de se rendre compte que les ricanements étaient incompatibles avec la furtivité –, le détonateur à la main.
Puis boom.
Le lendemain des événements de l'hôpital, je me levai très tôt avec la peur au ventre. La menace de Darotân avait parcouru telle une musique lancinante des rêves incohérents, sans substance.
« Et on ne retrouvera pas vos corps », avait-il ajouté. Pour être sûr qu'il n'y aurait pas de résurrection tentée. Son but était donc de nous tuer à un moment et un endroit où il n'y aurait aucun témoin, et de dissimuler nos cadavres dans un lieu où personne ne les chercherait.
Sans oublier l'odeur de la décomposition.
Le problème était ardu. Darotân allait certainement prendre quelques jours de réflexion pour peaufiner les détails.
En attendant, j'avais le temps de prévenir Arcân.
Je me préparai rapidement et sortis avant même qu'Ondraïev ne s'éveille.
Sur le chemin du Hall des Ressources je griffonnai mon avertissement pour mon maître. Je ne perdais pas une seconde alors que j'avais au moins une heure d'avance – mais le sentiment d'urgence ne me quittait pas.
C'est Hama que je trouvai adossée à la porte de la réserve d'armes d'entraînement. Quand elle sourit, je dus détourner les yeux, incapable de supporter un tel rayonnement de beauté. Elle se redressa et s'approcha de moi, puis hésita sur la façon de me saluer. Je la vis tentée ainsi entre rire et larmes, tentée aussi bien par le salut respectueux que par l'étreinte émue. Mais comme de mon côté je restais bêtement immobile et raide, elle s'agita un peu, eut un petit sourire inquiet et me demanda platement comment j'allais – ce à quoi elle répondit immédiatement : « Question stupide, désolée », avec un air triste.
« Je suis dans tous mes états depuis hier, confessa-t-elle. Je n'arrivais pas à dormir alors je suis venue t'attendre ici. En fait, vis-à-vis de sa menace, on fait quoi ? Je veux dire, doit-on prévenir nos maîtres ? Voire Velen ? »
J'y avais pensé, mais quelque chose me déplaisait dans ce procédé. Je fronçai les sourcils.
« Je veux dire, qu'ils nous croient ou pas sur le moment, ce n'est pas important. L'essentiel est que Darotân sache qu'on leur en a parlé. Car si Arcân ou toi disparaissez, il saura qu'ils penseront immédiatement à lui. Donc il sera bloqué, il ne pourra rien faire ».
Je hochai la tête. Effectivement, c'était bien pensé. Mais cela me contrariait de reconnaître qu'elle avait raison. Au fond, je désirais que cela reste entre Darotân, Arcân et moi. Je désirais vraiment que ce paladin se ramène un jour devant mon maître ou moi. Et se fasse exploser.
C'était stupide de ma part, je le savais. C'était une réaction primaire. Et puis Hama, rassurée par mon hochement de tête, m'avait de nouveau souri. Voilà qui valait bien une petite concession.
« Ah, vous êtes déjà là ? »
Nous nous figeâmes.
Darotân, l'air de rien, arrivait à petites foulées en sifflotant, avec ses poids pour la gymnastique.
« Je viens toujours une petite heure en avance pour me mettre en condition et travailler un peu plus », fit-il légèrement, sur le ton de la conversation, tout en exécutant quelques flexions.
J'avais envie de lui carrer mon poing dans la mâchoire, et je me retins à grand'peine. Hama le fixait, interdite.
« Ah au fait, ajouta-t-il avec l'air d'avoir oublié un petit détail anodin, j'espère que tu n'as pas pris la menace d'hier au sérieux, Stropovitch – il enchaîna sur des pompes, ses paroles désagréablement coupées par des expirations rythmées. Ce serait parfaitement absurde et indigne de ma part d'aller ainsi à l'encontre de tous les principes de la Lumière et de notre peuple. Je l'ai dit hier, si Hama ne s'intéresse pas à ma personne, si elle est aveugle au point de ne pas voir l'abîme qui nous sépare, c'est qu'au fond, elle ne me mérite pas. Elle n'est rien pour moi. Je vous souhaite plein de bonheur ».
Et il repartit à petites foulées faire le tour du Hall.
Je jubilai intérieurement. J'écrivis à Hama : « Ce n'est pas la peine de prévenir les maîtres. Je vais en glisser un mot à Ondraïev et Arcân quand même, au cas où. Il a compris tout seul qu'il ne pouvait rien faire sans se compromettre. Or ce à quoi il tiendra toujours le plus, c'est à sa réputation et à sa place de futur champion de notre race ».
Hama lut mais n'en fut visiblement qu'à demi rassurée.
Et pour cause ! Si de mon côté j'avais peine à contenir ma joie, c'était parce que j'avais bien compris que Darotân n'avait pas abandonné. Son discours d'hier était clair. Pour lui, je souillais de ma présence les êtres qui m'entouraient. La « corruption » d'Hama, il me l'imputait comme un crime caractérisé. Darotân avait pris acte, jugé et rendu la sentence. Et il l'exécuterait. Il voulait juste gagner du temps – et je m'arrangeais pour lui en donner.
« Je veux bien ne prévenir personne si tu penses que ça ira », chuchota Hama. J'adoptai un air qui se voulait rassurant et confiant. « Ce qui me met hors de moi, c'est qu'il fasse comme si je l'avais »échangé« avec toi. Alors que nous deux avons eu seulement hier notre premier moment ensemble. Je ne sais pas comment lui expliquer que je me suis laborieusement délivrée de lui moi-même, de mon plein gré, et que tu n'as fait que m'aider à franchir le dernier pas.
— La vraie question est de savoir si ça vaut vraiment la peine d'essayer de lui expliquer, lui écrivis-je.
— Oui, acquiesca-t-elle. Il doit songer à une espèce de complot tissé en douce depuis des mois ou je ne sais quoi… C'est la seule façon qu'il a trouvée d'accepter la chose. Mais je trouve ça malsain. Je préfère la vérité.
— Il vaut mieux le laisser se conforter dans une idée qu'il supporte. Si nous tentons de lui imposer une vérité qu'il n'accepte pas, il deviendra dangereux, répondit le carnet.
— Tu veux dire plus dangereux qu'il n'est déjà ? » rétorqua-t-elle avec humeur.
Darotân dans sa course repassa devant nous au petit trot, l'air de ne rien voir.
« Il m'énerve, chuchota-t-elle en grinçant des dents, il m'énerve ! Bon je m'éclipse, je reviens tout-à-l'heure, je vais en profiter pour manger un bout chez moi ».
Elle s'éloigna d'un pas exaspéré. Je ne pus détourner les yeux du mouvement de ses hanches et de ses cuisses fuselées. C'était sûrement les discours réguliers d'Arcân sur ses nombreuses conquêtes – récits toujours très détaillés – qui avaient fini par m'échauffer le sang et aiguiser mon regard. Et puis comme disait mon maître : « Savoir observer les bonnes choses, c'est commencer d'apprendre à les déguster ».
Un instant après qu'elle fut sortie c'est Arcân qui entra, d'ailleurs. Avec un seau et un balai. La personne préposée au nettoyage du Hall avait eu une indisposition.
Je m'écroulai de rire en le voyant. Il s'approcha de moi, posa le seau et me tendit le balai : « Tiens, vu qu't'es en avance, voilà de quoi t'occuper, hop ». Je me levai, soudain moins joyeux, et me prit une beigne par la même occasion. « Et ça, c'est pour t'apprendre à te foutre de ma gueule », conclut-il.
Je passerai sur le plaisir immense que j'ai eu à laver le sol avec un gnon sur la figure devant Darotân puis les autres qui arrivaient progressivement.
A la fin de la séance, je tendis à Arcân la liasse de feuilles que j'avais préparée pour lui. Il lut attentivement pendant que le flot d'élèves s'écoulait dehors.
En lisant les dernières phrases il éclata d'un grand rire.
« Eh bien ! s'exclama-t-il, ce serait bien dommage de le contrarier, ce brave Darotân ! On dit rien à personne et on attend ! Et s'il se pointe un jour pour m'buter, fit-il en se frappant le poing droit dans l'autre main, je lui décalque la tronche dans le mur on y moulera sa statue plus tard ».
Ce qui était génial avec mon maître, c'est qu'on réfléchissait pareil.
La première chose que vit Thiwwina en pénétrant dans l'enceinte fut un groupe d'une trentaine de gardes gangr'orcs courir vers la porte, mal réveillés, certains encore appliqués à boucler leur ceinture. « Oulala ça commence fort », lâcha-t-elle – avant de prononcer quelques mots d'incantation.
Une nuée bleutée se forma en avant des orcs. Lorsque la troupe passa dessous, une pluie de glace mi-magique mi-matérielle s'abattit drue sur eux. Leurs jambes devinrent lourdes. Une pellicule d'eau se forma sur leur peau et gela instantanément. Leurs corps s'engourdirent. Le regard bête et douloureux, ils s'arrêtèrent, incapables de réagir.
« C'est qu'ils me mettraient la larme à l'œil », pensa-t-elle ironiquement avec un sourire carnassier. Ses petits doigts de fée s'agitèrent – elle courut vers eux en bondissant et balançant des volées de javelots de glace qui transpercèrent les chairs – les orcs ne lâchèrent que de faibles plaintes. Arrivée au contact, elle s'assura de leur mort en leur incantant à bout portant un cône de givre. Plus rien ne bougea ni n'émit le moindre son – ils étaient littéralement statufiés et fondraient doucement sous le soleil de l'après-midi.
Gunny ne perdit pas de temps. Sitôt la porte passée, il bifurqua à droite et courut vers la grande tour de garde. Arrivé à trente mètres, il vit en sortir plusieurs orcs à l'œil rouge. Ils écopèrent d'une grenade étourdissante suivie d'un chapelet de diverses bombes de tout calibre, que Gunny avec art avait dégoupillées en chaîne d'un seul mouvement alors qu'elles étaient encore en bandoulière, et avaient balancées de même toutes ensemble en détachant la lanière de cuir et en faisant un mouvement de coup de fouet en direction des orcs.
Le nain ricana, hilare, en entendant les explosions assourdissantes suivies d'une pluie de membres et de viscères.
Puis il bondit sur le côté et balança un fumigène à l'intérieur. Des bruits de toux en sortirent – ainsi qu'une nouvelle symphonie en boom majeur.
« Har har harrrr », fit Gunny en s'engouffrant dans la tour. Il dut faire attention à ne pas se laisser déséquilibrer par les quartiers de viande rouge, les mares de sang, les crânes où se voyaient encore quelques morceaux de visages ébahis.
Il roula des yeux satisfaits en voyant les grandes lézardes que ses bombes avaient laissées dans la pierre. « C'est du carton leur truc ! » marmonna-t-il, guilleret, dans sa barbe rousse.
Stropovitch et son groupe s'engouffrèrent et repérèrent les tentes et baraquements qui constituaient leur objectif – toute la partie est du camp. Une vingtaine d'orcs s'étaient réunis et se ruaient sur eux. La plupart n'avaient pu se vêtir que de la moitié de leur armure. Le temps que les guerriers et paladins arrivent au contact, la vague d'ennemis était déjà criblée de flèches et prise dans divers sorts de pluies de feu, affaiblissements, attaques mentales, chaînes d'éclairs, en bref, Stropovitch n'eut plus qu'à égorger ceux qui bougeaient encore.
Le massacre commençait bien.
Mais de fait ces orcs n'avaient fait que se sacrifier pour laisser le temps aux arrières de s'organiser. Le long des baraquements est, achevait de se dresser une barricade faite de tentes abattues, de tronçons de bois et de mobilier rustique. Des soldats armés de lances et d'arcs s'étaient alignés derrière. Le dispositif était mis en place dans le but précis de protéger une nuée de démonistes du Conseil pendant qu'ils décimeraient l'unité d'élite de leurs sorts redoutables.
Stropovitch eut un frisson. Arcân ne l'avait jamais préparé à ce type de bataille.
Ses poings se serrèrent sur les gardes de ses épées.
Il courut comme un fou, sans attendre d'ordre.
La partie supérieure de la forteresse était surélevée par rapport à l'inférieure. Tout était nivelé dans cette dernière exceptée la pente qui menait, donc, au sommet, laquelle pente était contenue entre deux murs de pierre.
Dans la confusion générale, aucun orc n'avait repéré Farôn traverser la cour et gravir le mur ouest. De toute façon, aucun œil même expérimenté n'aurait pu le voir. L'elfe maîtrisait l'art de l'invisibilité non magique. On pouvait y déceler un art de vivre, voire davantage. Farôn avait pour ainsi dire une existence partielle. Il s'éclipsait de la réalité, et n'y revenait que quand il le désirait, devant les personnes qu'il jugeait dignes de le voir. Un maître assassin n'est fondamentalement plus de ce monde. Il est dans son univers propre. Un univers épuré, serein, où règne la paix de l'âme et la maîtrise totale de soi. Un univers en marge…
… sauf pour ces saletés de clebs.
Farôn, contrarié, avait passé la tête au-dessus du mur à mi-pente. Devant la porte étaient postés deux démonistes, dix soldats mais aussi deux maîtres-chiens avec leurs sales bêtes dotées de leur sale flair. Ils avaient déjà la truffe agitée et l'air soupçonneux, d'ailleurs. Un pas de plus et ils aboieraient, les yeux rivés sur sa position.
L'enceinte autour de la porte n'était pas escaladable. La pente était large et nue. Le terrain était découvert. En un mot, la partie était ardue.
Farôn se baissa, dégaina lentement et avec mille précautions son arbalète et – incompréhensiblement – se retourna d'un bond, alors qu'il avait les mains sur l'arme et que ses pieds reposaient uniquement sur des aspérités de la roche. Continuant à se moquer éperdument des contraintes physiques de sa position, il arma tranquillement, dos au mur, son arbalète, puis se retourna d'un nouveau bond souple et silencieux.
Les chiens étaient protégés par des plastrons et des masques de cuir lourd clouté.
Et le cuir, ça suffit rarement contre un carreau d'arbalète bien placé.
Tout en visant, il réfléchit calmement à comment il allait gérer ensuite les quatorze orcs et le chien restant. Rien que de très stimulant, comme problème, à première vue.
Joannes geignit. Porter une armure de plaques, passe encore. Un bouclier de trois tonnes, pourquoi pas, question d'habitude. Une masse aussi lourde qu'inutile, on n'est plus à ça près. Mais en plus de tout cela, une énorme caisse d'explosifs à transporter, en devant se battre en même temps, « et en ne devant SURTOUT PAS trop secouer l'bazar » – dixit Gunny –, là c'était trop.
Pendant que le reste du corps d'élite investissait la forteresse, il essayait des arrangements. Bouclier dans le dos, caisse sur l'épaule soutenue par un bras : trop fatigant, faudrait alterner d'épaule en cours de route, perte de temps et d'énergie. Caisse portée devant soi à deux bras : empêchait totalement le maniement des armes. Caisse dans le dos sur le bouclier, maintenue par des bandoulières : bloquait le bouclier, puis fallait les trouver et les attacher, les bandoulières.
Ceci dit s'il tenait le bouclier en main gauche, ça restait la meilleure solution.
Mais à force de réfléchir à des questions de transport il avait oublié les explications – au demeurant très succinctes – de Gunny concernant l'utilisation des explosifs une fois arrivé à destination. Et il s'en rendit compte avec épouvante.
Il aperçut du coin de l'œil le nain courir vers la tour de garde. Il saisit à bout de bras la caisse et courut derrière lui en s'égosillant pour l'appeler – mais le poids de la caisse lui coupa rapidement le souffle – et les jambes.
Il commença à désespérer.
Mais soudain, son visage fut baigné de félicité céleste : Gunny avait laissé derrière lui, à terre, deux bandoulières tout à l'heure encore lestées de grenades.
Un tel heureux hasard ne pouvait être pure coïncidence : rassuré en son for intérieur par les encouragements et l'aide que lui prodiguait la Lumière pour sa mission, Joannes entreprit de nouer ces fameuses lanières de cuir aux anses de cette maudite caisse.
Thiwwina vit elle aussi une barricade se dresser, mais à l'ouest – la situation se présentait mal. Ceci dit même si les orcs se défendaient de façon symétrique en ne laissant que la place centrale aux Alliés, la composition de leurs forces n'était pas, elle, symétrique. A l'est, là où Stropovitch, loin devant son groupe, avait déjà sauté par-dessus la barrière – exploit inexplicable vu qu'il était revêtu de plaques – et commencé son carnage, il y avait quasiment tous les démonistes de la forteresse, avec, tout au fond contre la muraille est, le bâtiment dédié aux pratiques occultes. A l'ouest, symétriquement, c'était l'armurerie – qui d'ailleurs allait normalement, si Joannes réussissait sa mission spéciale, bientôt sauter.
Autre avantage, la barricade se dressait entre le surplomb du chef au nord et les écuries au sud. Si Thiwwina et son groupe traversaient les écuries, ils se retrouvaient de l'autre côté de la barrière.
Aussitôt pensé, aussitôt exécuté – Thiwwina ne passait jamais plus de deux secondes à réfléchir. Elle courut vers les écuries sous une pluie de flèches et bondit gracieusement par une petite fenêtre. Son groupe batailla pour atteindre la porte – Gunny lui en avait confié le commandement, et elle n'avait donné qu'une seule consigne : « Suivez-moi et admirez ».
Elle n'avait pas posé le pied à terre à l'intérieur qu'une armée de molosses lui sautait dessus.
Quelques secondes plus tard, son groupe avait atteint la porte des écuries, non sans avoir dû combattre une nuée d'orcs qui voulait les en empêcher. Ils s'apprêtaient à la défoncer, des flèches pleuvant dru sur eux, quand Thiwwina leur ouvrit tranquillement. Elle les introduisit d'une courbette et prit des airs de guide touristique – ils s'engouffrèrent et refermèrent.
« Tout de suite sur votre gausse, vous pouvez admirer l'œuvre Zaillissement du soi, représentant un sien-loup en plein bond. Ze vous laisse noter le réalisme étonnant de la posture et de la mâssoire ouverte sur des crocs menaçants. A côté la célèbre scène de groupe Pique-nique cynique, où trois molosses claquent en même temps leurs mâssoires sur du vide, symbolisant l'inanité inhérente à toute action. Sur votre droite, un autre sef-d'œuvre de sculpture glacée, Promesse d'infini, où un maître-sien, le regard déterminé fixé vers l'horizon, pointe un doigt qui ne désigne rien. La question est : désignait-il quelque sose, ou ne fait-il que le vouloir désespérément ? »
Gunny entreprit de placer d'énormes charges à l'intérieur de la tour. Mais soudain, son corps fut parcouru d'un frémissement surnaturel. Le gémissement de son âme retentit douloureusement dans ses entrailles. De la magie démoniaque.
Le nain se retourna et leva la tête, de la sueur froide perlant déjà à son front. Un escalier courait le long des murs de la tour. Dix mètres au-dessus de lui, il aperçut un orc au moment où il reculait pour se mettre hors de vue.
Encore plus haut, deux autres têtes apparurent brièvement, incantant en deux mots des sorts d'affliction sur lui.
Gunny bondit se terrer sous l'escalier à son tour. Il lui fallait trouver un plan rapidement. Mais déjà les sorts agissaient. Son âme était torturée. L'angoisse lui étreignait le cœur et le faisait suffoquer. Il tomba à genoux et sentit le froid de la mort lui faire trembler les mains convulsivement.
Des pas résonnèrent dans l'escalier. Le nain décela d'après le bruit trois créatures, dont une minuscule et une lourde.
« Mosh'kal ! » s'écria joyeusement une petite voix grinçante. Gunny sursauta. Un diablotin perché au-dessus de sa cachette lui souriait de toutes ses dents.
Les deux autres passèrent au-dessus de lui et apparurent en bas. Ils le repérèrent immédiatement.
Une succube dénudée passa la langue sur ses lèvres et claqua son fouet.
Un gangregarde massif s'approcha lentement de lui à pas lourds, brandissant une gigantesque hache à deux mains.
Il tremblait de façon impressionnante. De grosses gouttes de sueur sillonnaient son visage pâle comme la mort. Sa vie défila devant ses yeux. Dans son délire, il revit ses parents, la fabrique familiale de bière, ses dizaines de cousins et leurs virées nocturnes, ses frères d'armes de toutes les guerres, ses voyages pour la Ligue des Explorateurs, sa fiancée morte sous l'emprise du Fléau à cinq mois de grossesse. Son premier et dernier amour.
Muhra. La bonté et la douceur incarnées. Celle à qui il avait promis sur son lit de mort.
Qu'il ne mourrait pas avant d'avoir fait sauter tous les démons de toutes les planètes, qu'il ne mourrait pas avant de les avoir tous renvoyés en charpie dans le Néant distordu.
Il se releva. Les tremblements s'affaiblirent. Le regard s'affermit.
Son nom est Barthum Bearstrength, décoré par Magni Bronzebeard en personne pour avoir sauvé avec ses explosifs une unité de cent combattants à Lordæron, expert mondial réputé en ingénierie et inventeur reconnu, vainqueur de toutes les compétitions de tir de tout Azeroth depuis cinq ans, membre du groupe spécial d'intervention de l'armée alliée de libération de l'Outreterre, promu lieutenant-commandant pour sa participation décisive à l'établissement des forces alliées de l'autre côté de la Porte.
Et là où je passe il ne doit rester que ruines fumantes.
Le gangregarde leva sa hache. Gunny lui lança un regard de défi en se fendant d'un rictus goguenard.
Aucun mortel, quelle que soit sa race, ne pouvait sauter au-dessus de cette barricade vêtu de plaque. Mais Stropovitch ne se contrôlait déjà plus. Il avait maîtrisé sa peur de la magie démoniaque en en faisant de la rage. Et plus il s'approchait de l'ennemi, plus l'angoisse augmentait, exponentiellement. Et plus il enrageait.
Le bond était magistral. Il s'envola littéralement au-dessus de la barrière, une expression terrible sur le visage. Les orcs de l'autre côté eurent le pressentiment qu'ils allaient mourir.
Le dræneï leur apporta une confirmation immédiate.
En un éclair cinq archers étaient morts. Le guerrier émit un cri démentiel qui effraya même les démonistes proches. Pendant quelques instants, aucun orc ne l'attaqua. Ils le regardaient, pétrifiés de peur, réduire en charpie tout ce qui lui tombait sous la main.
Le reste du groupe profita de la percée effectuée de l'autre côté pour brûler à grand renfort de magie le morceau de barricade que Stropovitch avait franchi.
Pendant ce temps, le dræneï faisait voler les membres. Ses lames se mouvaient trop vite pour que leur trajectoire soit visible. Ce que les orcs voyaient, c'était un colosse se déplacer à une vitesse ahurissante le long de leurs rangées, et leurs camarades tomber en chaîne comme des files de quilles, diversement étripés et égorgés, ou se tordant de douleur au sol, avec des yeux crevés, des tendons sectionnés, ou des plaies béantes dans le torse et les cuisses.
Des cris fusèrent chez les orcs pour contre-attaquer. Ils commençaient à se ressaisir. Un groupe d'une dizaine de démonistes cibla le météore vivant pendant que les autres accueillaient l'unité d'élite qui avait percé la barricade.
Stropovitch sentit une boule de feu lui picoter le dos à travers l'armure. Il se retourna et avisa divers démons mineurs qui se dirigeaient vers lui. Il courut à leur rencontre. Mais il sentit soudain une gêne. Une gêne générale.
Ses mouvements devenaient pénibles et lents. Sa vue se brouillait légèrement.
Hache parée, lames croisées plongées dans la poitrine du gangregarde. Diablotin tranché en deux d'un coup. Fouet arrêté de la lame droite – il s'enroule –, succube éviscérée de la gauche. Là-bas, leurs maîtres…
Derrière, le fracas assourdissant de la bataille engagée avec l'unité d'élite.
Sa respiration devenait difficile. La magie démoniaque l'oppressait. Les démonistes coururent pour rester à distance du guerrier pendant que leur corruption agissait.
Inutile.
Il trouva la force de les rattraper. Ses lames sectionnèrent la nuque d'un fuyard. Les autres se retournèrent en grognant diversement. Ils se mirent à incanter leurs sorts les plus puissants pour l'achever.
Ben voyons.
Il planta ses lames dans deux bouches en même temps. Les orcs gémirent et s'effondrèrent mollement, pendant que Stropovitch martelait de coups de poing la figure d'un autre. Un quatrième se prit un coup de sabot si puissant dans le ventre qu'il tomba à terre, le souffle coupé, vomissant du sang mêlé de substances indéfinissables.
Mais les sorts des autres arrivèrent à destination.
C'est mon âme que je sens crier en moi. Comme ce jour près de Telredor. Mon corps m'échappe, mes jambes flageolent, je suis faible et impuissant. Ma volonté fléchit, l'angoisse étreint mon cœur pour l'empêcher de battre.
Un gémissement sortit du corps de Stropovitch. La vie en lui était corrompue et travaillait à sa propre perte. Quoi qu'il fasse désormais, même s'il tuait ses adversaires, il allait mourir.
Les orcs encore debout se mirent à sucer la vie qui lui restait, attendant qu'il tombe. Le guerrier hurla. La sensation était horrible, insoutenable.
Derrière lui l'unité d'élite, encerclée de solides gangr'orcs armés et carapaçonnés, était prise sous des pluies de feu et des dizaines de petites graines de l'enfer qui faisaient imploser les corps.
L'air était chargé de mort et de désespoir.
La lueur des yeux de Stropovitch devint rouge.
Farôn tira. Le carreau d'arbalète atteignit le chien en plein cœur, qui couina à peine sous le choc. Aussitôt l'elfe se retourna d'un bond, se baissa et mit en place un autre carreau, en faisant toujours montre de son équilibre surnaturel.
On ne l'avait pas vu. Le groupe de gardes émit cris et grognements. Le second chien fut envoyé en avant pour trouver sa trace.
Bond, repérage, tir. Second chien éliminé.
Farôn sauta souplement sur la pente, un couteau de lancer dans chaque main. Les orcs se jetèrent sur lui. Puis s'ébahirent. L'elfe avait complètement disparu. Et contre la porte, les deux démonistes s'effondrèrent, avec chacun un couteau enfoncé dans l'œil jusqu'à la cervelle.
Les guerriers commencèrent à paniquer. Ils scrutèrent fébrilement le sol dans l'espoir vain d'y trouver des traces de pas. Ils épiaient, les nerfs à fleur de peau.
L'un d'eux gémit soudain et tomba, le cou à demi ouvert par derrière.
Les autres eurent peur.
C'est le moment que choisit Farôn pour apparaître. Il tourna silencieusement et rapidement autour de chacun d'eux. Paniqués et surpris, ils firent des mouvements de bras stupides comme pour se débarrasser d'une mouche. Pendant ce temps, des talons, des genoux et des cous prenaient des coups de dague d'une précision radicale.
Il esquiva de justesse une hache qui s'abattait sur lui – laquelle, à la fin de sa trajectoire, acheva un orc gémissant qui tentait de contenir l'hémorragie d'une artère sectionnée au genou droit.
Farôn jeta aux yeux de l'orc combattif une poudre aveuglante. Le guerrier se prit la tête dans les mains en criant, lâchant son arme.
Ils étaient encore bien quatre à être en état de se battre. Avec des armures.
Il entama contre eux une danse qu'ils ne comprirent pas. Ils pensaient le frapper, le toucher, mais il esquivait tout. Et ce, sans qu'ils le voient jamais bouger. Lui en revanche planta un couteau dans un œil, envoya un coup de pied dans la face d'un autre, puis sembla se téléporter dans son dos et lui planta sèchement ses dagues dans les deux aisselles, jusqu'à la garde, en fouillant de ses lames la large poitrine. L'orc hurla. Et mourut. Mais quand il tomba, l'elfe n'était plus derrière lui.
Il était déjà derrière le troisième. Il lui ôta le casque d'un geste vif, avant de le décapiter proprement en plantant sa dague dans la nuque et en lui imprimant un mouvement circulaire d'une précision chirurgicale.
Le dernier s'enfuit en hurlant. Il se prit quelques secondes plus tard un carreau d'arbalète mortel.
Il restait à achever l'aveugle et les estropiés, ce que l'elfe fit avec une certaine répugnance.
Joannes remarqua que l'écurie ne collait pas tout à fait la muraille. Il y avait une largeur suffisante pour qu'un homme y passe. Il avait vu Thiwwina et son groupe pénétrer dans l'écurie, mais il avait préféré ne pas les suivre. Aussi improbable que cela paraisse, on lui avait donné, à lui, un paladin, une mission requérant de la discrétion.
Il contourna donc le bâtiment, non sans que la caisse dans son dos frotte entre le mur de l'écurie et la muraille, menaçant de se bloquer à tout instant.
Mais elle passa, au grand soulagement du paladin. Ceci dit, quand il chercha des yeux la direction de l'armurerie, il se rendit compte que le mur ouest de l'écurie était littéralement assiégé par des dizaines de gangr'orcs qui attendaient que Thiwwina et son groupe sortent.
Ils le virent, hurlèrent et l'attaquèrent.
Il n'avait bien sûr aucune chance contre autant d'ennemis. Il s'enferma aussitôt en lui-même et pria la Lumière. Aussitôt une douce et lumineuse bulle d'invincibilité le recouvrit, qui provoqua l'ahurissement des orcs.
Joannes était absolument insensible. Les sorts des démonistes ne l'atteignaient pas. Les armes glissaient sur lui.
Mais ça ne durerait pas longtemps. Joannes le savait. Il fallait attendre la cavalerie – en l'occurrence la gnomette. Elle ne devrait plus tarder.
En effet aussitôt la bulle enclenchée le mur fut fracassé par une bourrasque de gel et tout le groupe de l'unité d'élite… passa à côté de Joannes sans le voir et partit de l'autre côté entamer le carnage.
La bulle commença de s'affaiblir. Les orcs qui étaient restés grognèrent de satisfaction.
Joannes se résolut. Il posa la caisse à terre. Et commença le combat. Il alterna les moments où il se battait de la masse et du bouclier et ceux où il priait.
Et quand il priait, il était absolument concentré. Pendant qu'il croulait sous les coups et les sorts, ses blessures se refermaient aussitôt infligées, les sorts d'affliction disparaissaient ou se dissipaient. Tel était la puissance de la Lumière. Et il n'existait pas d'âme plus pure que celle de Joannes, plus susceptible de la maîtriser totalement. Il ne se laissait déconcentrer ni par la douleur physique, ni par les souffrances mentales.
Mais même le Branleur, lui qui avait survécu à toutes les guerres, ne pouvait tenir éternellement. Il sentit la fin proche. Il avait renvoyé les démons au Néant – il avait ce pouvoir – et mis à terre les démonistes, mais il restait trois guerriers.
Les orcs s'acharnèrent, mis en rage par l'inefficacité de leurs coups.
Il pria encore ! La Lumière ne pouvait l'abandonner. Il trouva la force d'âme de s'enrober d'une nouvelle bulle lumineuse sur laquelle glissèrent de nouveau les haches. Les orcs s'énervèrent réellement.
A l'abri, Joannes détacha des pièces d'armure. La bulle s'affaiblissait encore plus vite que la première.
Joannes se redressa fièrement, blessé à de multiples endroits, des pièces d'armure cabossées à ses pieds. Du sang coulait sur toute sa peau, le recouvrant de rigoles rouges. Quand il détacha son libram de la chaîne d'or qui le retenait à sa ceinture, il sentit la Grâce l'envahir. Les orcs manifestèrent soudain une espèce de fascination. Le livre à la couverture ciselée de dorures s'ouvrit de lui-même à la page souhaitée. Joannes ferma les yeux, se laissant envahir par la Lumière. Il lâcha le livre, qui resta suspendu en l'air. Les pages s'illuminèrent. Le paladin leva ses yeux fermés vers le ciel, et joignit les mains sur le cœur.
Les blessures se refermèrent toutes, soudainement et parfaitement. Sa peau devint blanche et scintillante.
Il semblait un ange.
Joannes rabaissa lentement la tête, rouvrit lentement les yeux. La bulle se dissipa tout à fait. Un des orcs hésita et balança un coup de hache sur le torse nu, avant de s'ébahir. C'est à peine s'il avait égratigné le paladin.
« Venez à moi, murmura ce dernier. C'est l'heure du jugement ».
Thiwwina fracassa le mur du fond d'un cône de gel et gela les jambes des dizaines d'orcs derrière. Son groupe et elle les décimèrent sans faire dans le détail et bifurquèrent immédiatement à droite.
Les orcs derrière la barricade s'étaient rapidement regroupés. Ce fut un choc frontal.
Thiwwina déchaîna ses pouvoirs. Le froid pinçait les peaux, glaçait la chair, pénétrait les os et les faisait vibrer douloureusement, gelait la mœlle. L'ensemble des orcs fut saisi d'une irrésistible vague de froid. Certains tentèrent de trouver dans la mêlée la cause de ce fléau. Mais la responsable était une gnominette minuscule et insaisissable qui bondissait et se faufilait partout en s'esclaffant et gazouillant.
Un archer elfe près d'elle soudain laissa échapper un cri étouffé, et porta la main à son cœur, serrant sa poitrine convulsivement. Il tomba à genoux, suffoquant, tendit l'autre main en avant, demandant de l'aide. Thiwwina vit dans ses yeux soudain ternes et voilés la souffrance aigüe et la peur de la mort. Il implosa. Elle sentit quelque chose crier en elle.
L'implosion n'était pas physique mais magique. Le cadavre de l'elfe n'avait pas de blessure visible. C'était son âme qui était morte. Et l'onde produite affectait les âmes des mortels proches.
Une prêtresse humaine implosa ainsi à son tour. Puis un guerrier nain. D'autres personnes autour d'eux s'en trouvèrent soudain hors de combat. Leurs membres ne bougeaient plus. Leur force vitale avait été annihilée.
Et Thiwwina la vit.
La graine.
Une petite, toute petite sphère verdâtre entourée d'une aura de décrépitude. La gnomette la vit au moment où elle pénétrait en elle sans bruit, sans heurt, la condamnant sans cérémonie.
La bataille prenait un tour incertain. Les prêtres et paladins en arrière prièrent la Lumière pour fortifier les âmes. Les orcs profitèrent de cet instant de désarroi dans les rangs alliés pour tenter de prendre l'avantage. Des membres et des têtes volèrent. Le groupe se fit lentement encercler.
Et une pluie de feu entreprit de tous les réduire en cendres.
Thiwwina trouva la force de s'entourer d'une barrière de glace. Ces satanés démonistes se trouvaient quelque part en retrait et étaient en train de les décimer. Et c'était à elle de trouver la solution.
La décharge de plombs fit un large trou béant dans la poitrine du gangregarde et termina sa course dans le crâne de la succube. Le diablotin eut à peine le temps d'abandonner son sourire – on le choppa et lui enfonça une grenade dans la bouche.
« Retour à l'expéditeur har har harrrrrr ! » Gunny bondit au centre et balança le démon en hauteur, là où il avait vu le démoniste perché le plus bas dans l'escalier.
Il y eut un boom suivi d'une pluie de pierres et de sang.
Mais le nain était déjà en train de gravir les marches quatre à quatre. Il put voir le résultat de son lancer : un démoniste orc suant et haletant se tenait l'épaule gauche où ne se trouvait plus de bras. Malgré ses efforts, il ne parvenait pas à arrêter une hémorragie affolante. La moitié gauche de son visage était brûlée. Il regarda le nain sans expression particulière. Il était résigné à la mort.
Gunny rechargea tranquillement son tromblon à côté de lui. Les sorts d'affliction qui l'affectaient tout à l'heure semblaient avoir disparu. Bien qu'affaibli, il affichait un entrain invincible.
Il renvoya le tromblon chargé dans son dos et prit en main le fusil de précision. Il laissa l'orc se vider de son sang et continua de monter mais lentement, marche par marche, sans bruit, dos au mur et se déplaçant latéralement, le fusil braqué légèrement vers le haut sur les marches lui faisant face.
Il s'immobilisa totalement lorsqu'il entendit des voix chuchoter au-dessus de lui. Les deux autres démonistes se concertaient. Pour les avoir en ligne de mire, il fallait atteindre le côté opposé. Le plus silencieusement du monde, il atteignit le coin. Puis se décala millimètre par millimètre, l'œil vissé au viseur.
Une oreille rouge. Une tête d'orc qui parle. Qui s'arrête de parler. Une tête d'orc trouée. Un corps qui chute mollement. Qui bascule dans le vide. Et va s'écraser tout en bas dans un bruit mat.
Pas de trace du dernier. Aucun bruit.
Il veut jouer à chat ? J'ai ce qu'il faut pour les petites souris har har har.
Les démonistes qui aspiraient la vie de Stropovitch sentirent soudain leurs corps brûler de l'intérieur. Ils durent arrêter, la douleur devenant insoutenable.
Les yeux du dræneï flamboyaient d'un rouge démoniaque.
Et soudain il se redressa et cria. Il y eut comme une onde de choc qui renversa ses adversaires, suivie d'une vague de chaleur ardente.
Le cri fut long et bestial.
Les démonistes se relevèrent, abasourdis. Les sorts d'affliction qu'ils tentèrent furent vains. La peur qu'ils voulurent distiller dans son âme n'eut aucun effet.
Alors qu'il était à l'article de la mort tout à l'heure, le dræneï irradiait désormais la vie, et une vie bien plus intense qu'au début. Une vie infernale. Incorruptible. Une vie purifiée et nourrie par le feu.
Il cessa enfin de crier et rabaissa la tête quelques secondes. Le sol vibrait sous lui. Son armure se fonçait sous l'effet de la chaleur.
Soudain il choppa un démoniste à la gorge de la main droite. Il serra, le regard dur. L'orc émit des sons étranglés, la face écarlate, les yeux révulsés. Un craquement, un froissement de chair. Le guerrier lâcha le cadavre.
Il se tourna vers un autre et lui décocha un coup de poing terrible, qui lui explosa littéralement le crâne. Des morceaux de mâchoire et des lambeaux de cervelle allèrent décorer les robes de ses voisins.
Le dræneï alla calmement ramasser ses deux épées toujours fichées dans les bouches de deux cadavres.
A ce moment, les autres orcs, pétrifiés de peur, parvinrent à se retourner et à s'enfuir. Vers le Cercle Occulte, le grand bâtiment en forme de pentagone à l'est du camp.
Stropovitch marcha tranquillement dans leur direction. Les robes des démonistes morts s'enflammèrent sous ses sabots.
Derrière lui, la bataille sur la barricade restait d'une issue incertaine, et extrêmement mortelle. Il y avait déjà plus de morts que de vivants de chaque côté.
Farôn constata que la porte de l'enceinte interne était effectivement escaladable. Paradoxalement, plus les portes étaient renforcées, plus il les passait facilement. Il y avait toujours des cordes, mécanismes et autres armatures qui constituaient d'excellentes prises.
Il se hissa souplement et jeta un œil de l'autre côté.
Il y avait là une véritable armée. Des dizaines de guerriers et de démonistes d'élite. Ils étaient parfaitement préparés à accueillir – et achever – ce qu'il resterait de l'unité alliée.
Ils avaient même prévu l'option de l'assassin. Tous les démonistes patrouillaient toute la zone autour de la grande hutte du chef accompagnés de leurs traqueurs, des démons mineurs ressemblant vaguement à de gros chiens à courtes pattes avec des antennes sur la tête. Capables de sentir sa présence.
Ils le sous-estimaient.
Farôn sauta de l'autre côté de la porte, parfaitement visible. Deux gardes crièrent aussitôt l'alerte. Tous les orcs tournèrent la tête dans sa direction. Ils ne virent personne.
On fit quadriller la zone par des traqueurs. Ils ne trouvèrent rien.
On s'agita. La garde rapprochée du chef fut renforcée. Toutes les sentinelles ouvrirent l'œil, à l'affût du moindre signe visible d'une présence hostile.
Farôn observait tout cela depuis le toit de chaume de la hutte sur lequel il avait grimpé au nez et à la barbe de tous ces empotés.
Allongé, il fouilla le chaume de ses dagues au niveau de l'arête centrale du toit. Il rencontra du bois, et s'y attaqua pareillement. Il était patient et efficace. De toute façon, c'était très loin d'être solide. Il creusa obliquement de ses lames l'épaisseur du bois par un interstice. Puis se servant d'une dague comme levier au niveau où la planche était fixée, il arracha lentement les énormes clous. Les muscles de ses bras apparurent, fins et dessinés, dans l'effort.
Au bout de longues minutes, il réussit à la soulever suffisamment et à la déplacer sur le côté. Il se faufila silencieusement dans l'ouverture créée. Il était dans la grande salle, à dix mètres du sol. Il se reçut en équilibre souplement sur une poutre.
En contrebas, le chef, un énorme gangr'orc à la robe magnificente – un dignitaire du Conseil manifestement, rien moins – recevait chaque minute des nouvelles du front par des messagers. Faisant barrière autour de lui, des dizaines d'orcs, guerriers et surtout démonistes, s'agitaient en scrutant les deux entrées de la salle. Paradoxalement, c'était justement leur nombre et leur agitation – bruits de pas, de voix, cliquetis d'armures – qui les avaient empêchés d'entendre Farôn arracher à moitié une planche du toit.
Il arma silencieusement son arbalète, en équilibre sur la poutre, dissimulé dans l'ombre.
Joannes respira. A ses pieds, des cadavres méconnaissables, martelés de dizaines de coups de masse.
Il avait encore survécu. Par la grâce de la Lumière.
Il ferma les yeux quelques instants pour reprendre des forces. De la force d'âme, s'entend. Là où d'autres se battaient avec leur force physique, leurs techniques et leurs incantations, Joannes se battait avec sa détermination, sa concentration et sa foi. Telle était l'essence du Sacré. Donc là où ces autres devaient se reposer et se nourrir entre deux batailles, Joannes n'avait qu'à faire quelques instants la paix dans son âme.
Il ne se laissa pas distraire une seule seconde par la bataille qui faisait rage non loin de là.
Il se releva lentement et réajusta son armure. Il reprit la caisse sur son dos et se dirigea vers l'armurerie. Il se débarrassa de deux orcs qui gardaient l'entrée – et ouvrit.
A l'intérieur, en même temps qu'il entrait, une dizaine d'énormes guerriers ennemis surgit d'une trappe du sol. A leur armure et leur stature, on pouvait deviner qu'ils étaient l'élite du camp. Il n'y avait a priori aucune raison qu'ils se trouvent là.
« Mais pourquoi moi… » gémit d'abord le paladin.
Il se concentra du moins derechef et déposa une nouvelle fois la caisse. Il devait absolument réussir. Il consacra d'un mot le sol sous le regard des orcs. Il se trouvait au centre d'un grand cercle de terre lumineuse baignée de magie du Sacré.
« Tout mortel pénétrant dans ce cercle recevra la punition de ses péchés, dit-il d'une voix forte et impérieuse. Si vous n'avez pas fait pénitence, si votre conscience n'est pas pure, vous exposerez votre vie au jugement sans merci de la Lumière. Moi Joannes Bluemill je le jure, si votre âme ne connaît pas la paix, je vais l'y faire régner pour toujours ».
Il fallait réagir vite. Thiwwina se faufila entre les jambes des orcs, en bondissant, esquivant les lames et les mouvements. Tel un feu follet, elle traversa les lignes ennemies, fuyant l'encerclement.
Elle atterrit d'un bond au milieu des démonistes.
Ils n'étaient que cinq. Mais ce nombre suffisait à décimer les rangs de l'unité encerclée. L'un d'eux incantait une nouvelle graine.
« Tut tut tut », fit Thiwwina en verrouillant ses lèvres magiquement.
Les visages des démonistes se tournèrent vers elle.
« Ze m'amusais bien zusqu'à maintenant, mais vous m'avez énervée, dit-elle d'un air sérieux. Toi, tu es une tortue ! »
Un second orc se métamorphosa en tortue. Les trois derniers se mirent aussitôt à la marteler de sorts d'affliction.
Consciente de n'avoir que peu de temps avant l'implosion, elle avait décidé de tout donner. Elle s'entoura d'un bouclier magique qui la protègerait de tous les sorts, mais qui en contrepartie la viderait progressivement de sa propre réserve de magie. Les corruptions des démonistes n'agirent pas sur elle. Elle annula leurs malédictions. Puis elle ferma les yeux.
Des éclairs l'entourèrent. Pas des éclairs naturels. C'était de la puissance magique pure. Les orcs restèrent un instant interdits.
Elle rouvrit les yeux. Ils étaient passés du noisette au bleu clair. Et ils brillaient.
Décrire le massacre qui suivit serait difficile tant il fut rapide. En quelques secondes, les cinq démonistes furent réduits en miettes de glace éparpillées par le vent.
Thiwwina mit un genou à terre, complètement vidée. Mais la partie n'était pas terminée. Elle avait des dizaines d'hommes à sauver. Avant la fin.
Elle se concentra encore, et communiqua directement avec le plan de la magie. Une tornade bleue l'entoura, l'irradiant de magie pure.
Quand elle se redressa, elle inspira profondément. Elle était de nouveau en pleine possession de ses moyens.
Elle se retourna vers les guerriers orcs, qui lui tournaient toujours le dos, n'ayant rien remarqué de la mort des démonistes. En quelques mots une bourrasque de gel s'abattit sur eux, ralentissant leurs mouvements. Délivrée des graines et des pluies de feu, la troupe d'élite mobilisa ses dernières forces pour renverser définitivement le cours de la bataille. Thiwwina maintint la bourrasque jusqu'à ce que ses forces l'abandonnent une seconde fois.
Elle sentit soudain les tréfonds de son âme trembler. Elle jeta un dernier regard soucieux sur l'affrontement. Elle avait accompli sa mission.
« C'était quand même une belle ballade », pensa-t-elle.
Personne ne la vit s'effondrer sans bruit. Il n'y a rien qui ne sache mieux capter l'attention qu'une gnominette exubérante de vie ; mais il n'y a rien de plus discret qu'une gnominette qui meurt.
Gunny continua de gravir lentement les marches, plaqué contre le mur, le fusil braqué progressivement sur chaque portion d'escalier découverte. Il parvint ainsi au sommet. Des sons rauques se faisaient entendre. Une batterie d'orcs incantait des sorts sans interruption.
Le nain comprit immédiatement. Il y avait là-haut un groupe de démonistes qui, en sûreté, exterminait le groupe chargé de la partie est du camp, en contrebas.
Soudain, une énorme boule d'ombre avec ce qui semblait deux yeux – deux tâches de feu sur une excroissance qui tenait lieu de tête – se matérialisa devant lui. « Mash'linnkaroth ! » dit fortement la boule d'une voix caverneuse.
Tous les démonistes se ruèrent dans l'escalier pour tuer l'intrus. Une bonne quinzaine.
« Wouh pétard ! » lâcha Gunny en se délestant fébrilement de grenades de toutes sortes, avant de sauter dans le vide… en déployant sa cape-parachute – qu'il avait lui-même inventée.
Un tonnerre assourdissant d'explosions retentit. Le sommet de la tour s'effondra. Une pluie de pierres s'abattit à l'intérieur, rebondissant sur les marches, détruisant l'escalier.
Alors Gunny tenta une action désespérée avant de mourir écrasé.
Il sortit un poignard et trancha net le parachute. Et en tombant, il actionna ses bottes-fusées.
A l'extérieur, orcs comme alliés virent la tour s'effondrer et, à la dernière milliseconde avant de se faire écraser, un nain-missile sortir par la porte en baissant la tête, volant à un mètre du sol. Gunny, absolument hilare, mit le cap sur la bataille de la partie est.
La réserve de carburant prit fin. Le nain se reçut au sol, dégaina son tromblon et le déchargea dans les entrailles d'un guerrier orc. Les plombs le traversèrent et abattirent encore deux orcs derrière. Le sol était jonché de cadavres.
« Allez ! fit Gunny en rechargeant. On a une bataille à gagner les gars ! Le premier que je vois qui arrête de se battre, il se prend un coup de pétoire ! »
Stropovitch se dirigeait à pas lents vers la grande bâtisse noire. Sur son passage, les tentes prenaient feu, le sable grésillait.
Il avait toujours le plein contrôle de sa conscience. Sa peau n'avait pas changé de couleur. Il ne s'était même pas rendu compte que ses yeux flamboyaient. Il se sentait simplement parfaitement bien.
Il entra.
Dans une grande salle en forme de pentagone, une quarantaine de démonistes était en plein rituel d'invocation.
Non.
Ils invoquaient un démon pour les aider dans la bataille. Dont on pouvait déjà voir se profiler la silhouette dans la pénombre. Une chose énorme. Un monstre d'une quinzaine de mètres de haut, semblable à une femme à la peau sombre, nantie de six bras armés chacun d'une grande épée ; aux yeux flamboyants de colère. Une machine de mort. Une faucheuse d'âmes.
Stropovith se rua dans le cercle des démonistes. Insensible à leurs sorts par la puissance du feu qui s'éveillait en lui, il les réduisit en charpie. Certains tentèrent de fuir, mais leurs robes et leurs entraînements ne les rendaient pas aptes à semer le dræneï. Il les déchiqueta tous, les débita en fines tranches fumantes, cuites par les lames chauffées à blanc. Deux d'entre eux semblaient être des dignitaires, des démonistes de haut rang. Ceux-là constatèrent calmement l'inefficacité totale de leurs sorts. Ensemble, ils invoquèrent un Infernal.
Un gros démon constitué de rocs animés d'un feu jaune. Comme ceux que le guerrier avait aperçus en passant la Porte. Il se précipita sur la chose et planta férocement ses lames dans le roc qui tenait lieu de torse. Il sentait qu'il en avait la force. Les épées pénétrèrent en effet la pierre. Les démonistes en restèrent coi. Le dræneï tenta de les écarter pour briser littéralement le démon. Il s'entendit crier sous l'effort. Ses muscles se bandèrent à l'extrême, faisant apparaître des veines noires sur la peau. L'Infernal était parcouru de tremblements, incapable de riposter. Le feu jaune qui liait les rocs entre eux devint rouge. Le déchaînement de Stropovitch faisait pénétrer son feu dans le démon via ses lames. Lequel finit par exploser. Des fragments de roche à demi fondue jonchèrent le sol. Le dræneï prit enfin conscience qu'il manifestait les symptômes. Il s'en étonna, mais n'en fut pas effrayé. Il se sentait trop bien pour s'inquiéter. C'était surprenant que le démon intérieur ait survécu à la mort du dræneï dans l'Exodar et ait échappé à l'inspection de son âme par O'ros ; mais dans la situation actuelle, s'en plaindre ne lui serait jamais venu à l'idée. Il ne ressentait que maîtrise et puissance.
Stropovitch fondit sur les deux démonistes, une épée dans chaque cœur. Leurs robes s'enflammèrent. En mourant, l'un d'eux planta ses yeux dans ceux du guerrier. Et soudain sembla le reconnaître. Ses lèvres tremblèrent. Il s'exalta, et sembla presque heureux.
« Mok graghor an, Ar… chim… », lâcha-t-il en expirant, un sourire sur les lèvres.
Stropovitch en fut troublé. Mais il sentit une présence derrière lui. Il se retourna.
La faucheuse d'âmes était invoquée. Et le regardait étrangement, comme si elle hésitait.
« Vash'kor Eredar ? » demanda-t-elle d'une voix grave, empreinte de doute.
Le dræneï fut saisi d'une grande colère. Ses yeux lancèrent de longues flammes. Sa peau se recouvrit de veines noires. En un clin d'œil il se trouva aux pieds de la créature, et lui cingla les chevilles de coups d'épées sauvages. Elle poussa un cri terrible et tomba à genoux. Furieuse, elle le cribla de coups à son tour de ses six bras, avec toute la force que peut déployer un démon de quinze mètres de haut. Mais il para tout. La vitesse des mouvements du guerrier était décuplée par la rage. Les chocs des lames étaient si puissants que les sabots de Stropovitch s'enfonçaient dans le sol et que le bâtiment tremblait ; si détonants qu'on les entendit dans l'ensemble de la forteresse. Tous les combattants comprirent que quelque chose qui ne concernait pas les mortels se passait près d'eux.
L'expression du guerrier se durcit. Les veines de ses tempes frémirent. Les muscles de ses cuisses se tendirent. Il cria longuement, et au milieu de deux parades, bondit à la poitrine de la faucheuse, à la vitesse d'une téléportation, et y planta ses lames. Le cri qu'elle poussa fut suraigu et surpuissant. Elle se renversa en arrière. Il prit appui de ses sabots sur le torse incliné, retira ses épées et d'un mouvement vif et précis la décapita.
Farôn tira. Le carreau traversa la tête du chef par l'occiput. La pointe ressortit dans la bouche, par le palais.
Mais il ne tomba pas. Il leva les yeux vers Farôn avec un regard terrible. De la fumée noire se dégageait de son corps. Ce n'était pas vraiment un gangr'orc. C'était un démon.
L'elfe sauta d'un bond sur le toit en évitant de justesse la pluie de flèches qui s'était abattue sur la poutre.
Des dizaines de guerriers et de démonistes sortaient de la hutte pour lui faire la peau. Des échelles furent levées. Farôn sauta du toit et disparut. Mais il savait que ce ne serait que provisoire. Ces fichus démons traqueurs couraient dans tous les sens. Ils finiraient par le trouver.
L'elfe était parfaitement invisible aux yeux des orcs. Accroupi contre un mur, il les regardait tous courir en tous sens en criant des ordres. De toute évidence, cette agitation n'était pas due quà sa présence.
En effet, les deux groupes de l'unité d'élite avaient remporté leurs batailles et, sous la direction de Gunny, défoncèrent la porte menant à la hutte du chef. La bataille commença aussitôt, impitoyable, déchaînement final de toute la fureur accumulée des deux côtés. Les troupes d'élite de Kil'Sorrow, bien que fraîches, fléchirent rapidement. En deux minutes, des dizaines d'orcs moururent, contre une poignée d'alliés. Mais les démonistes s'organisèrent et commencèrent de plonger les alliés dans des cycles de désespoir et de mort.
Farôn, avec tout l'art d'un maître assassin, fit un pas et se retrouva à vingt mètres de là, dans le dos d'un démoniste. L'enserra doucement de ses bras. L'éviscéra.
Un autre tenta de lui insuffler une peur irrésistible. Son incantation fut interrompue par un vigoureux coup de pied dans la mâchoire. Ses dagues dansèrent dans le groupe de démonistes. Mais inévitablement, il fut corrompu et sa vie fut aspirée hors de son corps. A ce rythme, il mourrait avant d'en avoir tué la moitié.
Il lui fallait retourner dans son univers.
Il disparut aux yeux de tous dans un mouvement de cape, comme s'il partait dans un autre plan de réalité. Et c'était en quelque sorte le cas. Un plan sans magie. Un plan où son corps retrouva pureté et force. Tel était l'art du maître assassin. Il avait conservé à sa façon l'immortalité perdue de sa race. On ne pouvait l'atteindre que s'il le voulait bien. Il se concentra et fit un pas. Il était derrière les alliés, dans la pente. Il enduisit ses lames de poison frais. Si le problème était les démonistes, il allait s'en occuper personnellement.
Il s'en retourna calmement dans la mêlée, subtilisa la dernière grenade de Gunny et traversa une nouvelle fois les lignes de guerriers orcs comme s'il était un spectre. Il balança la grenade au milieu des démonistes – c'était une aveuglante. Un grand flash de lumière les éblouit tous.
Ce fut à leur tour de connaître la peur. Une pluie de coups de dagues incisifs et précis s'abattit sur eux. Il n'y avait que deux lames, maniées par un seul combattant, mais elles semblaient mille. Il en tomba les trois quarts, égorgés ou éventrés. Le sable s'imbiba de sang. Derrière, l'unité d'élite put enfin briser les lignes ennemies. Et pénétrer dans la hutte.
Laquelle était pleine d'orcs, mais vide de chef. En plein milieu de la salle, une grande trappe était ouverte, un carreau d'arbalète brisé gisant au bord. Il s'était enfui.
La bataille reprit de plus belle.
Joannes s'abattit au sol, exténué. Les dix guerriers orcs gisaient au sol, jugés. Il avait survécu. La Lumière ne l'avait toujours pas abandonné. Mais il savait que son jour viendrait. Joannes était humble. Profondément et sincèrement. Il ne se jugeait jamais assez digne d'être sauvé.
Il se recueillit encore, longuement. Ses forces revinrent peu à peu. Dehors, le fracas des batailles grondait. Pendant quelques instants, le sol avait même tremblé et un cri suraigu avait retenti. Apparemment quelques forces surnaturelles avaient participé à l'affrontement.
Il se releva et mit en place les explosifs. Il était censé au départ faire sauter l'armurerie pour empêcher des orcs encore désarmés et mal réveillés de s'équiper. C'était très largement un échec. Non seulement la bataille avait commencé depuis belle lurette, mais elle allait se finir que l'armurerie était toujours debout. Il était devenu parfaitement inutile de la faire sauter. Mais c'était sa mission, et on ne savait jamais. Après tout, ces orcs-là venaient sûrement prendre des armes. Il y avait une trappe au sol, d'où ils étaient sortis. Très vraisemblablement ils venaient du surplomb.
Il fit courir sur le sol des traînées de poudre à partir des trois coins où il avait placé des explosifs, et les fit se rejoindre à l'extérieur. Il suffisait de mettre le feu à la poudre, et la flamme courrait sur le sable jusqu'aux charges. Enfantin.
Sauf que Gunny lui avait donné un engin qui était censé produire du feu, et qu'il ne se souvenait plus comment ça marchait. C'était grossièrement une boule, avec des trous, des boutons, des interrupteurs et une grille minuscule. Il tenta diverses combinaisons. En vain.
Joannes geignit. Mais pourquoi ce bidule était-il si compliqué alors que sa fonction première était si simple ?
Soudain il eut un éclair d'intelligence. Il alla ramasser un morceau de bois du mur déchiqueté de l'écurie, et l'enflammer sur une tente qui brûlait non loin. Il jeta le brandon sur la poudre et courut se mettre à l'abri.
Gunny avait été généreux sur les charges.
L'explosion non seulement fut assourdissante, explosa l'armurerie en envoyant valdinguer des armes qui fusèrent de partout comme des missiles, mais fit également un cratère dans le sol de douze mètres de rayon.
Joannes se releva de derrière la pierre où il s'était abrité. Ses tympans sonnaient encore, mais il entendait une voix grondante provenir du cratère. Au moment de l'explosion, il y avait quelqu'un dans le tunnel. Il s'approcha.
Au milieu de cadavres d'orcs à moitié ensevelis, un démon terrifiant sortait de terre en s'ébrouant et en rageant. Il avait l'allure d'un Eredar, avec des sabots, mais il avait la peau rose, des petites cornes fines et des ailes… Il faisait bien six mètres de haut.
Nathrezim. Un Seigneur de l'effroi.
Le sang de Joannes ne fit qu'un tour. Il se rua sur lui.
« Par la Lumière ! Démon, ici et maintenant, tu as trouvé ton juge ! » D'un mot il imprégna le corps du démon d'une faiblesse à la Lumière.
« Que mon arme acquière la force de ma foi ! » Sa masse s'illumina d'une aura scintillante.
Le démon, redressé, le regarda comme on considère un insecte échoué dans un verre de vin.
« Que la Lumière te renvoie au Néant ! » Un puissant sort du Sacré ébranla les entrailles du Seigneur. Sous le coup de la tentative de renvoi, il dut mettre un genou à terre. Cette fois, il s'énerva.
Il balança un coup de main griffue au paladin, qui y opposa son bouclier. Les griffes y creusèrent de profonds sillons. Il riposta de sa masse dans les jambes du démon. Les coups n'étaient pas puissants mais chacun résonnait dans tout le corps du Seigneur. Et Joannes consacra de nouveau le sol. Le Sacré emplissait le corps du Nathrezim, repoussant l'Ombre. C'était un déchirement intérieur. Il trouva la force d'envoyer valdinguer le paladin d'un coup de sabot, et voulut prendre son envol.
Joannes n'était pas de cet avis. « La Justice n'attend pas, démon ! » D'un mot il l'étourdit. Le Seigneur retomba. Le paladin retenta un renvoi. Ses forces s'épuisaient déjà. Il fallait faire vite, et profiter de ce que le démon l'avait sous-estimé. Il lui avait laissé l'avantage, il fallait le lui faire regretter.
Les entrailles du Nathrezim furent encore secouées atrocement. Mais il était puissant. Il résistait à la magie du paladin. Et il était vraiment furieux.
Il fondit sur Joannes et le martela de coups. Ses griffes réduisirent en charpie le bouclier, creusèrent les plaques de son armure, le blessèrent profondément en de multiples endroits. Le paladin dut faire face à la réalité. La différence de puissance était nette. C'était plus qu'incertain qu'il survive cette fois.
Alors qu'un ultime coup de griffe allait lui arracher la tête, Joannes s'entoura d'une bulle d'invincibilité et pria. Toutes ses blessures se refermèrent. Le démon attendit, le regard terrible.
L'armure tomba littéralement en miettes.
Le paladin détacha de nouveau son libram. Le livre s'ouvrit, inondant Joannes d'une douce lumière. La Grâce l'envahit.
« Que la colère divine s'abatte ! » Il incanta son plus puissant sort. Un météore de Lumière frappa le Seigneur, le faisant tomber à la renverse. Joannes, la bulle dissipée, en profita pour consacrer de nouveau le sol. Il sauta sur le torse du Nathrezim, qui voulut se redresser d'un coup d'aile. Joannes appliqua la main sur la poitrine du démon et y libéra une décharge de Lumière pure. Le Seigneur hurla, et planta ses griffes dans les flancs du paladin. Profondément.
Joannes tomba à genoux sur le vaste torse. Il n'avait plus assez de forces. Il devait choisir entre achever le démon et se soigner. Mais se soigner ne le sauverait pas.
D'un mot il jugea une dernière fois le Nathrezim. Ce dernier sentit toute la pureté d'âme du paladin se transformer en vague dévastatrice dans les tréfonds de son âme démoniaque. Il tuait le démon en refusant ce qu'il représentait. Il niait tant l'existence du Seigneur que dans sa ferveur, dans chaque coup de masse, cette existence se trouvait refoulée, poussée au non-être.
La vue du démon se brouilla. Il ne pouvait plus bouger. Les griffes glissèrent hors du torse de Joannes, libérant un flot de sang. Le paladin, lâchant sa masse, les dents rougies par des hoquets sanguinolents, se concentra une dernière fois. Une autre masse apparut dans sa main droite, faite de Lumière pure. Il la balança dans la tête du Nathrezim, projetant définitivement son âme damnée dans le Néant. Son corps s'effaça, laissant Joannes étendu sur un plastron vide.
Il semblerait que mon heure soit enfin venue.
Sa vue se brouilla, et il s'endormit d'un sommeil sans rêves, baignant dans la mare de son sang.
Là-haut, les derniers orcs étaient massacrés. La bataille était gagnée.
Gunny avait rassemblé tous les survivants sur la place centrale de Kil'Sorrow. Le bilan était mitigé. Certes ils avaient vaincu, mais les pertes étaient très lourdes. Seule la moitié des combattants était encore debout. Des chamans, paladins et prêtres passaient en revue tous les corps étendus pour tenter d'en sauver le plus grand nombre. Gunny commanda de dresser un grand bûcher au milieu de la place. Des soldats y jetèrent les cadavres de ceux qu'on ne pouvait rappeler. Le lieutenant-commandant pour chacun prononçait quelques phrases et clamait leur nom, pour que leurs camarades s'en souviennent – et prient pour leur âme, s'ils avaient un dieu à prier. La scène était belle et calme. Personne ne pleurait. L'unité d'élite se reposait et pansait ses blessures en silence. Dignité et fermeté d'âme avant tout.
On apporta le petit corps de Thiwwina sur un brancard. Gunny s'émut mais n'en laissa rien paraître, et chercha quelques phrases d'éloge. Les soldats allaient livrer le cadavre aux flammes.
« Attendez ! », fit une voix impérieuse.
Joannes, soutenu par un camarade, arrivait en titubant, presque nu, le regard brillant de souffrance. On l'avait sauvé. Il parvint au brancard. Il posa la main sur le front de la gnomette et ferma les yeux. Tous le regardèrent, muets. Ils savaient déjà qu'il avait vaincu, seul, un puissant Nathrezim. Le Branleur avait en ce moment l'aura d'un héros. Il n'inspirait plus que respect et admiration.
« Je vois, murmura-t-il. L'âme a été brisée ». Il se tourna vers Gunny. « Si vous permettez mon Lieutenant-Commandant, je vais la ramener.
— Je ne vois aucune objection à ce que vous essayiez, mon vieux », dit le nain, la voix tremblante.
Joannes ferma les yeux et pria. Le corps de Thiwwina fut entouré d'une aura lumineuse. Le paladin communiqua avec le plan de la Lumière. Il intercéda pour la rédemption. Il l'obtint. Il put sentir la plaie béante de l'âme, la voir. Il demanda la guérison.
Tous virent soudain comme de fines poussières lumineuses apparaître dans l'air et se précipiter dans le corps de Thiwwina via la main de Joannes. C'étaient les miettes d'âme éparpillées par la graine. Le paladin la reconstruisait. Personne n'avait jamais vu ça.
Joannes rouvrit les yeux. Il se tourna vers Gunny – il avait le visage d'un saint – et dit : « Mon combat contre le démon et ma demi-mort m'ont mis en état de Grâce, mon Lieutenant. Je ne sais combien de temps la Lumière me jugera digne d'y rester, mais pour l'heure, je suis capable d'obtenir le rappel d'âmes perdues.
— Eh bien au boulot alors », répondit Gunny en souriant.
Le visage de Thiwwina reprit des couleurs. Elle était revenue à la vie. Elle dormait paisiblement.
La bataille avait révélé un héros. Le nain se jura que s'il y avait un jour une fin à cette guerre, le nom de Joannes Bluemill se ferait entendre dans les réunions de généraux.
Le tunnel après enquête s'avérait partir loin vers le nord-est. Dans la direction exacte d'Auchindoun. De fait, le Nathrezim n'avait pas fui les alliés. Ce n'est pas un groupe de deux cents mortels qui effraie un Seigneur de l'effroi à la tête d'une armée de gangr'orcs. L'hypothèse retenue était qu'il avait été informé d'une façon ou d'une autre de l'attaque de l'armée alliée sur Auchindoun, et qu'il avait sans attendre entrepris de rejoindre discrètement le Labyrinthe, base principale du Conseil des Ombres, pour aider dans la bataille, voire qu'il en avait reçu l'ordre impérieux par un supérieur. Il n'avait donc pas voulu perdre davantage de temps à Kil'Sorrow.
Oui, c'était l'explication la plus probable. Dans tous les cas, le fait était qu'il rejoignait Auchindoun, et qu'il y aurait fait un massacre. Joannes, seul, avait sauvé des dizaines voire des centaines de vies.
Un autre soldat cependant faisait l'objet des conversations entre survivants. On avait retrouvé Stropovitch méditant assis contre un mur du bâtiment des pratiques occultes. Dans la salle, des dizaines de cadavres de démonistes et de démons mineurs, des restes d'Infernal, et surtout, l'immense corps décapité d'une Shivarra. L'exploit était encore deux à trois fois plus impresionnant que celui de Joannes. C'est-à-dire absolument inexplicable. Quel que soit le temps qu'on pouvait passer à tenter de comprendre, c'était vain. Le massacre perpétré par le dræneï était très loin au-dessus des capacités des mortels. Mais encore une fois, sans doute fallait-il pour l'unité d'élite se contenter de constater qu'il les avait tous sauvés.
Le guerrier revenait d'ailleurs du pentagone, escorté de soldats intimidés. Il marchait lentement, perdu dans ses pensées. Il alla s'asseoir avec les autres. Personne ne l'avait vu manifester les symptômes, et ils s'étaient dissipés. Mais tous les yeux étaient rivés sur lui. Des yeux incompréhensifs. Autant Joannes avait l'aura d'un saint, autant Stropovitch avait l'aura d'une puissance terrifiante voire démoniaque.
Ce dernier, lui, rêvait toujours.
Elle a prononcé le mot Eredar. Elle me demandait si j'en étais un. Elle doutait. Je sentais le démon à plein nez. Et cet orc qui me reconnaissait… qui était heureux… Peut-être était-il au courant du projet dont je suis la victime. Serait-ce le Conseil qui l'a organisé ? C'est très probable. C'est l'un d'eux qui a implanté ce démon en moi. Velen a dit qu'il ignorait s'il s'agissait d'un nouveau démon ou d'un ancien qu'ils tentaient de ramener. Et cet orc a semblé vouloir prononcer un nom…
Soudain, sa pensée se brouilla. Son esprit refusait catégoriquement d'y penser.
« Finalement, Darotân n'avait peut-être pas menti », souffla une voix à son oreille.
Le dræneï sursauta. Farôn se tenait à sa droite et mangeait tranquillement une pomme – dont on se demandait bien où il l'avait trouvée.
« Qu'importe, ajouta l'elfe. Quel que soit ce que tu caches, ça ne changera rien à mon estime. Nous sommes frères d'armes – et complices. D'ici peu nous nous mettrons en route pour le Bastion de l'Honneur à la Péninsule ».
Stropovitch comprit. L'attaque de Zeth'Gor. L'assassinat de Darotân.
« Garde ta fabuleuse énergie pour notre vengeance, dræneï, dit Farôn non sans une légère pointe d'ironie. Tu devras même la contenir pour l'affrontement. Regarde Joannes. Un paladin est puissant contre un démon ».
Tu ne comprends pas, Farôn. Je ne suis pas un démon. Si ma conscience se laisse envahir, mon corps risque de se faire posséder par celui qui dort en moi. Tant que je garde le contrôle, je pourrai déployer ma puissance sans qu'un paladin puisse riposter. D'autant plus que mon démon est d'un genre particulier. Il n'a jamais manifesté de pouvoir lié à l'Ombre. Il préfère carboniser.
Stropovitch eut un léger sourire. Il n'avait plus peur. Il possédait la puissance et le contrôle. Il n'avait rien à craindre.
« Tu penses tellement fort que je peux t'entendre, lança calmement l'elfe en sortant une seconde pomme de sa giberne. Malgré ce que tu crois, tu ne contrôles pas. Tu es en train de changer, Stropovitch. Tu deviens orgueilleux. Tu vas commencer à aimer le sang. A la base, tu es un combattant respectable, juste et droit, mesuré et stratège. Tu vas devenir impitoyable, sauvage et barbare. Ne m'oblige pas à accomplir la mission que l'on m'a donnée ».
Comme si tes menaces pouvaient me faire peur.
Farôn disparut. Stropovitch leva les sourcils.
« Je suis de ceux qui choisissent le moment pour leurs proies de mourir… », murmura-t-on à son oreille gauche. Le dræneï sursauta et voulut se retourner – mais le tranchant d'une dague était appliqué contre la peau de son cou. Il voulut saisir rageusement la main qui tenait l'arme, mais elle n'y était plus. L'elfe était de nouveau assis à sa droite, continuant de manger sa pomme, les dagues rentrées dans leurs fourreaux. « … ainsi que celui de leur propre mort », ajouta-t-il d'un ton léger.
Une armée de griffons attendait l'unité d'élite à Telaar. Bien qu'entièrement remis sur pied par les soigneurs, les combattants commençaient à ressentir les effets de la nuit blanche. Il devenait urgent pour eux de se reposer.
Ils arrivèrent au Bastion de l'Honneur en fin d'après-midi. Gunny, lui-même éreinté, organisa rapidement l'établissement d'un camp en plein milieu du Bastion – la caserne était déjà pleine, d'autant plus que la garnison avait été renforcée. Darotân allait diriger l'opération personnellement, il arriverait en soirée. L'attaque de Zeth'Gor était prévue pour le lendemain à l'aube.
Gunny convoqua Thiwwina, Joannes, Stropovitch et Farôn. « Comme vous vous êtes particulièrement illustrés à Kil'Sorrow, j'ai réservé des chambres pour vous à l'auberge. Un bon lit, c'est le mieux qu'on a à vous offrir pour l'instant. Reposez-vous bien, le Maréchal Darotân réveillera tout le monde au milieu de la nuit pour expliquer le déroulement des opérations avant l'attaque. Allez ouste ».
Ils le remercièrent et se dirigèrent vers l'auberge.
« C'est absolument zénial, dit la gnomette, toute fraîche et reposée, elle, en gravissant l'escalier menant aux chambres. Il avait l'air de s'excuser de n'avoir que ça à nous offrir, mais en ce moment, entre une médaille et un lit, beaucoup soisiraient le lit, bon moi ça va, ze suis un peu morte tout ça, mine de rien ça vaut trois nuits de sommeil de crever, pis ze suis revenue de vassement loin, encore un record à mon actif ze dirais, faudra que ze fasse une liste un zour, histoire que les biographes oublient rien, on sait zamais, sont touzours forts pour dénisser des histoires de cœur qui n'ont zamais existé, les écrivains, mais pour le reste, on peut pas leur faire confiance, en fait ze devrais écrire moi-même ma vie, t'en penses quoi Strop… bonzour madame la sèvre ! donc ze disais… »
Stropovitch, qui avait les yeux rivés sur les marches, analysa le mot. « Sèvre », ça doit vouloir dire « Chèvre ». Une madame Chèvre, ça pourrait être une consœur dræneï – ce surnom, il l'avait déjà entendu dans la bouche d'Azerothiens.
Il leva des yeux ensommeillés. Qui s'écarquillèrent. Il manqua tomber à la renverse dans l'escalier.
En face de lui, la dræneï le regardait avec des yeux embués, figée, incrédule.
Hama.
Nous prîmes l'habitude Hama et moi de manger ensemble le soir. Je pensais avoir droit à d'âpres négociations avec Ondraïev, mais il n'en fut rien. Il s'en réjouit grandement, même. Il n'attendait que cela, une occasion de se dégager des responsabilités que lui avaient données Velen, pour pouvoir passer des soirées avec ses collègues.
Il n'y avait rien de bien exceptionnel à faire dans l'Exodar en matière de dîner. Nous étions rationnés, d'une part. Et puis la nourriture n'était pas très variée. Les chasseurs, au moment du départ, avaient parcouru Nagrand en toute hâte, en capturant la quasi-intégralité des troupeaux de sabots-fourchus et de talbuks. Nous avions ainsi le lait et la viande. Quant aux fruits, des parterres de vignes telaari ceignaient les différents halls. La magie des Naarus préservait nos bêtes et nos arbres des maladies. Pour l'eau, celle invoquée par les mages était trop pure, et en prévision de cela, avant de partir, ils avaient ouvert un portail dans une rivière souterraine de Nagrand. Ainsi l'eau était apportée directement de la rivière dans l'Exodar via un second portail établi dans le vaisseau, maintenu sans discontinuer par des mages qui se relayaient. Il en était de même pour l'air. Plusieurs gigantesques portails à plusieurs endroits du vaisseau faisaient office de bouches d'aération. La magie donnait vraiment des possibilités illimitées.
Pour égayer un peu l'éternel steak de talbuk et l'éternel bol de raisins, j'avais donc apporté un peu de gâteries invoquées par Ondraïev (qui m'avait bien caché ce talent l'enflure, « pour ne pas faire de moi un enfant gâté » soi-disant, ben voyons… ), en l'occurrence des roulés à la canelle, sa spécialité. Ce n'était pas nourrissant mais l'artifice était parfait. Hama était ravie.
Ses parents, tous deux hauts dignitaires de la Main, ne comprenaient pas ce qui se passait. Leur fille avait vécu dans une bulle jusque là. Admirée mais jalousée ou considérée comme inaccessible, elle n'avait toujours eu comme réelle compagnie que celle de Darotân et de ses deux sbires. La voir parler avec un rustre réputé être le seul disciple d'Arcân le Sans-Lumière, ce qui impliquait aux yeux de la bonne société qu'il avait à peu près tous les pires défauts et pas la moindre qualité compensatoire, c'était inexplicable. Et puis évidemment le fait que je sois muet ne les aidait pas à comprendre. La patience dont faisait preuve Hama en me regardant écrire pour la moindre remarque les ébahissait.
Elle me demanda à brûle-pourpoint le second soir si ça m'était arrivé d'écrire des poèmes. Apparemment cette question la démangeait depuis la veille, où elle avait déploré le manque de sensibilité flagrant de la quasi-totalité de nos camarades. J'hésitai puis répondis par l'affirmative. Elle prit une mine heureuse, me pris par la main et m'entraîna dans son univers – sa chambre séparée du reste du monde par de lourds rideaux, chose qui n'est absolument pas pratiquée par notre peuple. Elle se coupait complètement de la lumière des cristaux et s'éclairait à la bougie.
Elle me fit découvrir un trésor. Elle écrivait depuis petite des poèmes longs et magnifiques. Elle avait lu toute la bibliothèque de Kalten. Des livres sur Argus elle tirait des vers nostalgiques sur un paradis terrestre perdu. Elle chantait la féerie d'un monde enchanté, où l'horizon souriait, où les arbres se penchaient vers les passants, où les montagnes échangeaient des cantiques. Des livres sur la corruption d'Archimonde et Kil'Jæden et le premier exil, elle tirait des vers tragiques sur la trahison d'un idéal, la grandeur de Velen dans la souffrance, la perte de l'espoir et la peur de la fin du monde. De Draénor, elle chantait les vallées et les rivières, les peuples pacifiques, la paix du ciel et de la nature. Elle savait également l'art de l'épopée, en contant la résistance âpre mais vaine de notre peuple contre les démons et les orcs corrompus. Là elle chantait le sang, elle chantait le sifflement des lames et les échos des sorts, la fumée des brasiers et le silence des ruines, les cris et les larmes, la danse de la vie et de la mort. Et pour ce nouvel exil elle se refusait aux pleurs. Elle chantait les Naarus et la Lumière, elle chantait l'espoir, la foi et l'amour.
Quand elle psalmodiait doucement ses vers en s'accompagnant d'une cithare, je sortais du temps. C'était un enchantement comme jamais je n'aurais imaginé en vivre. J'avais en même temps l'impression d'être indigne de telles faveurs. Mais elle faisait ces merveilles avec tant de simplicité et de modestie, qu'elle ouvrit de grands yeux quand je lui fis part de ma honte. « Darotân a toujours trouvé mes œuvres médiocres et sans intérêt », confia-t-elle. « Je pensais bien que ce ne devait pas être si mauvais, mais es-tu sûr que tu ne tombes pas dans l'excès inverse ? » demanda-t-elle ensuite avec un sourire ému. Je défaillais régulièrement d'un trop-plein d'émerveillement. Elle riait parfois de mes mines atterrées. Elle ne me croyait pas quand je disais manquer de m'évanouir devant tant de beauté, de talent et de sensibilité. Elle était devenue à mes yeux plus divine que les naarus.
Elle me demanda tous les jours de lui présenter mes propres vers. Je repoussai longtemps, mais dus m'exécuter. Ce fut avec grande honte que je lui tendis un soir une liasse d'extraits recopiés – les manuscrits originaux étant illisibles. Elle m'arracha le tout des mains avec un gloussement de triomphe et lut à voix haute.
« Mon rire est plein de pleurs et mes larmes ricanent.
Je suis celui qui crie dans le vent boursouflé
Où le Néant chantait des cantiques profanes,
Où les morts lancinants me donnaient des soufflets ».
Elle leva des sourcils incompréhensifs.
« Je suis un lourd chaos boitant sur ses chevilles.
Mes mains furent brûlées par un fleuve de plomb ;
Elles creusent la terre où dorment les charmilles,
Mais ne peuvent sentir ni saisir de bourgeons. »
Elle était émue.
« Je fus le noir souci des orgues infernales :
Elles hurlaient parfois et roucoulaient toujours.
Dites-moi la beauté des ombres sépulcrales
Pour que leur fils revienne en leurs froides amours »
Elle pleurait. Elle me rendit la liasse et me prit dans ses bras.
Tout était dans la même veine. Mais comment lui dire… Je ne savais comment décrire les sensations qui accompagnaient mes jours depuis mon immolation. Une angoisse permanente m'étreignait le cœur. Une peur ancrée profondément en moi, qui troublait mes pensées, hantait mes nuits. Une souffrance perpétuelle dans mon âme, comme un crissement discontinu de griffes sur une table de verre. Et puis cette solitude terrible, insupportable, que la compagnie pince-sans-rire d'Ondraïev n'effaçait jamais. Cette suspicion et ce mépris permanents dans les regards des autres. Hama pensait que je ne m'en préoccupais pas, mais c'était inexact. Je voulais au plus profond de moi n'accorder d'importance qu'aux jugements de Velen et d'Arcân. Mais je n'y suis jamais parvenu. Avec mon maître et le Prophète, je gardais une distance infranchissable, celle du respect infini que je leur devais. L'âme torturée et le cœur vide, je luttais tous les jours contre la folie. J'en obtenais un recul permanent sur ce qui se passait autour de moi. Tout tournait comme dans une pièce de théâtre. Le vrombissement dans mon crâne me distrayait sans cesse, me tirait un peu en marge de la réalité, juste ce qu'il fallait pour être étranger aux autres. Les considérer, silencieux, analyser leurs manèges quotidiens. Etre là dans l'indifférence et la pénombre. Et écouter son cœur gémir faiblement.
Mais tout changea. Nous devînmes inséparables. Elle me fit beaucoup lire. Je fus initié à son monde, un monde où tout sentiment est un poème, toute sensation une note de cithare. Je naviguais donc entre deux univers contraires, le sien le soir et celui d'Arcân le jour. Je lui demandai une fois si cela ne la dérangeait pas de fréquenter un guerrier inapte à la magie et à la Lumière – et dont l'éducation était entièrement à faire. Elle me répondit mystérieusement, gênée. « Je ne vois pas pourquoi ta voie me dérangerait. La sensibilité, ce n'est pas la voie choisie qui la crée ; la lecture, tous également peuvent la pratiquer, et elle embellit le cœur de chacun sans distinction ; et il y a des avantages à toutes les disciplines ». Des avantages… « Au fait, dit-elle en se forçant à adopter un ton anodin, je n'ai toujours pas pu assister à un de tes entraînements, et justement Kalten est convoqué avec les autres maîtres par O'ros demain après-midi. Il n'y a comme toujours qu'Arcân, en tant que Sans-Lumière, qui est dispensé des réunions générales – car elles sont sacrées. C'est une excellente occasion, non ? » Elle vint donc. Et je crus comprendre.
Hama adorait les exercices qu'Arcân m'imposait. Elle admirait la force et l'endurance déployées. Elle nous dévorait des yeux quand nous nous affrontions dans des fracas assourdissants de lames et des expressions terribles sur le visage. Elle scrutait le jeu des muscles dans les mouvements. Je compris de quels avantages elle parlait. Aussi contradictoire que cela puisse paraître, la douce et cultivée Hama, nourrie de poésie, chanteuse d'espoir et de foi, se mordait la lèvre inférieure devant les deux mâles les plus musclés du vaisseau. Et c'est toute chose qu'elle m'accueillit à la fin du cours, ravie, des étoiles dans les yeux, la voix traînante. J'en restai complètement perplexe.
Arcân me fit un clin d'œil d'un air goguenard quand nous repartîmes. Il ajouta un signe de main assez explicite. J'en rougis presque.
Chez elle, il n'y avait personne. La réunion durait, et ses parents, en tant que hauts dignitaires de la Main d'Argus, y étaient conviés. Elle me guida nonchalamment dans sa chambre, comme d'habitude. Sauf qu'elle resta debout et posa une main sur ma chemise encore moite de sueur. Elle trembla de nervosité et nos yeux se rencontrèrent. Son regard était coupable, et demandait l'indulgence. Elle avait peur de ce que je pouvais penser. Elle continua pourtant, avec toujours l'air de demander pardon.
Elle glissa sa main sous la chemise et me carressa le torse lentement, en frissonnant. Je sentis son désir. Une pulsion me prit. D'un bras je la saisis à la taille, la soulevai et l'embrassai longuement et fiévreusement.
Quand je la lâchai, ses jambes ne la tinrent pas. Elle s'étendit mollement.
Il était temps de bouleverser définitivement ma vie. D'en changer le thème, comme d'un poème. Les sensations s'enchaînèrent en douces notes de cithare, et le lendemain j'en fis des mots.
La lueur des bougies semble être une complice,
Tant elle correspond à nos tacites vœux ;
Contempler ton grand corps m'est alors un délice,
Et mon regard intense en est l'ardent aveu.
Ta frayeur est légère, et ton rire adorable,
Lorsqu'un élan soudain me projette sur toi,
Et dans cet océan de chaleur malléable
J'enivre tous mes sens en invincible émoi.
Mon esprit devient flou, les mots l'ont déserté.
J'ai laissé sur le seuil mes pensées pour autrui.
Un éternel présent porte notre unité :
Ce despote, le Temps, a pris congé sans bruit.
Mes lèvres et mes mains te veulent tout entière,
Je presse et je pétris, je caresse et je mords.
Mes baisers font frémir l'étendue de ta chair.
La chaleur de ta peau irradie tout mon corps.
L'amour et le désir conjuguent en nos cœurs
Une force infinie qu'ils tiennent l'un de l'autre,
Et dans le tourbillon d'une commune ardeur,
Nous sentons l'absolu, et nous le faisons nôtre.
Stropovitch, sous les yeux étonnés de ses compagnons d'armes, amena doucement Hama contre lui et disparut avec elle dans sa chambre, fermant la porte à double tour.
Il ne lui posa de questions. Elle avait disparu au moment où le vaisseau s'était écrasé, et avait été portée au nombre des victimes. Elle était vivante, c'était la seule chose qui comptait. Elle non plus ne dit rien. Elle se pelotonna contre lui et le sentit s'endormir dans leur bulle de tendresse. Elle promena sa main longtemps sur le grand corps du guerrier, pensive.
Au milieu de la nuit, les cors retentirent. La garnison du Bastion et l'unité d'élite se rassemblèrent sur la place centrale. Stropovitch et Hama s'éveillèrent et échangèrent un long regard, où ils se dirent tout leur amour. Elle le regarda s'équiper. Il sortit de la pièce sans se retourner.
Donjon du Bastion, salle du commandant.
« Non, dit sèchement Darotân.
— Mais il a parfaitement accompli sa mission à Kil'Sorrow, insista Gunny. Je réponds de lui, il est absolument fiable, et c'est le meilleur.
— L'assassinat du chef est une méthode éprouvée et extrêmement efficace contre les gangr'orcs, ajouta Danath Trollbane, commandant en chef du Bastion. Ils sont tellement bêtes que le chef est le plus souvent le seul cerveau, le seul stratège, la seule réelle source de commandement. Laissons le dénommé Farôn infiltrer sa hutte et lui régler son compte. Le nombre de pertes sera réduit de moitié par rapport à une offensive normale.
— C'est moi qui dirige cette opération, trancha Darotân. D'après votre propre rapport, Lieutenant-Commandant Bearstrength, sa mission à Kil'Sorrow s'est soldée par un échec, et sans ce Joannes Bluemill l'armée régulière aurait eu un Nathrezim à Auchindoun. De plus, j'ai horreur de ce genre de procédés. C'est une guerre sainte, je vous le rappelle. Et comme l'a si bien prouvé Joannes, la Lumière n'a pas besoin de ruses ignobles pour triompher.
— Certes, mais comme je vous le disais, répéta doucement Danath, ce n'est pas tant une question de victoire que de nombre de morts. Si nous décapitons l'armée ennemie, leur défense deviendra désorganisée et hésitante. Sans vouloir vous contredire mon Maréchal, la guerre sainte sera celle menée au Temple Noir. Epargnons autant d'hommes que nous le pourrons en vue de l'affrontement final.
— Rappelez-moi comment un orc devient un gangr'orc, Commandant Trollbane ?
— Par l'injection de sang de démon dans leurs veines, mon Maréchal.
— Eh bien lutter contre les puissances démoniaques est une mission sacrée. En avant, nous avons perdu assez de temps ».
Pour mener à bien cette opération, Darotân avait sous ses ordres pas moins d'un millier d'hommes. Ils étaient tous réunis en cercle sur la place du Bastion. Le paladin fit sécarter la foule pour rejoindre le centre, et expliqua la bataille d'une voix forte et claire, une main dans son dos cambré, l'autre traçant des signes sur le sol au moyen d'un long bâton.
« Alors comme vous le savez déjà, cette opération est l'échauffement avant le nettoyage de la Citadelle. La victoire sera écrasante, mais toute erreur vous coûtera un peu des précieuses forces que vous devez conserver pour la suite. C'est pourquoi je la dirige personnellement.
La forteresse de Zeth'Gor est la dernière base du clan orc de l'Orbite-Sanglante, maintenant réduit à une bande de brutes écervelées. Elle est très grande et contient, d'après les renseignements établis par nos griffonniers, environ cinq cents orcs. Ce sera donc du un contre deux – notre avantage est énorme. De plus, la seule difficulté pour nous sera ces six tours de garde, quatre contre le rempart sud – c'est-à-dire deux de chaque côté de la porte – et deux autres, plus petites, encadrant la hutte du chef, qui est attenante au rempart nord. Nous ne savons par quel miracle, ces bêtes sont équipées d'armes à feu, et en font usage avec une certaine efficacité. Leurs fusiliers sont nombreux et tireront à travers des meurtrières. Il faudra donc concentrer la puissance de feu des mages sur l'entrée pour envahir la forteresse le plus vite possible. Une fois à l'intérieur, les tours seront la priorité. Je laisserai vos supérieurs directs expliquer à chaque régiment son rôle spécifique. Les griffonniers n'ont pas repéré d'enceinte interne, mais la grande hutte sera très certainement cernée de barricades à notre arrivée. Une fois les troupes neutralisées, ce sera encore une fois aux mages de réduire en cendres leurs fortifications improvisées. Restera à nettoyer. Le mot d'ordre : aucun rescapé, aucun prisonnier. Si vous avez des questions, posez-les à vos chefs en route. Nous sommes partis ».
De la fenêtre de l'auberge, Hama regardait Darotân. Calmement. Elle maîtrisait parfaitement sa haine. Son visage était sans expression.
Un gnome à l'âge indéfinissable, aux yeux caves soulignés de cernes noires et la peau très blanche, s'approcha d'elle. Il caressa sa fine barbichette noire et s'adressa à elle en démonique.
« J'ai senti une présence démoniaque particulière cette nuit dans ta chambre, dit-il d'un air finaud. T'essaierais-tu en cachette à exercer mon art ?
— Je ne l'ai pas invoqué, répondit-elle dans la même langue. C'est un ancien amour perdu et retrouvé.
— Oh, voilà qui est étonnant ! La sombre et impitoyable Hama ! Des sentiments ! – il ricana. Tu ne pouvais en effet aimer qu'un démon.
— Ce n'est pas un démon.
— Ah bon ? C'est bien étrange alors, fit-il incrédule. Je peux tenter de l'asservir, ainsi nous serons fixés.
— Essaie et tu es mort, dit-elle d'un ton neutre, les yeux toujours fixés sur le paladin.
— Quel dommage, fit-il, sincèrement déçu. Dans tous les cas, je suis venu t'informer, puisque tu n'as pas daigné te présenter, que notre unité ne partait pas à Zeth'Gor, mais faisait partie des forces désignées pour assurer la protection du Bastion. En bref, on va s'ennuyer. Cela me manque de jouer avec les âmes de pauvres mortels incapables d'opposer la moindre résistance…
— En même temps, dit Hama avec un sourire diabolique, m'en prendre aux âmes des gangr'orcs m'a lassée. Je me demande comment crie celle d'un vilain petit gnome lorsqu'on la plie lentement jusqu'à la rompre… »
Le démoniste miniature ne trouva pas la plaisanterie à son goût. Il redescendit en soupirant, perdu dans d'obscures pensées. Il s'arrêta cependant à mi-chemin et demanda : « C'est cet amant qui t'a mise sur la voie de l'Ombre ?
— Non. En fait… , ajouta-t-elle après un long moment d'hésitation, il me croit prêtresse de la Lumière. »
Le gnome éclata d'un grand rire moqueur. Il en avait les larmes aux yeux. « Et il va réagir comment quand il va voir ce que tu es devenue ? fit-il avec des yeux brillants de sarcasme.
— Je n'en ai absolument aucune idée », dit-elle en soupirant et en détournant ses yeux tristes de la fenêtre, d'où l'on pouvait voir l'armée partir vers Zeth'Gor.
Sous les pas de l'armée la terre sèche et rouge de la Péninsule s'effritait et se tassait. Les craquelures du sol se comblaient d'une fine poussière. La troupe marchait dans une nuée hostile. Le sable soulevé pénétrait les poumons et torturait les yeux. Tous étaient silencieux. Le plan de bataille exposé par Darotân était trop simple. Personne n'osait croire que tout allait se dérouler aussi aisément. Les combattants, l'air grave, se préparaient mentalement à l'apparition de difficultés inattendues.
« C'est ce soir », entendit Stropovitch.
Farôn venait d'apparaître à sa droite. L'elfe parla de façon décontractée et nette. Il savait l'art de ne se faire entendre que d'une seule personne.
« Cette bataille va nécessairement être plus difficile que prévu. L'armée ne pourra pas enchaîner sur la Citadelle avant demain. »
Le dræneï écoutait avec attention, le visage impassible.
« La Péninsule est parcourue de dunes et de crevasses. Nous aurions pu nous dissimuler à la vue de la Forteresse jusqu'à l'approcher de trois cents mètres. Là, ils vont nous repérer à plus d'un kilomètre, puisque Darotân nous fait marcher à découvert. Les orcs vont avoir au moins un quart d'heure de préparation avant que nous n'atteignions les murs. Il n'y a rien qui puisse justifier une attaque à l'aube si l'ennemi nous accueille préparé. »
Stropovitch fronça un sourcil d'un demi-millimètre.
« Cette nuit je donnerai rendez-vous à Darotân à l'extérieur du Bastion, en prétextant vouloir lui faire mon rapport sur la mission qu'il m'a donnée – t'assassiner. Nous serons deux à l'accueillir. J'effacerai les traces. »
C'était clair et concis.
« Danath ouvrira une enquête immédiate mais ne pourra pas retarder l'attaque de la Citadelle, car ce serait désobéir aux lois de la guerre-éclair édictées par le Conseil. Comme je me serai arrangé pour ne laisser aucun indice, cette première enquête ne donnera rien. En revanche, une seconde sera certainement ouverte après la guerre. Si tu veux jouer la prudence, il serait sage de “disparaître” dans une bataille entretemps. Je t'arrangerai le coup si tu fais ce choix. »
Stropovitch sourit. Il était hors de question qu'il abandonne la guerre ou se terre quelque part dans la honte et le déshonneur. Il venait de retrouver Hama. Mais justement, il ne pouvait rester près d'elle pour l'instant.
Il se devait d'offrir à leur amour un monde pacifié.
Il serra les poings. Jusqu'à présent il s'était battu sans but réel. Revoir Hama avait instillé dans son cœur un formidable espoir. Un espoir d'avenir, de bonheur. De rédemption.
Et tous ceux qui se dressaient encore entre lui et cet avenir, il était, plus que jamais, prêt à en faire de la charpie, et de la charpie bien lisse, bien homogène, écrasée et malaxée avec art et application.
Au détour d'une dune, Zeth'Gor apparut au loin.
Les gangr'orcs de la forteresse divisaient la « nuit », si l'on pouvait parler de nuit dans la Péninsule, en quatre tours de garde, chacun assuré par une équipe de dix orcs chapeautée par un sous-officier.
On arrivait à la fin du dernier tour. Le sous-officier monta mollement, en bâillant, les marches de l'escalier de bois menant au sommet de la tour ouest. Il saisit l'embouchure de la grande corne qui s'y trouvait, prit une profonde inspiration et souffla.
Au sein de la caserne, d'où sortaient des odeurs de bête et des ronflements sonores, les hamacs remuèrent en grommelant. Et il en sortit par chapelets des gangr'orcs aux yeux rouges bouffis de sommeil.
Gorzu, lui, se rendormit aussitôt. Il avait un peu trop profité la veille au soir de la réserve secrète d'eau-de-vie de pomme de Chundrak, apportée d'Azeroth sous le manteau par des messagers zélés.
Le sous-officier entra dans la pièce et distribua généreusement des coups de matraque dans les hamacs encore occupés, dans un concert de grognements de douleur et de protestations. Quand il vit Gorzu ronfler béatement, la bouche grande ouverte et l'haleine nauséabonde, la lueur rouge de ses yeux s'alluma, et il le rossa avec délectation.
C'est donc recouvert d'hématomes que Gorzu se traîna à son poste cinq minutes plus tard – l'entrée même du camp. Ses camarades de corvée rirent et se moquèrent de leurs voix bourrues en le voyant grimacer à chaque mouvement. La journée commençait bien.
Pour le coup, il se posa la question « Pourquoi ? » Et il se figea. Depuis qu'on lui avait injecté du sang de démon dans les veines, il était, comme ses camarades, devenu beaucoup plus fort et endurant, sa peau s'était endurcie, mais il ne se posait plus de questions. Les jours se succédaient rythmés par la corne, et il obéissait par instinct à toute personne qui lui était donnée comme chef et qui le rosserait en cas d'impair.
Mais là, sous l'influence de l'alcool qui sait, il venait de se demander, en un éclait d'intelligence, pourquoi en fait il devait faire ça tous les jours. Cependant l'éclair avait été fugace, et il restait là, bouche bée, un filet de bave au menton, incapable de réfléchir à la question qui flottait, floue, dans sa conscience. Il sentit confusément qu'il était devenu idiot. Des bribes de souvenirs de sa vie passée lui revinrent. Il avait perdu quelque chose. Son identité, en fait, mais ce mot ne lui vint pas. Son regard se voila d'une grande tristesse. Ses trois compagnons de garde le fixèrent, incompréhensifs, avec des grognements interrogateurs.
Soudain quelque chose capta l'attention de Gorzu. Une perturbation dans l'horizon. Une étoile qui clignotait. Une ombre sur la grande ombre du ciel.
Il s'aplatit au sol et y colla son oreille. Un millier d'hommes. A trois kilomètres.
Il voulut crier l'alerte mais se ravisa. Ses camarades ne comprenaient rien à son comportement.
Il alla prévenir discrètement ses supérieurs. Les gangr'orcs s'organisèrent tranquillement pendant une demie-heure.
L'armée parvint à quelques dizaines de mètres des remparts de Zeth'Gor.
Elle reçut un formidable accueil.
Des dizaines de gangr'orcs apparurent sur les toits des tours de garde. Une clameur s'éleva de l'ensemble du camp orc. Des rugissements de défi. Longs, et joyeux. Sur les toits des tours, les archers dansaient ! et hurlaient et riaient en direction des Alliés. Ils leur dispensèrent généreusement des gestes grossiers et provocateurs.
Puis la clameur se fit chant martial. De l'autre côté de la grande porte, des centaines d'orcs martelèrent de leurs pieds le sol et émirent en cadence des sons rauques et puissants. Les secousses de la terre firent vibrer les cœurs des Alliés, et le chant enflamma leur ardeur. Les dræneïs, nains, humains, gnomes et elfes répondirent de toute leur âme à cette provocation, avec rage et fureur. Le ton était donné. L'atmosphère se chargea des grondements des poitrines. L'air pulsait.
Darotân fit sonner la charge. Les archers ennemis sautèrent à l'intérieur des tours par les trappes des toits et commencèrent derechef à cribler les Alliés de pluies de flèches, qui allèrent ricocher sur les armures ou pénétrer les chairs. Des cris de douleur aigüe fusèrent des rangs. Cela embrasa la colère de l'armée, qui répondit à ces cris par d'autres, qui s'amplifièrent et résonnèrent et couvrirent le chant des orcs. La bataille était déclenchée sous le signe du massacre impitoyable.
Les archers alliés décochèrent des flèches enflammées sur les tours, mais elles avaient été enduites de substance ignifuge. De plus, elles étaient renforcées et les orcs tiraient depuis des meurtrières.
Les mages arrivés à portée réduisirent en cendres volatiles la grande porte. L'armée s'engouffra dans le camp emportée par un élan incontrôlable.
Elan qui se brisa sur des barricades qui n'avaient rien d'improvisé. Ces dernières formaient un demi-cercle autour de la grande porte. En avant des barricades, une forêt de lourdes lances de bois brut enfoncées profondément dans le sol empalèrent la première ligne d'hommes qui, poussée par l'arrière, avait été incapable de s'arrêter à temps.
Les orcs savaient que les Alliés briseraient en quelques secondes les barrières à grand renfort de magie. Ils ne leur laissèrent même pas ce répit.
Les archers des tours troquèrent leurs arcs contre de lourds fusils à gros calibre. Ils firent pleuvoir la mort sur les rangs de leurs ennemis. En même temps, de façon synchronisée, l'armée orc, regroupée derrière les barricades ainsi que sur les toits des bâtiments qui entouraient la place centrale du camp, balança par quintaux des grenades explosives et des seaux d'acide.
Et surtout, tout en perpétrant ce massacre unilatéral et foudroyant, ils chantaient toujours de leurs voix rauques, la lueur de leurs yeux flamboyant de plaisir, un sourire carnassier aux lèvres. Et ils martelaient le sol de leurs pieds en accompagnement.
Pour les Alliés ce fut comme le chant qui accompagne les damnés sur le chemin de leurs supplices éternels, au plus profond des Enfers.
Les explosions déchiquetaient les corps et faisaient voler membres et viscères. En quelques instants tous les vivants étaient recouverts des lambeaux des corps des morts. L'armée alliée baigna dans le sang et devint écarlate.
L'acide traversait les armures et les chairs, torturant leurs victimes de souffrances inouïes. Les hommes furent plongés dans un concert d'outre-tombe, de cris horribles et d'explosions assourdissantes, le tout martelé furieusement par l'ennemi, instillant dans les cœurs un sentiment d'inéluctable.
Le gnome démoniste arriva complètement essoufflé dans la chambre d'Hama. Cette dernière était en pleine méditation au milieu d'un cercle d'Imprégnation de l'Ombre.
Un cercle entouré de bougies. Elle préférait toujours garder ses volets fermés et s'éclairer ainsi.
Elle ouvrit les yeux pour lui décocher un regard terrible. Elle détestait être dérangée dans une méditation, et avait déjà tué pour ça.
« Qu'y a-t-il Akmar ? demanda-t-elle d'une voix profonde et menaçante.
— Je suis désolé Hama, mais il y a urgence, dit le gnome, nous sommes attaqués par une grande armée ».
La dræneï se leva d'un bond et sortit de l'auberge à la vitesse d'une bourrasque d'ombre. Les forces de protection du Bastion se réunissaient, paniquées, sur la place. Elle parcourut du regard la Péninsule.
« Impossible… » murmura-t-elle.
Vomie par la Citadelle que l'on croyait abandonnée, une masse d'orcs et de monstres noircissait le Chemin de la Gloire et montait vers le Bastion via une crevasse.
Il y avait là peu d'ennemis – quelques centaines – mais dotés à première vue d'une grande puissance. Car il ne s'agissait pas seulement d'Orcs. Il y avait également des démons, des Gangregardes en grand nombre, des Ered'ruins aussi.
Soudain le bâtiment à la droite d'Hama explosa.
Une pluie de météores s'abattit sur le Bastion. Les tours, l'auberge, la caserne, le donjon, la forge, l'armurerie, les remparts, tout fut criblé d'énormes boules incandescentes, transformant en quelques instants la forteresse en ruines et incendies. Les combattants achevèrent de s'affoler. Les officiers hurlaient en vain.
Les météores étaient une invocation à grande échelle. Les boules se révélèrent être des rocs animés d'un feu jaune surnaturel. Qui s'assemblèrent. Des ruines sortirent des dizaines d'Infernaux.
Akmar rejoignit Hama en courant. « C'est l'apocalypse ! hurla-t-il. Il faut fuir, dépêche-toi ! Tous les traînards vont y rester ! C'est perdu d'avance !
— Crois-tu que les démons épargnent les fuyards, Akmar ? répondit-elle calmement.
— Oh non… » pensa tout haut Akmar.
Hama était recouverte d'une légère fumée noire. La lueur de ses yeux s'était éteinte – inversée, plus exactement. Ses orbites semblaient vides. Elle communiquait directement avec le plan de l'Ombre. Sa peau devenait transparente. Son visage perdit toute expression.
« Arrête ça ! cria Akmar. L'Ombre n'est pas un jeu, Hama ! Pourquoi crois-tu que nous autres démonistes nous contentons de la manipuler, sans nous laisser envahir par elle ? Tu ne peux pas impunément te laisser posséder ainsi ! Un jour tu te dissoudras complètement en elle, Hama ! Tu m'entends ? Hama ! »
Il était trop tard. La dræneï n'était plus qu'une grande ombre, partagée entre deux plans de réalité. Elle se retourna et avança lentement vers la place où la garnison alliée, réunie, luttait contre les Infernaux. Au passage, elle posa une main sur l'épaule du gnome éperdu. Une main qui avait perdu tout poids. Une main qui n'était plus qu'une caresse froide.
« J'ai parfaitement conscience du danger, chuchota-t-elle. Mais je ne peux pas me permettre de mourir aujourd'hui.
— Tu ne comprends pas, gémit Akmar. Quoi que tu fasses, nous allons mourir ».
Hama regarda dans la même direction que le gnome. L'armée de démons atteignait les portes – déjà ouvertes par les Infernaux. A vue d'œil, elle était cinq fois plus nombreuse que la garnison alliée.
« Il semble en effet, répondit-elle calmement. Après tout, tu avais raison ce matin. Le bonheur et l'amour ne sont pas faits pour moi. Il fallait que l'on vienne me les voler au moment où ils me revenaient ».
Une ombre ne pleure pas.
Elle s'abandonna à la puissance.
Ce jour fut un jour funeste qui engendra bien des larmes.
Gunny débarrassa rageusement son visage des tripes d'elfe qui s'y étaient violemment plaquées. Il cligna des yeux déjà cernés de sang à demi séché et hurla à l'oreille de Darotân : « La retraite ! Il faut sonner la retraite !
— La Lumière ne recule pas ! hurla le paladin en retour. Les mages, réduisez-moi cette barricade en cendres ! »
Le nain frappa du pied sur le sol, furieux, et courut en arrière. Le vacarme causé par les explosions était assourdissant. Des gouttes d'acide atterrirent sur sa barbe et mangèrent la moitié d'une tresse – ce qui acheva de l'enrager.
« Dix hommes avec moi ! hurla-t-il. Dehors ! Suivez-moi ! »
Il parvint à s'extirper du massacre. Une quinzaine d'hommes l'avait suivi. Ils coururent vers les engins de siège abandonnés en marge du Chemin de la Gloire.
« Fait chier ! lâcha-t-il en crachant une glaire sanguinolente. Salopards d'orcs, vais leur montrer ce que c'est des explosions moi ».
Les mages incendièrent les forêts de pieux et les barricades. Ils allaient enfin pouvoir se sortir du traquenard, mettre à bas les tours et avancer.
Mais là l'improbable se produisit.
Les orcs avaient prévu un système de défense inédit. Ils avaient creusé à même un petit cratère situé à cinq cents mètres au sud-ouest de la forteresse et installé un complexe de rigoles en khorium pur. Ils avaient envoyé un soldat se poster près des vannes, situées au niveau du cratère, et venaient de lui donner le signal. Un torrent de lave fluide se déversa, guidé par un large canal qui débouchait directement dans le camp, et se ramifiait au niveau de la barricade en cours de destruction.
Le torrent s'élargit donc et se déversa depuis la ligne de front en direction des Alliés.
Deux lignes d'hommes brûlèrent dans d'atroces souffrances avant que le phénomène ne soit remarqué. La lave saisissait les pieds et faisait tomber dans des cris horribles les pauvres combattants, qui ne tardaient pas à y mourir.
« Retraite ! hurla Darotân. Retraite ! »
La fuite avait déjà commencé. Une fuite éperdue et générale.
Une seule personne faisait encore face à la chape de lave qui, rapidement, se dirigeait vers elle.
Thiwwina – qui, tirant un petit bout de langue, se retroussait les manches. « Ok, fit-elle joyeusement, c'est un défi c'est ça ? Eh bien c'est parti ».
Elle s'entoura d'une barrière magique puissante la protégeant des flèches et des explosions. Elle ferma les yeux, fit le vide en elle.
Vingt-et-un.
Farôn, armé de son arbalète, visait un à un les lanceurs de grenades perchés sur les toits des bâtiments de l'autre côté de la barricade.
Vingt-deux.
Il était plaqué contre le rempart nord, près des débris de la grande porte, se cachait à chaque carreau tiré, et ne réapparaissait que pour tirer le suivant.
Vingt-trois.
Une marée hurlante soudain ressortit en trombe et dans le plus complet désordre. Il attendit à l'abri, en chargeant calmement le carreau suivant.
Il se retourna et vit la gnomette debout, immobile.
Le spectacle était horrible. La terre était imbibée de sang. Et recouverte de cadavres affreusement déchiquetés. Des corps bougeaient encore ; certains soldats rampaient même vers l'extérieur, traînant un ou plusieurs moignons en guise de membres. Il ne sortait de l'ensemble qu'un concert confus de gémissements, de râles et de cris. Le tout martelé en fond par le chant martial des orcs et, commençant à retentir et à s'enfler, leurs longs et puissants beuglements de victoire.
Vingt-quatre.
Il rechargea de nouveau, en jetant cette fois un œil du côté de l'armée. Cette dernière se rassemblait à deux cents mètres de là. Les officiers haranguaient les combattants. Il fallait se ressaisir, soigner rapidement les blessés. Danath s'approcha de Darotân. Il lui proposa de passer par ailleurs, de pratiquer une brèche dans le mur sud et de s'y engouffrer.
Le paladin était fébrile, ne savait que faire. Il piétinait de rage en regardant la lave, incapable de prendre une décision.
Comme d'habitude en cas d'imprévu, il n'y a plus rien à tirer de lui. C'est ce qui a coûté la vie à mon frère.
Farôn se retourna encore. Et son visage exprima – chose rare – l'étonnement.
Des éclairs environnaient Thiwwina. Elle avait rouvert les yeux, et ils étaient bleu orage. Elle se concentrait à l'extrême. Dans ses mains, des tourbillons de magie brute condensée. L'air vibrait autour d'elle. Les orcs des toits et des tours avaient abandonné l'idée de la tuer. Les bombes et les balles ne traversaient pas son bouclier. Tous regardaient, impuissants.
La lave avançait rapidement, fine couche fluide, recouvrant de rouge flamboyant le rouge ocre de la terre ensanglantée.
Vingt-cinq.
Farôn sourit et se tourna de nouveau.
A ce que je vois, ça va pas tarder à barder.
Il remarqua les airs ahuris de l'armée. Tous les regards des Alliés étaient également fixés sur Thiwwina. Farôn, tout en tendant la corde de l'arbalète au moyen de sa manivelle, pouvait entendre le sifflement de l'air qui tournait en cyclone autour de la gnomette. Des éclairs arcaniques la parcouraient, dans un grondement terrible.
Il se retourna et sursauta.
Un cri suraigu déchira l'air.
La lave atteignit les pieds de Thiwwina.
La mage balança soudain une bourrasque de gel devant elle. D'une puissance phénoménale.
Le flot de feu gela. En quelques secondes il s'arrêta, durcit, noircit et même se recouvrit de cristaux de givre. La vague de froid se communiqua aux rigoles et au canal qui sous l'effet du gel foudroyant se fissurèrent ! bien qu'ils soient faits du métal le plus dur de l'Outreterre.
Le cri suraigu ne s'arrêtait pas. Les combattants des deux côtés, fascinés, les tympans vibrant douloureusement, observaient.
Thiwwina était au centre d'un typhon de magie bleu électrique. On ne distinguait nettement d'elle au milieu des éclairs que ses yeux, qui émettaient un bleu encore plus clair, plus intense.
Elle leva la main génératrice de cataclysme.
Le cône de tempête s'éleva du sol et se déchaîna contre les restes calcinés de la barricade.
Tout s'envola, soldats et débris. Tous les orcs qui étaient à moins de cinquante mètres d'elle gelèrent intégralement et instantanément, ainsi que toute matière molle ou organique, le bois, les tissus, les cuirs. Les gangr'orcs, leurs armes et des tonnes de matériaux divers furent violemment projetés et allèrent se pulvériser en fine poussière gelée contre les murs des bâtiments entourant la place centrale.
Elle leva encore un peu le bras, pour le mettre totalement à l'horizontale. Portée maximale.
Le cri ne s'était toujours pas arrêté.
Une onde de choc parcourut le camp, soulevant le sable en un brouillard surnaturel. Thiwwina ajoutait un dernier regain d'énergie à son cône de mort.
Le vent s'empara du sable et le gela. La place centrale fut engloutie totalement sous une tempête de sable destructrice, qui transformait à son tour en poussière de glace tout ce qu'elle touchait. Les gangr'orcs, surpris, n'eurent pas même le temps de crier avant de se dissoudre littéralement dans la tempête et de la nourrir de leurs corps. Les silhouettes des baraquements s'effacèrent également progressivement, rongées en une minute par le fléau gelé. Lequel s'apaisa enfin. Le sable resta en suspens en l'air, comme le temps s'arrêtant après l'apocalypse.
Le cri s'arrêta. Le cyclone entourant la mage se dissipa. Avec le bouclier.
Farôn réagit immédiatement. Il fit un pas et fut derrière elle. Il disparut en l'emportant dans ses bras.
Il réapparut près de la grande porte, à l'extérieur.
Thiwwina était livide. Ses grands yeux, de nouveau noisette, peinaient à rester ouverts. Elle respirait difficilement.
Mais elle souriait.
« Vous pouvez les écraser désormais, dit-elle faiblement d'une voix brisée. Qui c'est la meilleure ?
— C'est toi », répondit tendrement l'elfe, comme on parle à un enfant.
Elle perdit connaissance, son beau sourire aux lèvres.
Sûr de la victoire, et convaincu d'investir un bastion déjà abandonné par des troupes en fuite – ce qui n'était pas loin d'être le cas –, le chef de l'armée d'orcs et de démons qui avait jailli par surprise de la Citadelle, un gangr'orc particulièrement massif, du genre à être devenu chef de régiment à coups de poing, débarqua dans la place à la tête de ses hommes. Parmi les décombres fumants, la silhouette austère d'Hama se découpait – seule, telle une âme en peine.
Il sourit de toutes ses dents – qu'il avait fort épaisses. Sa bouche s'ouvrit pour ordonner joyeusement le massacre des survivants, mais à la place elle s'étira et resta bée, tandis que ses yeux louchaient et que son visage pâlissait. Il tomba à genoux, suffoquant. Il pleura du sang. Les veines de son crâne chauve apparurent, sombres – sa tête vibrait de souffrance. Il eut un hoquet, et s'effondra enfin tout à fait, avec l'expression du plus profond désespoir.
La silhouette se dressait toujours. Un léger coup de vent balaya la fumée qui l'environnait.
Hama regardait l'armée, fixement, calmement.
Derrière elle, la garnison finissait de démanteler les Infernaux. Le plus gros de la troupe arrivait à la rencontre des ennemis. Lesquels, après quelques secondes d'incompréhension et de stupeur, se ressaisirent.
« Faites-moi de la charpie de ces être dégénérés, beugla en démonique un Ered'ruin carapaçonné. Il ne doit rien rester de cette minable petite forteresse.
— Je me vois dans l'obligation de contrecarrer ces projets », lui répondit la dræneï ténébreuse dans le même langage.
Le démon fronça les sourcils. Un ennemi connaissant le démonique, voilà qui ne lui plaisait pas. La garnison achevait de s'organiser derrière elle. Les archers et lanceurs de sorts se dissimulèrent derrière des pans de mur effondrés. Les combattants de contact firent un demi-cercle autour d'elle.
« Vous feriez mieux de vous rendre, cria le démon qui semblait définitivement s'être improvisé chef à la place de l'ancien. Les forces sont trop inégales. Toi, femelle, ajouta-t-il à l'intention d'Hama, ton art m'intéresse, je veux bien te donner une chance de rejoindre nos rangs.
— En effet, si je vous rejoignais, la bataille serait plus équitable, rétorqua l'ombre en souriant. Mais pardonnez mon manque de fair-play, je préfère rester dans le camp des vainqueurs ».
Sa voix, malgré l'ironie, était si froide, et résonnait si étrangement dans l'espace, que l'Ered'ruin se surprit à frissonner en l'entendant. Ses épais sourcils se froncèrent davantage.
Il hurla l'ordre d'attaque.
« C'était quoi ça ? cria Darotân.
— Qu'importe, répondit Danath, profitons-en, attaquons sans tarder, achevons d'enfoncer leurs lignes et finissons-en.
— Depuis quand les mages sont-ils capables de faire ça ? » continua de hurler le paladin, complètement fou. Il venait de voir quelqu'un de possiblement plus puissant que lui. Il était en plein drame existentiel, en plein déchirement intérieur. Il regardait la nuée glaciale dans laquelle était plongée Zeth'Gor, hagard, rageur, fulminant, niant.
Danath ne perdit pas une seconde et fit charger l'armée. Si Darotân était dans l'incapacité de commander, il le ferait à sa place. La priorité était la victoire. Le paladin suivit la troupe, perdu dans de furieuses pensées.
L'atmosphère était fraîche, mais le brouillard se dissipait très lentement. Les Alliés se ruèrent en avant, emplissant l'espace. Ce n'est qu'arrivés à un mètre de la barricade suivante qu'ils la remarquèrent.
Les gangr'orcs avaient prévu un second renforcement, un demi-cercle bien plus imposant que le premier, qui empruntait ce qui constituait les artères principales du camp en temps normal. Les tours à l'ouest et l'est restaient hors de portée tant qu'on n'avait pas passé la seconde barrière, de même que la hutte du chef au sud.
Du côté orc, on se remettait à grand'peine de l'étonnement suscité par Thiwwina. C'était Gorzu qui haranguait ses propres chefs, pour les réveiller de leur torpeur. De dépit, il hurlait des ordres de partout. Et dans le désarroi général, il fut écouté. Leur seule chance de salut était de faire de nouveau une surprise sanglante aux Alliés, avant qu'ils ne détruisent ces ultimes fortifications, ce qu'ils allaient faire dans la minute, le temps que les mages se placent et que la brume se dissipe encore un peu.
Les orcs des tours, toujours à l'abri derrière leurs meurtrières, reprirent leurs esprits en entendant les ordres. Ils saisirent des flèches spéciales, et les tirèrent un peu au petit bonheur dans la nuée, par dizaines. Les filets qui y étaient accrochés se détachèrent et se déployèrent à mi-course, empêtrant les Alliés par groupes de trois ou quatre. Ces derniers émirent des clameurs diverses. Les orcs postés en retrait près de la hutte du chef firent couler doucement sous les pieds de leurs ennemis, par le même système de rigoles se terminant en deltas, quelques hectolitres d'alcool.
Danath comprit immédiatement et hurla la retraite. Il avait fait une erreur en comptant sur l'effet de surprise engendré par l'exploit inouï de la gnomette.
Au moment même où le commandant en chef Trollbane ordonna la retraite, Gorzu, qui avait vaillamment contourné la brume au risque de se faire repérer, avait atteint l'entrée de la forteresse, et tirait sur un levier dissimulé un peu en retrait de la grande porte. Il s'égosilla en donnant le signal – et se mit à tourner frénétiquement, à deux bras, une énorme manivelle du lourd mécanisme attenant au levier.
Au moment du signal, les archers des tours avaient déjà les flèches enflammées encochées. Ils les tirèrent dans l'agglomérat des Alliés hurlant, empêtrés dans leurs filets. La plupart avaient échappé au piège immobilisant – ils coururent vers la grande porte et virent avec des yeux horrifiés une imposante herse d'acier s'élever doucement du sol en lieu et place de l'entrée, conçue pour coller au rempart nord sur une largeur double à celle de la porte, afin d'être sûr de couvrir l'éventuelle brèche pratiquée. La herse était grillagée de lames tranchantes, décourageant toute escalade.
Mais de fait elle le fut, escaladée, en une seconde par une silhouette fugace, qui était demeurée en retrait dehors.
Gorzu la vit, tournant toujours sa manivelle comme un forcené. Il eut un pressentiment. Il entendit la seconde suivante une voix lui murmurer à l'oreille : « Dis-moi, tu crois que je trouverai tout seul comment marche cette jolie machine ? »
Une dague se planta dans sa nuque et fit le tour de la gorge, en une rotation d'une netteté et d'une précision chirurgicales.
Derrière eux l'armée alliée fut plongée dans une mer de flammes et de cris d'horreur et de souffrance.
Quelques dernières connexions se firent dans le cerveau de Gorzu. Il se demanda… pourquoi il avait lutté. Mais il n'était plus temps de chercher des réponses. Il mourut en versant une larme.
Joannes, debout et immaculé dans la tourmente, pria.
Comme beaucoup, il n'avait été atteint ni par les filets ni par les flammes. L'attaque était puissante mais rien n'était terminé.
Du moins, si le soutien demandé lui était accordé.
Son vœu fut exaucé. Il sourit et rouvrit les yeux. La Lumière lui avait manifestement fait une grâce toute particulière pour cette guerre sainte.
Il parcourut lentement les rangs, et toucha de ses mains les combattants immobilisés qui mouraient en s'époumonant dans les flammes – lesquelles semblaient se dissiper à son passage.
Ceux qui étaient touchés étaient instantanément et complètement régénérés. Leur peau guérissait intégralement, même les cicatrices disparaissaient. Toute douleur cessait, et la plupart s'affaissaient momentanément, hébétés. Mieux, toute peur, tout désespoir s'envolaient. Il instaurait d'autorité et d'un seul geste la paix dans les corps et les âmes. Le feu brûlait les filets et libérait leurs prisonniers. La Lumière donnait une seconde chance aux Alliés. Les soigneurs encore en vie s'activaient dans les rangs.
Joannes frémit en voyant un dræneï massif tituber, à moitié brûlé, un bras ruisselant de sang, l'autre arrachant une à une trois flèches plantées dans le dos. Stropovitch, démontrant encore une fois sa force d'âme exceptionnelle, continuait de marcher vers l'ennemi, avec des blessures qui auraient directement cloué dans un cercueil le plus vigoureux des combattants.
Il posa doucement la main sur le grand corps haletant. Le guerrier s'arrêta mais n'accorda pas un seul regard au paladin. Ses yeux étaient fixés sur la barricade – ou plutôt sur ceux qu'il y avait derrière, comme s'il pouvait les voir. Des yeux…
Joannes fronça les sourcils.
Rouge sang.
Régénéré, le dræneï s'ébroua violemment et reprit sa marche. Une marche conquérante et furieuse. Il sembla à Joannes que sur son passage les flammes… étaient comme absorbées dans le corps du guerrier. Le paladin continua son œuvre salvatrice d'un air soucieux.
Il fallait neutraliser les archers des tours. S'ils avaient en réserve de quoi réitérer, c'en était fini d'eux. La Lumière avait beau l'habiter, il sentait ses forces diminuer.
Comme pour exaucer son souhait, la tour la plus à l'est fut pulvérisée par une explosion assourdissante, laissant les Alliés comme les orcs complètement ébahis.
« Har har harrrrrrrrr, en plein dans le mille ! »
Gunny était hilare. « Allez, tir suivant ! » Quatre hommes placèrent un tronc sur la baliste – que les connaissances de l'ingénieur et leurs muscles avaient réparée en quelques minutes avec des bricoles récupérées à côté. Deux autres soufflèrent comme des forçats pour tendre la corde.
Le nain pendant ce temps préparait déjà le troisième carreau – en l'occurrence un morceau d'un autre engin de siège abandonné au bord du Chemin de la Gloire. Il fixa solidement la charge au bout du rondin, un explosif spécial qu'il réservait pour de meilleures occasions, et qu'il avait mis au point juste avant le déclenchement de la guerre-éclair. C'était de la puissance à l'état pur, de très faibles quantités suffisaient pour réduire une de ces tours en miettes. Heureusement il ne se déplaçait jamais sans le matériel nécessaire pour fabriquer rapidement quelques ogives.
Une fois la corde tendue, il passa derrière la baliste et visa soigneusement. Il libéra la corde. Le carreau géant fila comme une fusée et pulvérisa la seconde tour est dans un grondement qui provoqua une secousse du sol. Même à cette distance, on pouvait voir les cadavres de gangr'orcs s'éparpiller dans les airs en délicates arabesques de viscères au milieu des débris de bois. « Har har haaaar, fit Gunny, j'leur avais bien dit que j'leur montrerais, à ces enflures ! Allez, chargez le troisième suppositoire ! »
Il prépara le quatrième et dernier rondin en chantonnant dans sa barbe : « Tu l'as voulu, tu l'as eu… »
Il me fait bien rire l'elfe. J'étais stratège et mesuré c'est ça ? Respectueux et respectable ? Je change, c'est ça, je me pervertis ?
Le bleu de sa peau se fonça – elle devint violette.
Je ne suis pas en duel là. Ici c'est le massacre, qu'importe si je fais preuve de sauvagerie, je ne fais que répondre à la leur.
Ses yeux lancèrent des flammes. Il parvint devant les fortifications sud, celles qui bordaient la grande hutte.
Je maîtrise. Je peux le faire. Je dois cesser de réfréner, je prends plus de risques en me contenant qu'en contrôlant le flux. Et puis…
Le feu qui achevait de brûler l'alcool lécha la peau de ses jambes, la parcourut, enveloppa doucement son corps, amoureusement.
CE MISERABLE RAMASSIS DE BOIS DOIT BRULER, AINSI QUE TOUS CEUX DERRIERE, TOUS, ILS DOIVENT SOUFFRIR ET MOURIR.
Il ouvrit la bouche et cracha de longues flammes démoniaques, des flammes surnaturelles, qui réduisirent instantanément en fines cendres volatiles une partie de la barricade. Stropovitch, les poings serrés férocement sur les gardes de ses épées, emprunta le chemin pratiqué, en laissant dans la suie de profondes empreintes fumantes de sabot.
Une silhouette fière et massive le regarda s'éloigner, puis lui emboîta le pas avec détermination, en sortant de son dos une énorme masse à deux mains étincelante. L'expression de Darotân était étrange. Il avait le sourire d'un fou, un sourire de défi et d'envie de massacre, mais en même temps les dents serrées et grinçantes d'un combattant indécis et angoissé.
Derrière, sur la place centrale, les Alliés rassemblaient leurs forces. La brume glissait en direction de la grande hutte, masquant aux autres le départ impulsif et irréfléchi des deux dræneïs. Les soldats faisaient éclater cris de joie, applaudissements généreux et rires nerveux et sonores à chaque nouvelle tour qui explosait. Seul Joannes, l'air sombre, ne parvenait plus à détourner ses yeux du sud, saisi d'un formidable pressentiment.
J'ai connu la rédemption et la plénitude durant deux semaines. Je passais chaque seconde libre dans le monde merveilleux d'Hama. Notre passion fut ardente et muette, éclairée de bougies, protégée par un ample rideau bleu nuit – c'est dans les microcosmes que s'exprime l'infini, c'est dans les écrins que se forment les perles d'absolu.
Ondraïev, ne me voyant plus revenir le soir, prit une décision qui m'emplit d'une joie sans bornes – et dont je fus presque honteux, tant il prouvait par là son affection pour moi, alors que je l'avais pour ainsi dire ignoré tout ce temps. Il rédigea un rapport d'une qualité et d'une précision exceptionnelles, qu'il remit à Velen, dans lequel il démontrait que j'étais extrêmement sain de corps et d'esprit et que, si la corruption dormait toujours en moi, il faudrait bien plus qu'une contrariété mineure du quotidien pour l'éveiller et la faire s'étendre. Au vu du niveau de discipline mentale atteint, il faudrait, selon lui, une colère monstrueuse, une rage démente, que rien n'était susceptible de produire au sein du vaisseau. Le Prophète lut et fut convaincu – et officialisa séance tenante mon indépendance. Ondraïev m'annonça la décision sur son ton le plus anodin le soir même, à la fin de l'entraînement d'Arcân, alors que je courais rejoindre mon amour.
Je m'immobilisai. Je réalisai qu'il avait une valise à la main – si petite… Il regardait en direction du sol, tentant de dissimuler son émotion derrière son habituel léger sourire ironique. Il m'avait consacré plusieurs années de sa vie sans que je m'en rende vraiment compte. Je m'effondrai de honte et de remords. Je me fis l'effet d'un misérable ingrat.
« Allez, fit-il en trouvant la force de se redresser et de planter ses yeux dans les miens, je sais que tu as horreur des contacts, mais tu devras me pardonner ce coup-là ». Il me prit très brièvement, et paternellement, dans ses bras, me tapotant rapidement l'épaule. Il se recula. « T'es un mec bien, Stropo. Je suis fier de toi, mine de rien. Même si je n'ai jamais… trouvé comment te distraire de la solitude qui te collait à la peau ». Nous étions émus et embarrassés, l'éclat de nos yeux s'était embué. « Enfin bon, conclut-il légèrement, fidèle à lui-même, pour ce qui est de la solitude et des contacts, effectivement valait mieux une gonzesse pour régler ça hein ». Il me fit un clin d'œil, se retourna et partit.
Je ne le revis jamais – il mourut quelque temps après, quand le vaisseau s'écrasa. Ondraïev… Pourquoi les êtres que nous connaissons le moins sont-ils ceux qui nous ont élevés ? Quelle est l'origine de cette ingratitude et de cet aveuglement spontanés et universels ? Toi, mon précepteur que je n'ai jamais écouté, que j'ai réduit dans la plus grande indifférence à l'état de cuisinier pendant des années, toi que j'ai tué, puisses-tu me voir encore, depuis quelque plan parallèle où vont les morts, quand je pleure en pensant à toi, en regrettant, en me sentant si profondément coupable – et me pardonner.
Hama et moi passions les exercices du matin à nous dévorer des yeux de façon très suggestive. Nous arrivions ensemble et repartions de même, avec des difficultés à marcher tant nous nous serrions. Ce dont tous se doutaient déjà depuis quelque temps eut pour confirmation l'évidence même. Aux doutes fit place la plus totale incompréhension. Beaucoup glissèrent des questions à l'oreille d'Hama – qui exprimaient tour à tour le désir, la jalousie, la curiosité malsaine, la moquerie, toutes choses dont elle se contenta le plus souvent de rire, mais souvent aussi la déception – ce qui la toucha davantage. Ces avis-là étaient dispensés non seulement par ses camarades, mais aussi et surtout par sa famille et tous les honorables dræneïs fréquentés par cette dernière. Ils étaient un si beau couple avec Darotân… Ils alliaient à eux deux toutes les vertus, toutes les valeurs… Ils auraient pu être le nouveau flambeau de leur peuple… La tristesse de certains était sincère et profonde. Sa mère en avait les larmes aux yeux. Le symbole était brisé. Hama s'était perdue dans les abîmes de l'anonymat et de la banalité. Elle avait refusé le destin exceptionnel qu'elle méritait. Quand elle se déplaçait dans le vaisseau, elle croisait souvent des regards empreints de mélancolie, qui semblaient l'implorer. Tous les soirs elle commençait par pleurer quelques instants dans mes bras. Je lui caressais la nuque du bout des doigts, la serrait doucement, l'apaisait de ma tendresse.
De mon côté j'affrontais tous les jours mon lot de regards, de jalousie, oui, nécessairement, de la plupart de mes camarades, mais de la part de tout le vaisseau c'était de la haine pure et simple. La rumeur de la corruption, certes s'était apaisée avec les années, mais avait cristallisé sur ma personne toute la peur, tout le traumatisme qui imprégnait mon peuple depuis la corruption première des Eredars sur Argus il y a des millénaires. Même pour ceux qui n'étaient pas encore nés c'était une plaie à vif dans les âmes, une crainte viscérale, qui se ravivait à ma vue, tous les jours ; j'étais le support et le réceptacle de leurs angoisses. Cela, je n'en ai pris toute la mesure que tard, mais il n'est pas nécessaire de comprendre en profondeur les causes d'un rejet pour en souffrir. Cette répulsion instinctive et première, qui s'était donc adoucie, reprit toute sa vigueur et même se renforça. Même si personne ne se le formulait ainsi, je fus considéré comme une espèce de malédiction. Le pressentiment flottait, général, que j'allais apporter un grand malheur – en cela ils n'eurent pas tort en fin de compte –, que je le préparais déjà, le distillais à chaque pas.
C'était le moment idéal pour Darotân de faire part de son opinion à mon sujet au plus grand monde et de façon développée, argumentée et incisive. Mais il n'en fit rien. Je pense que c'était parce que son but n'était pas de me faire officiellement et explicitement haïr – il se serait heurté à Velen de toute façon –, mais de me tuer. Il fit mine de ne rien voir. Lui, personne n'osa lui poser de questions, et encore moins se moquer de lui. Ses deux comparses, Runuur et Nuraam, restaient graves et silencieux. Quelque chose de sinistre émanait de ces trois paladins, l'élite de leur promotion, quelque chose qui couvait, qui allait éclore, nous le sentions tous, et personne n'osait imaginer quelle allait être la conclusion de cette pièce – aux acteurs passablement dangereux. Arcân et moi étions tendus. Mon maître me donna quelques conseils de sécurité maintenant que mon précepteur était parti. Insensés comme nous l'étions, nous préférions attendre la vengeance de Darotân avec excitation et envie d'en découdre, plutôt que de prévenir Velen et les autres Maîtres et empêcher du même coup le paladin de mettre en application sa menace. Comment avons-nous pu être aussi fous… pourquoi aimiez-vous tant les défis, maître ?
Quand la fatigue apaisait nos ardeurs, nous passions de longs moments de recueillement dans notre bulle de tendresse. Elle prenait souvent sa cithare et psalmodiait doucement un poème déjà écrit, parfois en improvisait un nouveau. Elle était si belle quand elle était rêveuse. Mais je savais que c'était l'atmosphère hostile et désapprobatrice du vaisseau qui la rendait pensive. Je lui écrivais à l'inspiration quelques vers qu'elle chantait à la suite des siens quand ils lui plaisaient, sur une mélodie créée ou enrichie spontanément – tant elle savait mettre instantanément des sentiments en notes. Le bonheur peut-il avoir un autre visage ? J'en doute depuis que je l'ai perdu.
Un soir qu'elle pleurait amèrement après avoir entendu des mots particulièrement blessants de sa mère, je décidai de la consoler d'un poème que j'écrivis d'un jet, sans ratures. Elle le chanta quelques jours.
Confrontés chaque jour aux foules ennemies
Qui ne sont qu'un Autrui toujours renouvelé,
Deux jeunes gens las d'être ainsi écartelés
Dans un calme profond, chaud, se sont enfouis.
Ils n'ont plus de passé ; ainsi ce qui les fonde
Est l'éternel présent d'un capiteux amour.
Ils n'ont plus de langage ; et leur délicieux monde
A des regards pour mots, la pénombre pour jour.
La rupture est immense avec le passé proche.
Ils existaient avant, mais désormais ils sont.
Personne ne jugeant, n'ayant tort ou raison,
Sont oubliés l'effet, la cause des reproches.
Quand ils sont étrangers ils le sont à eux-mêmes.
Le nœud gordien social une fois dénoué,
C'est lors par et dans l'autre, en une unique gemme,
Qu'ils trouvent, calmes, purs, leur seule identité.
Lorsque les faux-semblants sont ainsi déjoués,
Ils se recueillent dans l'invincible entité,
Dans une sphère bleue, essence d'existence,
Le ductile fœtus, l'absolue consonance.
Je ne pouvais me détacher de sa peau qu'en déchirant mon cœur, et j'allais à l'entraînement de l'après-midi avec le sentiment – non, la sensation – de ne plus avoir dans la poitrine qu'un morceau de chair sanguinolent. Je savais de surcroît qu'Arcân n'avait plus rien à m'apprendre depuis longtemps. Nous ne faisions plus que nous affronter depuis des mois. Il remportait toujours la grande majorité des duels, et commentait. C'était instructif, c'était du perfectionnement, c'était nécessaire ; mais il fallait que cela finisse un jour. Je ne pensais plus qu'à elle. Elle était devenue mon unique et incessante obsession.
Je résolus donc de faire reconnaître à mon maître que j'étais à la hauteur. Et le meilleur moyen pour cela était de le battre.
Je muai l'ardeur de mes désirs en ardeur au combat. Pendant ces deux semaines je m'exaltai, je m'enthousiasmai, je perdis toute mesure. Je déployai une force et une rapidité insoupçonnées. Je déviais sa lame même quand il frappait de tout son poids et de toute sa puissance. Je l'acculais contre les murs, le repoussais sans cesse, le faisais tomber, voire remportais les duels par quelques attaques fulgurantes et imparables, dont j'improvisais la moitié. C'étaient des armes d'entraînement, mais je le blessai à plusieurs reprises – ce dont il ne se fâcha absolument pas, au contraire.
Un jour donc – ce fameux jour –, il m'emmena chez lui après l'entraînement. C'était une chambre vide de livres et plutôt sombre, encombrée de centaines d'objets étranges mal rangés. Il me fit asseoir au milieu du capharnaüm. « Bon Stropo, dit-il, j'ai bien compris le message, je vais te laisser tranquille désormais. Tu es le meilleur élève que j'aie jamais eu, et te fie pas aux apparences, j'en ai eu crois-moi ». Un silence. Je ne me sentais pas bien. Je m'en voulais déjà d'avoir fait en sorte de mettre fin à cet entraînement. Arcân et moi, nous étions plus qu'un maître et un élève, plus même que des amis. Depuis des années, le Sans-Lumière était mon père.
« Je vais me sentir un peu seul les prochains temps », avoua-t-il la voix un peu tremblante – ce qui ne lui ressemblait pas du tout. J'en restai bouleversé. « Mais c'est comme ça, hein, depuis la fuite d'Argus j'en ai eu de moins en moins, des élèves, tu vois le truc, les Naarus qui débarquent, la Lumière tout ça… j'ai été le seul qu'ils ont pas réussi à imprégner de leur fichue magie – et tout le monde ne pense plus qu'à produire en série des petits paladins ».
J'ouvris de grands yeux. Je pensais – tous pensaient – que Velen était le seul survivant du temps d'Argus. Arcân le marginal avait donc, lui aussi, au moins vingt-cinq mille ans.
« Eh oui je suis un peu vieux, quelques dizaines de milliers d'années, je les compte plus, fit Arcân en souriant. Je les fais pas hein ? Bah j'ai plus ou moins la jeunesse éternelle, mais c'est une longue histoire… tu vois, un truc genre je suis né au début, au temps des dieux, nous sommes la première race de l'Univers, tu le sais… enfin si on excepte les démons, z'ont pas d'âge eux… enfin les vrais démons, pas les fiottes créées après… je m'égare. Donc ouais le temps des dieux, c'était spécial à l'époque, y avait pas de monde bien concret, bien… délimité comme maintenant, l'Univers était essentiellement magique, ça bougeait beaucoup ».
J'étais hypnotisé, fasciné. Il ressentit de la gêne de me voir ainsi. « Ouais bon le raconte à personne, y a que le Prophète qui est au courant… t'imagines pas les emmerdes que tu vas me faire si tu ouvres ton bec. On va me faire parler de millions de trucs, foutre ça en bouquins reliés, me traiter comme un vieux sage sacré machin… l'horreur quoi. Je suis pas une relique, je suis bien vivant bordel ! Velen m'a compris, lui, c'est un mec bien, il sait que j'ai qu'un désir dans la vie, c'est qu'on me foute la paix ».
Je m'apprêtai à lui promettre sur papier, mais il m'arrêta d'un geste. « Nan c'est bon oublie les grands serments, je te fais confiance petit. Donc ouais c'était parti en vrille, y avait eu une grande dispute cosmique tout ça, les dieux se sont séparés et se sont fait des petits mondes où ils se sont foutus à un ou plusieurs, selon les amitiés ou plutôt les “affinités” tu vois. Enfin c'est compliqué, tu sais, les dieux c'est pas fixe, ils s'influencent les uns les autres, ils se “forment” les uns par rapport aux autres… pas le genre de truc que je peux expliquer. Enfin bon donc au début les dieux ils ont fait un peu ce qu'ils voulaient, les mondes c'était plus de la… musique et de la poésie que de la logique tu vois, enfin c'était à l'inspiration quoi, t'avais les abstraits, les riches, etc. Et y en a un qui a fabriqué Argus dans l'histoire et qui nous a créés, les Eredars. Il en a fait quelques-uns et j'étais dans le lot ».
J'étais figé dans l'étonnement le plus profond.
« Tu vois après, t'as des dieux au milieu qu'on a appelés les Titans qui ont préféré aller foutre le bordel dans les mondes des autres qu'en créer eux-mêmes. T'imagines comme ça me fait marrer la version officielle de l'histoire avec le Panthéon super gentil et tout… nan c'est juste que le délire des Titans à la base c'était de refaire les mondes, juste parce que dans un univers tu peux rien faire sans qu'il y ait des emmerdeurs qui aiment pas et qui y foutent le nez tu vois… Mais c'est compliqué, faut beaucoup négocier avec les créateurs s'ils sont toujours là, leur expliquer que c'est mieux ça comme ci, etc, argumenter, et t'en as certains de créateurs tu peux dire ce que tu veux, quand ils veulent pas… T'es obligé souvent de négocier avec les poings tu vois, et ils gagnaient pas toujours. Donc dans tout ça t'as les démons eux leur plaisir, c'est de détruire. Au départ dieux comme Titans leur bousillaient la gueule à l'occasion, histoire de leur expliquer le respect. T'as Sargeras lui à force il s'est dit qu'en fin de compte c'était plutôt laborieux de mettre son nez dans les affaires des autres, et absurde, quelque part, quand on y réfléchissait. Tu parles que les Nathrezim à la première hésitation qu'ils ont perçue chez lui ils en ont profité. Ils s'en sont pris plein la tête le temps d'instiller le doute en lui, mais ç'a été payant. Moi je suis assez d'accord avec le principe, au fond. Quand on veut un truc, on le fait, point, on tape d'abord, on négocie après. Et puis il a dû trouver ça super rigolo, de détruire un monde, la première fois, bien plus intense et moins prise de tête que de corriger. Et hop c'était parti, il a enchaîné jusqu'à tomber sur Argus. La suite de l'histoire tu la connais ».
Je digérais lentement les informations. Présentés comme ça, les événements se dégageaient de la vision manichéenne de l'univers qu'on nous enseignait depuis d'innombrables générations.
« Donc nous notre dieu sur Argus il était tout seul et il nous a faits pour avoir de la compagnie et de l'occupation. Mais surtout, histoire qu'on se sentent proches de lui, il nous a donnés de grands pouvoirs magiques, et notre monde du coup il bougeait pas mal, on s'amusait bien. La faim, la mort, la douleur, on connaissait pas. On s'envoyait pas mal en l'air – les super gonzesses qu'il avait créées l'enfoiré ! mais je m'égare encore – et le reste du temps on cogitait pas mal sur les formes de vie tout ça, histoire d'imaginer des millions de trucs et que le monde soit riche et beau gnagnagna. Ouais bon moi je cogitais pas trop j'avoue. Je préférais les filles. J'étais considéré comme le fainéant du groupe, je foutais rien. Je cherchais pas trop à comprendre leurs histoires de vie et de magie. Sauf qu'à force de faire des petits ben le peuple grandissait à toute allure et qu'on a fondé une vraie société. Enfin “on” … je laissais les autres cogiter sur l'organisation sociale machin et je m'occupais d'engrosser les jeunettes. Et de former les jeunes aux armes. Oui parce que les démons évidemment ont régulièrement attaqué Argus pendant ces milliers d'années-là. Et quand je te parle de démons c'étaient les vrais, ceux qui sont aussi vieux que l'univers voire plus. Là oui à force j'en ai imaginé des choses à créer. Pendant que les autres utilisaient leur magie je concevais des trucs bien solides moi, des armes, et des armes qui coupent. J'étais la terreur des champs de bataille. Le Champion. Les démons de tout le Néant distordu connaissaient mon nom, et je te parie ce que tu veux qu'ils s'en souviennent encore. Si tu voyais les combats que j'ai menés et les exploits accomplis… Enfin bon du coup j'ai convaincu avec mes épées, et j'ai été désigné Maître, une fois la société instituée. A la tête ils ont mis deux des Premiers-Nés, Kil'Jæden et Archimonde – des vieux potes à moi donc, que j'ai faits cocus un nombre incalculable de fois, pas étonnant qu'ils se soient aigris –, et Velen, qui s'était déjà pas mal illustré côté airs sages et tournures raisonnables, tu vois le style… Ben comme quoi hein, c'est les deux plus vieux qui se sont fait embobiner par Sargeras, enfin bon embobinés consentants hein, et c'est pas totalement illogique quand on y pense. Cela faisait un sacré paquet d'années qu'ils ne progressaient plus niveau puissance et qu'ils étaient blasés de tout. Z'ont voulu voir ailleurs, ça s'explique – surtout que Sargeras leur a signifié au passage que notre pote dieu était un tocard, aux pouvoirs ridicules comparés aux siens –, alors que Velen c'était le passionné, avec tout plein de principes et de valeurs, tu vois. Enfin bref c'est parti en sucette, y a eu une méchante guerre, je me suis bien éclaté, mais cette fois la différence de puissance était… abyssale. Notre dieu s'est fait buter, tous les Premiers-Nés non corrompus aussi – sauf moi –, c'était la débâcle totale, Sargeras avait mis le paquet, le Néant débordait des démons qu'il libérait, on aurait dit que la nuit coulait par terre tellement les nuées étaient infinies. On s'est enfermés dans notre grande cité et tous les mages – enfin, tout le monde sauf moi – se sont concentrés pour former un bouclier autour, un sacré bouclier petit, t'en verras jamais un pareil, tout le Néant pouvait tomber dessus qu'il aurait pas bronché. Sargeras allait pas tarder à s'en occuper personnellement. C'était fini, le paradis terrestre et la société idéale. Coup de bol quand même, les prières de Velen ont résonné dans l'Univers et les Naarus ont débarqué d'on ne sait où et nous ont foutus dans un de leurs super-vaisseaux là. Ils en ont profité pour nous enseigner leur fichue Lumière et nous en imprégner aussi – ainsi tout le monde a pu avoir les yeux qui brillent et ça se transmettait héréditairement, comme ça on a pu commencer à faire des moules à paladin et à y cuire tous les volontaires et leurs fistons comme des gauffres. Moi j'ai pas voulu assister à leur cérémonie sacrée là, me suis pas fait imprégner de leur Don. Ouais parce que tu vois, les histoires de plan spirituel où le Bien combat le Mal, c'est de la connerie. Moi je dis rien, même pas à Velen, parce que ça les rendrait tristes, mais la Lumière c'est une magie comme une autre, point barre, comme l'Ombre ; le Bien et le Mal ça a jamais existé. Les Naarus sont pas des incarnations du Bien ou je sais pas quoi, c'est des gus comme les autres, ça se bute, ça se corrompt, comme tout ce qu'il y a dans l'Univers. D'ailleurs moi je les trouve super louches, les Naarus. Je reste sur mes gardes. J'ai jamais capté l'intérêt qu'ils avaient à nous aider. Pour ça que je me suis pas laissé tripoter. J'y tiens, à mes yeux noirs. Pis mine de rien, ça a du succès auprès des filles ».
J'avais dépassé le stade de l'hébétement.
« Ouais, fit-il en riant, c'est marrant t'as vu, je suis l'Eredar le plus vieux de l'Univers, et non seulement je raconte ma vie à personne alors que je pourrais être une Légende vivante, voire carrément vénéré, mais j'ai jamais réussi à faire de la magie, je suis jamais devenu un grand sage ou spécialement intelligent. J'évolue pas, et j'arrive pas à m'en sentir coupable. Au fond tout le monde ne fait que s'occuper avant de crever, les gens ont beau dire qu'il y a des occupations au milieu plus sérieuses que d'autres, c'est leur avis, le résultat est le même, ils crèveront un jour, on les oubliera plus ou moins vite, et ils auront loupé des tas d'occaz de se faire une partie de jambes en l'air. Pendant qu'ils font les gens importants, je me fais leurs femmes. Y en a beaucoup qui devraient réfléchir avant de dire que tel gamin est leur fils ».
Il fit une petite pause, hilare, en pensant à tous les enfants du vaisseau qui pourraient être les siens.
« Donc ce que j'aime bien chez toi Stropo, c'est qu'on est pareils tous les deux ».
Il s'interrompit brusquement. Dire ça juste après avoir parlé de ses conquêtes, n'était pas du meilleur effet. Surtout que nous avions tous les deux les cheveux d'un noir de jais, la même taille et le même froncement de sourcils.
« Enfin ce que je veux dire, repartit-il, embarrassé, c'est que, tu ne t'en rends pas encore compte, mais tu es actuellement le guerrier le plus puissant que j'aie jamais entraîné. C'est-à-dire, donc, que tu es le meilleur depuis le début de la race. »
Je me pris cette déclaration comme une claque dans la figure.
« Le seul truc qui me gêne chez toi, c'est que par rapport à moi tu manqueras toujours d'un poil de force pour manier l'épée longue, et d'un poil de rapidité pour les armes à une main. On pourrait hésiter sur ton orientation et sur ce que tu dois travailler en priorité. J'ai réfléchi, et mon conseil final à l'issue de ton entraînement consisterait en ceci ».
Il fit une pause. L'instant était solennel. De nombreuses années d'enseignement allaient trouver leur conclusion.
« Tu dois conserver le style à deux épées. Tu le maîtrises parfaitement, et ce que j'ai apprécié, surtout ces derniers temps où tu m'en as mis plein la tête, c'est que tu es inventif et imprévisible. C'est vraiment ce qui te correspond, c'est là où ta puissance s'épanouira. Mais la rapidité nécessaire contre les adversaires sérieux, tu ne l'obtiendras qu'en enlevant du lest. Je te conseille d'oublier les plaques. Au moins dans un premier temps. Et fais super gaffe aux mecs inventifs comme toi, ou aux styles que tu connais pas. Au contact, pas le temps de réfléchir, tu devras choisir en une milliseconde entre foncer et laisser venir. Te trompe jamais, sinon t'es mort. Au bout d'un an ou deux de combats, tu auras normalement assez d'expérience et d'entraînement pour avoir le choix entre remettre des plaques et miser sur toujours plus de rapidité. Je te conseille de remettre les plaques. C'est trop dangereux de renforcer exclusivement ses points forts. Maîtrise et équilibre, Stropo. Retiens ça. »
Je hochai la tête. Arcân soupira et sortit d'une armoire un coffret imposant fait d'un métal brut, orangé, sans ornement.
« J'ai demandé l'autorisation à Velen et il me l'a accordée. Je vais te remettre les armes les plus puissantes qui aient jamais été forgées par notre peuple. Je les ai créées moi-même sur Draénor à partir de fragments du Titan Noir lui-même – j'ai eu l'occasion de le trancher un peu sur Argus. Dommage il s'est téléporté pour se soigner et j'étais pas en état de le poursuivre. Cet enfoiré dégage une chaleur terrible, il m'a bien cramé, mais j'ai gardé les deux croûtes que je lui ai arrachées, même inconscient à l'hôpital je les serrais tellement fort qu'on a renoncé à me les faire lâcher. »
Une secousse, presque un sursaut, ébranla mon corps. Il ouvrit le coffret. Deux épées y reposaient, dans leurs fourreaux. Il les dégaina. Elles étaient du noir le plus profond que j'aie jamais vu, un noir magnifique, fascinant, hypnotique, qui absorbait le regard telle une fenêtre vers une autre dimension – et ce noir d'outre-monde était marbré de veines rouge vif, un rouge de lave, un rouge de feu. Les fourreaux étaient faits d'un cuir noir enchanté, conçu pour contenir non seulement les lames, mais aussi leur aura maléfique – tant qu'elles n'en étaient pas sorties bien sûr. « Tu trouveras pas de matériau plus mortel que de la peau de Titan Noir, dit fièrement Arcân. Dommage ça se fond pas, j'en aurais fait une épée longue sinon. Comme elles me servent à rien je te les offre. Attention quand même à deux trucs avec ça. D'abord, c'est pas du métal, ça se reforge pas, si tu les pètes ou les ébrèches elles sont pas réparables. Bon, évidemment elles sont super dures, donc faudrait un truc pas naturel pour les abîmer sérieusement – genre un coup tel que celui que j'ai balancé ce jour-là, précisa-t-il avec un sourire frimeur. Le deuxième truc, c'est que c'est de la corruption brute ce machin, c'est de l'Ombre et du Feu à l'état solide tu vois. En gros quand tu cogites, quand tu doutes, quand t'as de la peine ou des conneries de ce genre, tu les laisses au fourreau. Si tu les prends en main, c'est pour massacrer, point barre. Ces lames guetteront la moindre occasion de t'influencer. Tu réfléchis, tu dégaines, tu tues, tu rengaines, tu réfléchis. Ok ? »
Je hochai la tête, halluciné. Il rengaina les lames et me tendit le coffret sans cérémonie. « Evidemment interdiction absolue de les sortir de leur fourreau devant qui que ce soit, déclara impérieusement Arcân. Les gens s'étonneraient de leur allure et poseraient des questions. Personne ne doit connaître leur origine ni leur créateur. Ah et faut-il le préciser, personne d'autre que toi ne doit les toucher. Tue quiconque mettra les mains dessus. J'espère que c'est clair ».
Je hochai de nouveau la tête. Je ne savais pas quoi faire, ou plutôt par quoi commencer. Arcân constata ma fébrilité. Il m'empoigna le bras, me releva et me reconduisit à la porte. « T'entends pas les clameurs, Stropo ? Velen vient d'ordonner le rassemblement général ». Il me bourra l'épaule en éclatant de rire. « Allez cours cacher le coffret chez toi, t'as encore le temps avant qu'il commence à parler. T'en fais pas, j'ai pas besoin que tu cherches trois mille ans comment me remercier des épées, des années d'entraînement et que sais-je encore, je m'en fous des remerciements. Contente-toi de me faire honneur dans les affrontements qui nous attendront dans notre prochaine terre, car il y en aura à coup sûr ! Fais résonner ton nom, que ton peuple, tes alliés et tes ennemis le connaissent, et rappelle-toi qui fut ton maître ».
Je lui lançai un regard où je tentai d'exprimer toute ma reconnaissance, toute ma gratitude, tout mon amour pour ainsi dire filial. Quoiqu'il essayât de paraître décontracté, il était indéniablement ému. Je me retournai et courus.
« Et oublie pas de continuer les exercices, feignasse ! On se voit demain matin ! » cria-t-il dans le couloir.
Je ne sais pas pourquoi, depuis les événements tragiques qui ont suivi, j'ai souvent regretté que cette fin d'entraînement et ce don exceptionnel se soient faits sans cérémonie. Je n'ai jamais réussi à lui exprimer ce que je voulais, et je ne suis même pas sûr de savoir exactement ce que j'aurais voulu exprimer. En fin de compte nous étions tout à fait comme un père et son fils. Condamnés à ne jamais trouver les mots.
Velen réunit l'intégralité de la population du vaisseau dans le Hall principal. Tout le monde était surexcité, l'ambiance était exaltée d'espoir. Il ne pouvait y avoir qu'une seule raison pour une telle assemblée, il ne DEVAIT y avoir que cette raison.
Et c'était bien le cas.
Hama me sauta au cou en pleurant quand j'arrivai, essoufflé, quelques secondes avant le début du discours. « Tu as intérêt à m'expliquer après pourquoi tu m'as laissée seule si longtemps », fit-elle d'un air boudeur, les joues ruisselantes. Je hochai la tête et la serrai fort.
« Dræneïs ! – Exilés, gronda Velen d'une voix grave et puissante qui emplit le vaisseau, nourrie et sublimée par d'innombrables millénaires d'espoir et de désespoir, de foi et de doute, de bonheur et de souffrance. O'ros vient de m'apprendre une formidable nouvelle. Un monde hospitalier est enfin à portée de notre vaisseau, terre que nous aborderons d'ici trois jours ».
Ce fut davantage qu'une foule, ce fut un peuple qui cria sa joie. Le Hall résonna d'une formidable clameur, d'une exultation fantastique. Ils semblaient soudain des millions à hurler leur délivrance, car tous les dræneïs morts au fil des millénaires se joignaient aux présents pour chanter l'espoir d'une fin à leurs tourments. C'étaient des abîmes de souffrance accumulée au cours des générations qui se commuaient en sommets d'enthousiasme fébrile. Les esprits se brouillaient. Plus personne ne se contrôlait. On hurlait, on sautait, on restait bouche bée, comme ivre, ou même, comme Hama, on pleurait de bonheur. Elle inondait ma chemise de larmes de joie. Ce fut un moment extraordinaire. Un moment qui se passa de mots. Les grandes joies comme les grandes colères des peuples ne se formulent pas, elles se hurlent.
Je fus de ceux qui restèrent coi, interdits. Je n'osai y croire. Arcân venait à peine de me parler des futurs affrontements sur notre prochaine terre, et voilà qu'elle se concrétisait immédiatement, elle se donnait à moi, la terre et ses combats, dans un délai de trois jours. J'entrevis d'ailleurs mon maître, dans la foule, qui rugissait joyeusement. Il sentit d'une façon ou d'une autre qu'on le regardait, m'aperçut et me fit un clin d'œil. Je n'eus pas de réaction. En fin de compte, je ressentais plus d'appréhension que de joie.
« Mes enfants, reprit enfin Velen après dix minutes de délire, je ne peux vous empêcher d'être enthousiastes, car c'est certes un grand bonheur pour notre peuple ; mais il demeure que la mesure, la modération et la prudence sont en toute chose les clefs de la réussite. Nous avons trois jours, ce qui représentera pour nous à la fois un temps d'attente insupportable et un temps de préparation ridicule. Il n'y a pas une seconde à perdre. Il y a énormément à faire en vue de notre atterrisage et de notre installation. L'avenir de notre race n'est pas encore assuré. Je compte sur vous tous pour aborder ce nouveau monde avec respect, dignité et sagesse. Je demande au Conseil une réunion immédiate avec O'ros pour mettre au point le déroulement des préparatifs. Pour les jeunes, demain sera jusqu'à nouvel ordre votre dernière journée de cours ».
Ce discours clair et concis modéra les ardeurs. Nous nous dispersâmes lentement. Les cris de joie et les rires fusaient en grappes. L'ambiance était électrique. Tous les visages étaient souriants voire exaltés. Hama et moi allâmes nous enfermer dans notre monde, qui fut particulièrement doux et joyeux cette nuit-là. L'enthousiasme général était communicatif. Nous ne ressentîmes ni fatigue ni sommeil.
Le lendemain matin, nous attendîmes Arcân dans le Hall des Ressources. Les élèves de toutes les disciplines s'étonnèrent de plus en plus au fil des minutes.
Il ne vint jamais.
Arcân avait disparu.
La vengeance de Darotân était en marche, calme, minutieuse, impitoyable.
Une musique lancinante de violon résonna dans ma tête tandis que je parcourais les couloirs menant aux appartements d'Arcân, Hama m'emboîtant le pas, soucieuse. Une mélodie qui se donnait des airs légers, mais imprégnée en profondeur de la mélancolie des abîmes. Je compris que s'il y avait un destin, c'était lui le musicien, et qu'il quittait l'espace d'un instant son impassibilité légendaire, pour m'exprimer sa tristesse sur le sort qui attendait le dernier Premier-Né et son disciple.
J'hésitai à entrer dans cette chambre. Je restai immobile une longue minute devant la porte, qui était légèrement entrouverte. Hama tremblait de nervosité. Il y avait quelqu'un derrière, nous le sentions – tout était silencieux, mais ce silence était lourd. Il demeurait possible que nous trouvions dans la chambre un Arcân endormi, éreinté par une nuit de débauche. Mais l'évidence était palpable dans l'air. La vérité était nécessairement autre.
Je toquai enfin. Il y eut un silence, et un soupir. « Qu'attends-tu ? Entre donc », dit Darotân.
Une rage terrible me saisit lorsque ma peur se mua en certitude. Il avait agressé voire tué mon maître. Mon impulsion première fut de me ruer et de l'éviscérer à mains nues. Mais un formidable pressentiment me retint. Une intuition. Il ne fallait pas entrer. Je me contentai donc, fulminant, de pousser la porte, sans faire un pas. Le paladin était assis sur le lit d'Arcân, les coudes sur les genoux, les doigts croisés. Il avait un fin sourire, mais je sentis sa poitrine serrée d'une légère angoisse.
« Ah mais décidément vous êtes inséparables, ajouta-t-il joyeusement en jetant un œil à Hama. Vous venez à ma rencontre tous les deux, que de bonheur ! Moi qui pensais notre chère amie suffisamment intelligente pour enfin prévenir Velen et les Conseillers. Elle n'a pas réfléchi et a bien imprudemment suivi son amant ».
Le sentiment de danger me retenait toujours sur le seuil. Hama fit un pas en arrière, en un début de panique.
« Non non reste, ne t'enfuis pas, dit Darotân en riant. Runuur et Nuraam sont déjà postés derrière la porte du couloir là-bas au fond, équipés de pied en cap. Et puis regardez – il tendit les paumes de ses mains –, je n'ai pas d'arme ; vous non plus me direz-vous, mais je suis seul contre deux. En plus je détiens Arcân prisonnier – ces mots me foudroyèrent –, j'aimerais parler avec vous, tout simplement. Mais pas dans le couloir, si possible. Disons que si vous me refusez cette petite entrevue, je le tuerai, ajouta-t-il légèrement – je commençai à perdre le contrôle, ma vue se brouillait, les mots désertaient mon esprit.
— Tu es stupide si tu crois que Velen et le Conseil ne te suspecteront pas, dit Hama, d'une voix froide et dure. Ils connaissent ta fierté.
— Au cas où je sois vraiment obligé de vous tuer tous les trois, répondit-il d'un sourire carnassier, Nuraam est tout prêt à s'en accuser lui-même, il me l'a promis. Il dira avoir voulu venger mon honneur. Même s'il considère que se sacrifier pour moi est une noble cause, je voudrais éviter un tel bain de sang et négocier les termes de ma vengeance avec vous – si vous voulez bien vous donner la peine d'entrer…
— Je vais m'occuper de lui, me chuchota Hama, sa voix tremblant désormais de colère. Aie confiance en mes pouvoirs ».
Quand je la vis faire un pas vers Darotân, mon pressentiment desserra soudain son emprise. Il était hors de question que je la laisse s'exposer. Je lui empoignai le bras et passai devant elle, en serrant les poings. Ce faisant, je franchis le seuil. Nous avançâmes doucement.
« Braves petits », fit Darotân avec un sourire méprisant. Runuur et Nuraam, dissimulés dans la pièce, apparurent et figèrent nos corps d'un mot. Avant de lever leurs lourdes masses et de les abattre sur nous, sans que nous ne puissions rien faire.
La lumière était éblouissante. Je ne parvins pas à ouvrir les yeux.
« Hey Stropo, t'en as mis du temps à te réveiller, lambinard ».
Arcân… Mon cœur se serra. J'avais eu tellement peur. Mes yeux s'en embuèrent. Je me sentis immobilisé, et maintenu debout contre une paroi, bras écartés. Je mis au moins dix minutes à avoir une vision claire de ce qui m'entourait. Pendant ce temps mon maître et Hama parlèrent.
« Ouais Stropo, Hama venait de s'éveiller et de demander où on était. Donc en fait j'en sais rien, l'enfoiré m'a chopé avec ses deux potes pendant que je pionçais, ils m'ont immobilisé magiquement et m'ont martelé jusqu'à ce que je tombe dans les pommes. Plus loyal, tu meurs…
— Il nous a bien honteusement piégés nous aussi, dit Hama avec incompréhension. C'est incroyable mais il nous a menti. Et puis ce matin il attendait avec nous pour l'exercice, comme si de rien n'était. Je ne comprends pas comment il a fait pour être avant nous dans la chambre. Ce prétendu honorable paladin a usé de subterfuges magiques…
— C'est totalement absurde, répondit Arcân, sincèrement étonné. C'est inconcevable que Darotân se soit laissé aller à de tels procédés. Il est orgueilleux, c'est un fait, mais il a toujours manifesté des principes inébranlables. Et il est intimement pénétré de ces principes.
— Je le sais bien pour l'avoir fréquenté longtemps, soupira Hama. Comment a-t-il pu changer ? Son cœur et sa raison sont faits d'une matière plus dure que le métal. Je l'ai toujours vu comme un être inaltérable.
— Et je le suis ! » déclara le concerné en apparaissant soudain, accompagné par le silencieux et impassible Runuur.
Ma vision acheva de se préciser. Nous étions à l'intérieur d'un énorme cristal rouge, de ceux qui constituaient la réserve de magie nécessaire au vaisseau pour se déplacer dans l'espace. A en juger par sa taille, nous étions dans le cœur même de l'Exodar, là où aucun dræneï ne se rend jamais, un gigantesque assemblage d'immenses cristaux. A en juger par la façon dont Darotân était apparu, il n'y avait pas d'accès vers l'extérieur. Il allait et venait via un portail magique dissimulé dans quelque recoin.
Arcân, recouvert d'énormes ecchymoses, les vêtements à moitié déchirés, et Hama, qui avait une vilaine plaie sanguinolente à l'arcade soucilière, étaient eux aussi attachés debout et les bras écartés, contre la paroi qui me faisait face. De lourdes chaînes nous ceignaient les poignets, les chevilles et la taille.
« Je suis inaltérable ! répéta Darotân, les mains dans le dos, cambré, l'air fier, les yeux plantés dans ceux d'Hama. J'ai fait une promesse, il y a un mois, à l'infirmerie. J'ai dit que je tuerais les deux êtres responsables de ta déchéance. Et la réalisation de cette promesse doit se faire à n'importe quel prix ».
Il marcha en cercle entre nous trois, nous regardant tour à tour.
« Un combattant de la Lumière se trouve parfois dans des alternatives où, quel que soit son choix, il éprouvera du remords. Velen, ce Prophète que vous vénérez tant, le sait bien, lui qui a organisé deux exodes. Croyez-vous qu'à chaque fois il a pu sauver tout le monde ? Non bien sûr. Il a fait le choix d'abandonner à leur sort une partie pour sauver l'autre. Vous saisissez, n'est-ce pas. A mon esprit donc se présentait l'alternative suivante : soit je vous laissais en paix, et ne tenais pas ma promesse, ce qui aurait constitué pour moi un déshonneur éternel ; soit je la tenais, mais si je la mettais en œuvre de façon directe et franche, tout le vaisseau se serait retourné contre moi ».
Il s'arrêta et soupira, levant les yeux au ciel – en l'occurrence le plafond de la cavité pratiquée dans le cristal. Il reprit son discours – et sa marche.
« Parfois un combattant de la Lumière sait ce qui est juste, mais il se heurte à la foule ignorante. Que doit-il faire alors ? Le choix de la justice, bien sûr. Je me suis donc, avec une extrême répugnance je le confesse, assuré par quelques dispositions de la réussite de mon entreprise.
Car enfin vous êtes désormais une peste qui gangrène mon peuple. Et vous avez commencé par la plus belle fleur ».
Il s'arrêta devant Hama et lui caressa le visage. Elle pleurait doucement.
« Et non seulement tu n'as pas conscience d'avoir été corrompue dans ton âme, dit-il doucement, mais tu aurais fait tout un scandale si je m'étais contenté d'enlever les deux Sans-Lumière, n'est-ce pas ? Je suis tellement désolé, Hama… je ne vais pas pouvoir te laisser vivre ».
Il était sincèrement triste. Runuur manifesta quelque émotion.
Arcân n'avait pas quitté son air hilare depuis le début du monologue.
Quant à Hama, quelque chose monta en elle. Un désespoir dément. Elle haleta et se tordit convulsivement dans tous les sens, poussant de temps à autre un petit cri de bête affolée. Je serrai les dents de la voir ainsi. Darotân, lui, était fasciné par le spectacle, et profondément bouleversé. Les larmes et la sueur d'Hama imbibaient le haut de sa chemise, collant le tissu à ses seins mis en valeur par les postures cambrées qu'elle prenait en se débattant follement. La respiration du paladin s'accéléra. Son sang s'échauffa. Ses yeux s'écarquillèrent. Ses mains tremblèrent, mues par l'envie de toucher ce corps extraordinairement sensuel. Darotân se laissait posséder par le désir. L'atmosphère se chargea d'intensité, la tension qui saisissait le paladin était palpable dans l'air. Runuur se sentit mal à l'aise. Arcân avait quitté son air hilare et fronçait les sourcils, attentif, comme prêt à l'attaque, les poings serrés.
Dans ses mouvements de tête forcenés, Hama soudain vissa ses yeux agrandis par la panique dans ceux de Darotân. Et hurla. Longuement. Le cri était suraigu. Les deux paladins se couvrirent les oreilles. Arcân et moi ne nous préoccupâmes guère de nos tympans. Nous étions extrêmement inquiets pour elle. J'avais eu une peine infinie à me contenir jusque là, mais ce cri m'arracha des larmes. Je serrai les dents à me les enfoncer dans les gencives. Je sentis que je n'allais pas tarder à devenir fou moi aussi. Fou d'impuissance. L'impuissance à aider son aimée, je ne connais pas de chemin plus rapide vers le désespoir sans fond et la folie éperdue.
A la fin du cri, sa tête retomba mollement, et elle recommença à pleurer doucement. Darotân, ébranlé, reprit contenance – non sans garder une grande fébrilité dans la voix. « Il ne sert à rien de crier, fit-il avec un petit rire nerveux, personne ne peut entendre. Nous sommes au milieu exact du noyau de cristaux du vaisseau. Cette cavité s'est créée naturellement, car un cristal vidé de sa magie devient friable. Je l'ai trouvée et y accède par magie. Le portail de téléportation utilisé est du type le plus sûr, à savoir conçu pour son propriétaire et produit à volonté par un petit artefact. En d'autres termes, Runuur, Nuraam et moi pouvons disparaître et apparaître comme nous voulons en quelques mots d'incantation, sans laisser de portail utilisable pour vous – et nous voler les artefacts ne serviraient à rien. J'ai dû user de tout mon crédit et manquer de me compromettre pour obtenir discrètement ces petites merveilles ».
Il était très fier.
« Second point, personne ne vous cherchera. Tous sont très occupés par les préparatifs de l'atterrissage – et faut-il le préciser, tout le monde est habitué à voir “disparaître” Hama et Stropovitch – il nous lança un regard méprisant - ; quant à Arcân, il n'a aucun parent, et il ne fait même pas partie du Conseil : son absence ne sera pas remarquée ».
Nous savions tous qu'il avait raison.
« Enfin, les liens qui vous attachent sont mi-matériels mi-magiques. Car les chaînes qui retiennent vos corps sont reliées par des liens magiques impossibles à briser, à des cristaux encore riches de magie autour de celui-ci. Autrement dit, pour vous libérer il faudrait vider de leur substance arcanique les cristaux qui environnent celui qui vous emprisonne. Ne suis-je pas génial ? » Mon maître éclata de rire.
Darotân se vexa. « Apparemment nous avons été trop gentils avec toi tout à l'heure, dit le paladin avec mépris. Quelques coups supplémentaires t'auraient appris l'humilité.
— Pas ma faute si vous tapez tellement comme des fiottes que vous arrivez même pas à me péter une côte avec des masses de vingt kilos », ricana Arcân.
Darotân prit un air pincé. Le Sans-Lumière était de constitution si robuste qu'un puissant coup de masse à deux mains sur le torse avait autant d'effet que sur une sculpture en khorium. La dureté de ses muscles tenait du surnaturel. Il avait fallu près de dix coups de masse dans la tête – je pouvais les compter sur son visage – pour le faire s'évanouir – au risque de le tuer, ce que le paladin voulait absolument éviter.
« Estime-toi heureux de ne pas être encore mort.
— Et que me vaut cet honneur, messire Darotân ? ricana mon maître.
— C'est la Justice que je mets en œuvre par l'intermédiaire de ma promesse, répondit avec orgueil le paladin. J'ai pris acte de l'influence néfaste que vous exercez, en tant que Sans-Lumière et fiers de l'être. A votre contact les foules s'abrutissent, les consciences s'amolissent, les âmes s'affaiblissent, les cœurs se corrompent. Vous représentez une grande menace. Votre seule présence empêche les dræneïs qui vous côtoient d'engager tout leur être dans la voie de la Lumière. Votre nature primitive, telle une tache sur une toile blanche, bloque l'aspiration des autres vers l'absolu – déteint, en quelque sorte. Quiconque se compare à vous se sent infiniment noble et intelligent, donc ne fait plus d'effort pour se rapprocher de la perfection de l'âme.
— Pas bientôt fini ton tissu de conneries là, l'interrompit Arcân en bâillant, je te rappelle qu'à cause de toi j'ai dormi que trois heures, si en plus tu me sors la berceuse ça va pas le faire.
— En effet, rétorqua le paladin avec un sourire méprisant, vous expliquer quoi que ce soit est parfaitement inutile, vous êtes trop bêtes pour comprendre.
— Ben on va tester tiens alors, repartit mon maître en prenant un air idiot, ce que j'ai compris c'est que t'es vachement frustré que Stropo t'ait chouré ta copine, que tu passes tes nuits à psychoter sur ce qu'ils font ensemble, et que du coup au lieu de dormir t'as ruminé grave pour sortir ta vengeance à deux balles, et bien préparé les discours pour enrober la praline. Alors patron, j'ai pigé ?
— Non, répondit sèchement Darotân. Tu te crois malin mais tu ne l'es pas, Arcân ».
J'observais notre tortionnaire. Je voyais beaucoup de choses dans ses yeux. Mon maître avait raison mais il y avait plus, bien plus que cela. Darotân était profondément triste. Intensément malheureux. Je le perçus clairement. Il ne l'avoua jamais, mais il aimait Hama. Avec son besoin maniaque de tout rationaliser et de tout contrôler, il avait fatigué l'objet de son amour. Depuis des semaines, il se torturait pour cela. Pour accepter. L'angoisse qui serrait sa poitrine, je la sentais. Tout son être luttait contre ses sentiments. Un conflit interne et extrêmement douloureux. Il se contraignait à rationaliser toutes ses pulsions, en permanence. Il éprouvait leur validité. A chaque minute il transformait une pensée ou un sentiment en problème, développait les tenants et aboutissants, résolvait et concluait. Sa tête était une machine infernale qui ne trouvait jamais le repos ; une machine qui broyait son cœur en espérant le faire taire ; mais ce dernier à la place criait toujours plus fort, avait toujours plus mal. Darotân… pourquoi ? Pourquoi t'être toujours infligé de telles souffrances ? Pourquoi fouiller sans cesse tes entrailles du scalpel des mots ? Pourquoi clouer ton cœur sur le métal froid de ton armure ?
Nuraam apparut.
« Tiens, tu parlais d'enrobage, dit Darotân, voici enfin la praline ! »
Le nouvel arrivant, un grand sourire aux lèvres, apportait en effet un petit sac blanc.
« C'est incroyable comme il traîne encore plein d'affreuses bestioles dans certains labos, dit Darotân en ouvrant le sac. Un de nos meilleurs spécialistes m'a fait l'honneur de me faire visiter le sien – enfin, sur ma demande, bien sûr ».
Il sortit un bocal transparent contenant trois minuscules chenilles jaunâtres.
« Donc avant que tu ne m'interrompes de tes sarcasmes, reprit Darotân en observant les petites bêtes, les yeux écarquillés de fascination, je disais que j'ai pris acte de votre caractère néfaste ».
Il planta ses yeux dans les miens.
« Et j'ai jugé et rendu la sentence. Vous devez souffrir et mourir ».
La déclaration était sèche et sans appel. Arcân fronça les sourcils, attentif, et recommença de serrer étrangement les poings. Hama et moi restâmes hébétés. Une peur sans nom nous avait saisis à la vue des chenilles. Nous n'avions aucune idée de la façon dont ces bêtes faisaient souffrir – cette ignorance était terrifiante.
« Car enfin vous n'êtes pas seulement des déchets, vous êtes fiers de l'être, et c'est pour cela que vous devez souffrir. Souffrir jusqu'à ce que vous vous rendiez enfin compte d'à quel point vous n'êtes que de misérables et pitoyables créatures. Alors seulement je vous accorderai la mort.
— Va avoir du boulot ta chenille alors, fit Arcân en fixant le paladin. Avant que je reconnaisse être faible j'espère que t'as pas mal de milliers d'années devant toi.
— Le vaisseau atterrit dans trois jours. Ce sera bien suffisant. Car vois-tu, cette petite bête a une façon de se reproduire assez particulière. Elle creuse la peau de ses proies et recherche un nerf suffisamment épais pour qu'elle le détecte. Puis elle le remonte, lentement, jour après jour, et il paraît que c'est une douleur effroyable, une des pires imaginables. Et le plus vicieux, c'est que Hama ne pourra pas vous en délivrer avec les pouvoirs du Sacré, car il ne s'agit pas d'une maladie, et la douleur ne sera pas produite par des blessures. Parfait n'est-ce pas ? »
Hama recommença à haleter et à gémir. Je sombrai progressivement dans les abîmes du désespoir et de la peur. Arcân demeurait attentif.
« Et ce n'est pas tout ! Sa destination finale est le cerveau. Donc si je vous pose cette petite merveille sur la jambe, elle remontera toute la colonne vertébrale en creusant une galerie dans votre mœlle épinière, vous paralysant peu à peu. Je n'ose même pas imaginer les abîmes de souffrance générés alors. Positivement atroces ».
Il tremblait de nervosité. Il était en lutte. Il avait du mal à assumer ce qu'il allait faire. Runuur et Nuraam fixaient les chenilles en écarquillant les yeux, pâles, hésitants.
« Bien évidemment vous ne mourrez pas tout de suite. A la fin de son parcours, qui devrait durer deux jours, elle ira pondre des œufs dans votre cerveau. Des larves en écloront et dévoreront tout ce qu'elles pourront avant – et un peu après – votre mort. Après quoi elles sortiront, se feront un joli cocon et deviendront de petits papillons aux ailes pourpres qui partiront à la recherche d'un nouvel hôte. Ces papillons ont la particularité étonnante de pouvoir se séparer de leurs ailes quand ils se sont posés sur la peau de leur proie. Donc ce que vous voyez là ne sont pas des chenilles, mais des papillons à qui l'on a déjà arraché les ailes – par sécurité ».
Il resta un instant immobile. Hama recommençait à se tordre, implorante. « Arrête, arrête, arrête, arrête, arrête, arrête… » répéta-t-elle, sa voix s'affaiblissant à mesure et s'éteignant en un sanglot. Elle poussa un gémissement qui nous déchira l'âme.
Arcân fixait toujours le paladin. Intensément.
« Je ne reviens jamais sur une décision », lâcha Darotân, tremblant de plus belle – et il posa la main sur le couvercle du bocal. Runuur et Nuraam devinrent livides et saisirent leurs artefacts de téléportation.
La voix d'Arcân retentit enfin, mais elle n'était plus légère et moqueuse. Elle était grave, et elle résonnait de toute la profondeur de ses dizaines de milliers d'années.
« Tu vas vraiment le faire, Darotân ? »
Cette voix caverneuse nous glaça le sang. Elle figea l'instant. Le paladin trembla convulsivement. Hama s'immobilisa également, et son regard étonné passa de mon maître à notre tortionnaire.
« Je t'ai posé une question, Darotân ».
Des gouttes de sueur froide couvrirent le front du paladin. Sa mâchoire se mit à trembler. Il était incapable de prononcer le moindre mot. Incapable de regarder Arcân. Il fixait les chenilles, hagard, les yeux écarquillés, la main serrée sur le couvercle.
« As-tu VRAIMENT l'intention d'ouvrir ce bocal, Darotân ».
Cette voix résonnait de menaces infinies. Nous en avions le vertige.
Mais la force d'âme du paladin était déjà réputée dans l'Exodar. Il avait instauré en lui ce qu'il appelait le « Troisième Œil », une espèce de dédoublement de l'esprit qui lui assurait une auto-critique permanente. Et là le conflit qui le déchirait était visible. Son visage fut parcouru de grimaces terribles. Il tomba à genoux, la main droite toujours serrée convulsivement sur le couvercle, l'autre plaquée sur la figure, ses doigts s'enfonçant dans ses yeux et pétrissant violemment son front et ses tempes. Il produisit en même temps un long râle, qui au bout de longues secondes se mua en paroles hurlées. Il cria comme pour répondre à une voix intérieure : « NON JE NE SUIS PAS LACHE ! »
Il se mit debout, planta ses yeux dans ceux d'Arcân en une expression de défi, sourit – métamorphosé –, saisit le couvercle et l'ouvrit.
Runuur et Nuraam, paniqués et dépassés par les événements, commencèrent à incanter leurs portails.
Une voix formidable retentit, manifestement celle d'Arcân, mais si puissante et tonnante qu'on l'aurait attribuée à un dieu.
« TU AS COMMIS UNE GRAVE ERREUR, DAROTAN ».
Les yeux d'Arcân devinrent plus noirs que jamais. Son front se marbra de veines. Son visage changea, ses traits s'étirèrent, sa peau se parchemina. Il sembla soudain avoir cent mille ans. Ses muscles se contractèrent au point que chaque fibre sembla s'inscrire sur la peau. Il se cambra, serra les poings, prit une profonde inspiration. Sa poitrine surpuissante sembla doubler encore de volume. Et il tira sur les chaînes.
Un cri naquit au fond de sa gorge et ne cessa de s'amplifier – un écho grave des profondeurs. Les liens magiques décrits par Darotân apparurent à travers la paroi. La traction exercée par Arcân était à ce point surhumaine que la magie se trouvait… physiquement contrainte, ce qui était a priori impossible.
Hama, Darotân et moi-même regardions, paralysés de stupeur.
Le cri sombre et sauvage s'amplifia. Les muscles semblaient se contracter sans fin. Il n'y eut plus un centimètre carré de peau qui n'eût sa ride. Sa peau devint d'un bleu extrêmement clair. Il grandit lentement, jusqu'à atteindre trois mètres. Il révélait son véritable aspect. Il était le dernier Premier-Né, le dernier Eredar des temps anciens, le dernier Sans-Lumière.
L'improbable se produisit.
Ses poignets se décollèrent lentement de la paroi, tremblant dans l'effort. Le lien magique suivait. C'était un phénomène absolument, radicalement irréalisable. Sauf si l'on supposait l'inimaginable. On ne pouvait en effet briser le lien… Mais on pouvait l'annuler en extrayant toutes les ressources arcaniques du cristal auquel il était attaché de l'autre côté de la paroi. Cependant, non seulement l'on ne pouvait extraire de la magie que par un procédé lui-même magique, mais les cristaux de cette zone étaient gigantesques et extrêmement purs et riches, et en vider un aurait pris des semaines voire des mois.
Les poignets continuaient à s'écarter lentement mais sûrement de la paroi. Les chaînes, incassables car imprégnées du lien, pénétraient la chair des avant-bras. Nous ne pouvions détacher les yeux du spectacle. Darotân tomba encore à genoux, en proie à une nouvelle crise.
A travers la paroi, un rougeoiement s'intensifia. Il allait falloir accepter l'impensable : par sa seule force physique, Arcân extrayait d'un coup toute la magie du cristal.
Le cri devint démentiel, il se fit grondement des abîmes. Il grandit encore. Sa chevelure farouche blanchit soudain, entièrement. Il réunit toute sa force en une ultime traction.
Ses poings se joignirent devant lui. Nous dûmes fermer les yeux. De l'autre côté de la paroi translucide, une quantité de magie suffisante pour faire voyager un vaisseau titanesque dans l'espace pendant un an fut libérée, sans bruit, sans explosion, mais en s'éparpillant elle flamboya comme mille soleils. Longuement.
Quand je rouvris les yeux, l'esprit brouillé par ce moment d'irradiation, le Premier-Né, gigantesque, aussi vieux que l'Univers, faisait face à Darotân. Son regard exprimait de la pitié et de la colère mêlées.
« COMPRENDS-TU DESORMAIS, dit-il de sa voix venue du fond des âges, QUI EST LA MISERABLE ET PITOYABLE CREATURE, DAROTAN ? »
Hama, pétrifiée de terreur depuis le début de la métamorphose du Premier-Né, manifesta enfin un signe de vie – en hurlant comme une demeurée.
Le flamboiement de la masse de magie libérée s'était certes atténué, mais j'en compris rapidement la raison. Les cristaux vidés ou affaiblis par le vaisseau au long des années de voyage absorbaient la nuée comme des éponges – à commencer par celui qui nous contenait. C'était une chance, car nos esprits et nos corps auraient été gravement affectés par une exposition prolongée au rayonnement. Les parois translucides devinrent opaques et produisirent leur propre lumière, épaisses et riches comme jamais, suintantes presque de leur couleur écarlate, plongeant la scène dans un rouge sang écœurant.
Darotân, à genoux, était encore en plein conflit intérieur. Il haletait, la poitrine à ce point serrée par la panique et l'angoisse qu'il suffoquait. Il avait une main sur le cœur et l'autre à terre, et l'ensemble de son corps était secoué de spasmes si violents, que ses doigts s'enfonçaient à mesure dans le sol de cristal. Il s'était ce faisant brisé et retourné tous les ongles, et son sang comblait les petits cratères pratiqués par ses doigts dans la pierre magique. Ses yeux étaient écarquillés à l'extrême, exorbités même, et fixés sur les sabots massifs – et écaillés par les millénaires – d'Arcân.
Ce dernier roula des épaules et dodelina de la tête en grimaçant, pour dissiper sans doute quelques courbatures provoquées par son exploit. Puis il arracha sans sourciller les chaînes toujours incrustées dans ses avant-bras et ses poignets. Son sang épais et noir coula le long de ses grandes mains puissantes et vint marteler le sol par grosses gouttes lourdes.
Dans son regard profond comme la nuit d'un univers sans étoile, je perçus un éclair fugace – de souffrance. Cela me surprit – me foudroya d'étonnement. Je connaissais mon maître mieux que personne. Je sentis plus que je ne compris. Arcân avait sous-estimé la résistance du lien magique. Et cela faisait longtemps qu'il n'avait plus eu à déployer sa véritable force. Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, Arcân avait mal. Ses muscles formidables étaient endoloris et engourdis. Il ne fallait pas que Darotân en prenne conscience. Je paniquai.
« NE M'OBLIGE PAS A TE TUER », dit mon maître.
Hama cessa ses cris en entendant une nouvelle fois cette voix d'outre-monde. Elle s'évanouit à moitié.
Darotân regardait désormais, fasciné, le sang d'Arcân. Il redressa enfin, très lentement, la tête, faisant entrer dans son champ de vision le corps colossal du Sans-Lumière, peu à peu. Il tremblait encore violemment, mais la crise semblait s'apaiser.
Il balbutia.
« C'est…
— LAISSE-MOI T'AMENER A VELEN. LE CONSEIL TE JUGERA POUR TES ACTES.
— C'est… »
Le paladin se releva lentement, tremblant toujours, hagard. Il regardait Arcân, désormais.
« Ce sang… ces yeux… cette taille… »
Le Premier-Né fronça ses longs sourcils broussailleux et blancs comme la neige.
« Ce sont… ceux d'un DEMON ! »
Il était trop tard pour tenter de lui expliquer quoi que ce soit. Darotân roula des yeux déments. Sa peur se mua en frénésie, et un rire nerveux monta en lui, un ricanement abominable.
« Quand je pense, fit-il en émettant ce grincement horrible, que j'avais RAISON depuis le début, HA ! J'ai toujours SU que tu étais une… créature nocive, mais… je ne m'attendais pas… – il s'interrompit, pris par une crise de rire – à ce que tu sois un ESPION, un TRAITRE, un COMPARSE D'ARCHIMONDE ET KIL'JÆDEN ».
Il détacha sa masse de son dos.
« Ce n'est donc pas un début de gangrène que je vais ôter, non, HA ! mais une TUMEUR – il appuya ce mot, fixa ses yeux, stabilisa sa voix – dont je ne pourrai évaluer l'influence exacte sur les consciences que lorsque je l'aurai… éradiquée ».
Il cessa soudain tout à fait de trembler, prit une grande inspiration, les yeux rivés dans ceux – étrangement mélancoliques – d'Arcân, et quand il expira, ce furent toutes ses angoisses qui se volatilisèrent.
Le Premier-Né ne répondit pas. C'était inutile. Darotân avait remporté sa lutte interne, il était en pleine possession de ses moyens, inébranlable, déterminé.
Et la première chose qu'il fit, sans prévenir, vif comme l'éclair, fut d'assommer violemment Hama. Pour être sûr qu'il ne lui vienne pas à l'esprit d'aider Arcân.
Darotân commença d'invoquer la Lumière pour se renforcer. Mais Arcân lui chopa le crâne en un éclair d'une de ses gigantesques mains et le balança comme s'il s'était agi d'un fétu de paille. Le paladin alla heurter violemment le mur de l'autre côté de la grotte, à cinq mètres de hauteur – resta encastré quelques secondes puis tomba lourdement.
Sans arme, sans armure et très affaibli, mon maître n'avait pas l'intention de laisser le paladin utiliser sa magie. Sans perdre une seconde et sans me lancer le moindre regard, il vint arracher ma chemise et s'en faire des bandages de fortune sur les deux avant-bras. Son sang avait beaucoup coulé. Les chaînes avaient pénétré trop profondément la chair.
Il fondit aussitôt sur le corps de Darotân, qui avait repris ses incantations fortifiantes. Ce dernier parvint à bloquer de sa masse le poing titanesque qui allait s'abattre sur sa tête, mais Arcân enchaîna sur un coup de sabot dans le ventre. Le paladin, le souffle coupé, retourna s'encastrer dans le mur. L'empreinte du sabot sur le plastron était profonde de plusieurs centimètres. La force du Premier-Né, même éreintée, restait surnaturelle.
Arcân saisit la masse et la tira violemment à lui. Mais – il s'en étonna – Darotân, malgré le choc, la tenait toujours fermement, et il ne lâcha pas prise. Mieux, il leva la main gauche et balança d'un cri un sort d'immobilisation. Arcân déploya une force monumentale pour – une nouvelle fois ! – contraindre physiquement un sort. Darotân ne manifesta pas de surprise, et avec un sang-froid que rien ne pouvait plus émousser, renchérit sur le premier sort par un second. Alors il dégagea sa masse de la grande main figée, l'imprégna de Lumière d'un geste – elle flamboya – et l'abattit sur le torse du Premier-Né.
L'effet fut impressionnant. Le colossal Sans-Lumière fut violemment projeté à son tour, tant la charge de puissance que Darotân avait ajoutée à son coup était grande. Celui-ci marcha vers le corps étendu à une quinzaine de mètres de lui. Ses yeux brillaient comme jamais. Je frissonnai. Darotân n'avait aucune expression particulière. Il avait le regard du Juste. Il puisait sa force dans une conviction que rien dans l'Univers ne pouvait faire plier. Je compris enfin pourquoi tous s'accordaient à dire qu'il serait le prochain Champion de notre peuple. Pour la simple et bonne raison que la Lumière est d'autant plus puissante que la foi de son dépositaire est grande et sans tache. Je ne pourrais m'exprimer sur sa foi, mais ce que je sentais à ce moment-là, c'était que la détermination de Darotân et sa confiance en son pouvoir étaient au-delà du mesurable. Quand il résolvait ses conflits internes ; quand dans son âme régnait en maître absolu son fameux Troisième Œil, son esprit alternatif ; quand il n'avait plus de principes, mais était lui-même ses principes ; n'avait plus de volonté, mais était la volonté incarnée – alors, il était virtuellement invincible.
Il avait décidé qu'Arcân était un démon. Donc Arcân devait mourir. De fait, à ce moment précis, lorsqu'il avança vers mon maître étendu, il s'immobilisa, vissa ses yeux dans ceux, toujours figés, du Premier-Né, et tenta de l'exorciser, de le renvoyer – mais le sort n'eut aucun effet. Et l'idée ne lui vint pas à l'esprit qu'il pouvait s'être trompé. Pas une seconde. Il constata simplement le fait.
L'immobilisation magique s'estompa brusquement et plus tôt que prévu ; Arcân l'avait très probablement brisée, je ne sais comment ; ces deux êtres avaient en commun de pouvoir réaliser l'irréalisable grâce à leur indéfectible volonté – en cela ils se rapprochaient des dieux. Le paladin n'eut pas le temps de réagir. Le Sans-Lumière lui saisit la taille d'une main et de l'autre lui décocha une droite qui n'allait pas manquer de réduire sa tête en bouillie. Mais le poing s'écrasa sur une barrière surpuissante. Darotân, le visage toujours dépourvu d'expression, venait de s'entourer d'un bouclier de Lumière. Il riposta immédiatement en balançant un rayon de Lumière dans la tête d'Arcân, qui en eut l'esprit brouillé, fut aveuglé mais ne lâcha pas prise. Le paladin réagit dans la seconde en abattant de toute ses forces sa masse sur le bras du Sans-Lumière.
Les bandages se déchirèrent et le sang recommença à couler en abondance. Arcân eut mal. Il desserra sa prise sous la douleur. Il balança l'autre main mais une masse vint avec une vitesse prodigieuse se carrer dans sa mâchoire, trouant la joue, brisant quelques dents et le propulsant à l'autre bout de la grotte cristalline avec une onde de choc luminescente qui troubla sur son passage l'éclat des murs.
Darotân venait de donner un coup formidable. Je l'observais. La Lumière le recouvrait d'une nappe étincelante. Ses yeux flamboyaient maintenant comme deux étoiles. Il n'était plus un dræneï, mais une espèce d'incarnation de quelque concept. Une divinité du Bien, un phare dans la Nuit.
Un grondement terrifiant se fit entendre du côté d'Arcân. Si Darotân était la Justice, le Sans-Lumière était la Colère.
« TU VAS PAYER, DAROTAN ! »
Il fit un bond si rapide et puissant, que du point d'impact il atterrit directement aux côtés du paladin, le temps de cligner de l'œil. Il lui saisit une jambe, le souleva tel un hochet et le fracassa contre le mur comme on bat un tapis. Le paladin n'eut que le temps de lever les bras devant lui pour protéger son visage.
Arcân devint une bête enragée. Il martela le mur avec sa victime, encore, et encore, et encore, et les coups étaient si puissants, qu'un météore semblait s'abattre sur la paroi à chaque choc. C'étaient de véritables déflagrations. Malgré que le cristal se soit régénéré magiquement et qu'il ait retrouvé une solidité à toute épreuve, un cratère se forma peu à peu dans le roc couleur de sang.
J'assistais à un combat digne du début des âges. Les deux combattants manifestaient une force et une endurance que je n'aurais pas imaginées avant de les voir. Je n'aurais pas tenu une seule seconde contre n'importe lequel des deux.
Car le bouclier de Lumière protégeait toujours Darotân malgré ces coups d'un autre temps. Arcân rugit, balança violemment le paladin au sol, leva la jambe droite et abattit son sabot.
Le coup était si terrible que Darotân disparut dans le sol, complètement encastré. Le Premier-Né martela furieusement le corps. Un nouveau cratère se forma à mesure. Le cristal s'émietta, les murs s'inclinèrent, le sol s'affaissa.
Arcân prit une grande inspiration et réunit tout ce qui lui restait de force dans un ultime coup de sabot.
Un séisme sauvage ébranla le noyau du vaisseau et l'Exodar tout entier. Les cristaux glissèrent doucement les uns contre les autres, s'entassèrent en bloc plus serré, s'imbriquèrent de façon plus étroite. Tout trembla. Les murs penchés et le plafond s'émiettant menaçaient de s'écrouler sur nous. Scène d'apocalypse. Les deux combattants mettaient tout le peuple en danger.
Sous le sabot d'Arcân un flot de Lumière se mit à sourdre. Il sourit et fit un pas en arrière. Le bouclier achevait de se briser. Toute la grotte fut illuminée pendant de longues secondes. C'était déjà la troisième fois que Le Premier-Né brisait physiquement de la magie. Il saisit le paladin par le haut de son plastron et le souleva en riant aux éclats.
Le sang continuait de couler de son avant-bras. Il en avait perdu énormément depuis le début de cet affrontement titanesque.
Arcân saisit le paladin par la tête et arracha en jubilant le plastron comme on épluche un oignon. Darotân ne réagit pas, les paupières à demi abaissées, sonné par les chocs inhumains qu'il avait encaissés. Il n'avait toujours pas lâché sa masse. Il trouva la force de lever son bras gauche devant son visage.
« ADIEU », fit le Sans-Lumière. Et il bourra le torse du paladin d'un coup de poing certes affaibli, mais qui aurait suffi pour décimer un rang complet d'une armée. Les yeux de Darotân s'exorbitèrent ; un flot de sang et de substances indistinctes jaillit de sa bouche ; il alla s'écraser comme un insecte contre une paroi, réduisant tout un pan de mur en miettes écarlates – qui s'abattirent sur lui en fine pluie. Le poing d'Arcân était littéralement inscrit dans son torse ; on voyait distinctement l'empreinte des phalanges dans la cage thoracique et l'abdomen ; par ce coup les entrailles et les os du paladin avaient été réduits instantanément en bouillie. Personne ne pouvait survivre à cela.
Le Sans-Lumière soudain défaillit et manqua de tomber. Il réalisa enfin qu'il avait perdu une énorme quantité de sang. Comme il avait déjà déchiré ma chemise, il alla ôter sans ménagement celle d'Hama – qui était toujours inconsciente – s'assit et se fit un garrot de toute urgence. Je le sentis épuisé – plus par le sang perdu que par le combat. Sa peau s'était tellement éclaircie qu'elle était presque blanche.
Mais il y eut un mouvement du côté des débris.
Arcân fronça les sourcils. Moi, depuis le début de ce combat, je n'en finissais pas de repousser les frontières de ce que je considérais comme possible.
Darotân se leva et marcha tranquillement vers mon maître. Pendant que ce dernier se faisait un garrot, le paladin s'était complètement régénéré. Comment avait-il survécu ? Comment avait-il pu ne pas même perdre conscience sous le choc ? Où avait-il puisé la volonté ? D'où tirait-il sa force ? Sa peau scintillait. Il respirait la puissance. Il ne montrait pas le moindre signe de fatigue. Il était frais comme à la première minute de l'affrontement. Il avait même quelque chose de plus. De grandes ailes… Des ailes de Lumière étaient apparues dans son dos. Chacun de ses pas produisait une onde de choc lumineuse qui faisait littéralement onduler le sol. Il était l'ange de la Mort.
Je compris enfin. Darotân n'utilisait plus la Lumière. Il était la Lumière.
C'était donc là toute l'étendue de son pouvoir. Plus il se révélait, plus je comprenais pourquoi il était déjà presque vénéré par les autres disciples de Kalten, pourquoi les hauts cercles faisaient reposer une partie de l'avenir de notre peuple sur ses épaules. A tous égards, Darotân était habité. Il était invincible. Il était l'Elu de la Lumière. Un avatar du Destin.
Je sentis un regard sur moi. Mes yeux rencontrèrent ceux d'Arcân. Je ne le voyais même plus distinctement tant mes yeux pleuraient. Mon maître… Il était impossible qu'il meure.
« T'inquiète, Stropo, fit-il d'une voix adoucie, et l'air goguenard comme jamais. Fais comme moi, regrette rien. Tu sais, j'aurai profité à fond, je me serai bien éclaté. »
Il se leva de toute sa hauteur en se tournant vers Darotân et bondit sur lui.
Le coup de masse fut fulgurant. Et triple. La vitesse des trois mouvements approcha de l'instantanéité absolue – je vis seulement l'air vibrer autour du paladin. Les impacts furent précis et impitoyables. Le premier coup pénétra comme du beurre le corps de khorium d'Arcân, brisa les côtes du flanc gauche, réduisit le poumon en bouillie ; le second fit définitivement voler en éclats la mâchoire ; le troisième et dernier explosa la tempe gauche et souleva la moitié de la boîte cranienne.
Le corps d'Arcân sous le choc bascula en arrière en plein vol, et s'effondra mollement sur le dos. Darotân leva sa masse. Celle-ci était tellement imprégnée de puissance qu'elle semblait flotter et trembler, mais de fait c'était son aura qui faisait frissonner l'espace à son contact.
Lorsqu'elle s'abattit, elle pénétra la colossale poitrine – qui s'affaissa dans un fracas retentissant d'os et de chair de métal – et écrasa le grand et millénaire cœur, un des premiers cœurs qui battirent dans l'Univers.
Je crois que j'ai crié et me suis assourdi. Mes larmes noyèrent définitivement ma vision. Je n'eus plus que la douleur. Je ne pus plus que nier la réalité. C'était impossible. Arcân ne pouvait pas mourir. Pas lui. C'était si absurde. S'il n'y avait pas eu ces maudites chaînes, ce maudit lien, s'il avait eu une arme, une armure… Arcân était le seul vrai Champion de notre race. Il était celui dont le nom résonnait dans l'Univers depuis cent mille ans, celui qui avait décimé des millions de démons, celui qui avait blessé le Titan Noir. Il était le Dieu de la Guerre et le Dieu de la Vie. Non, il ne pouvait pas être mort ainsi. Pas en se faisant prendre pour un démon par un apprenti paladin, dans le vaisseau qui était sur le point de nous offrir un nouveau monde. C'était la plus grande injustice qu'une race ait jamais connue.
Et au fond de moi, ce qui provoquait réellement ma douleur sans fin et me rongeait l'âme d'infinies morsures, au-delà des considérations sur cette absurdité et cette injustice, ce qui rendait mes larmes amères et torturait de mille aiguilles de souffrance mon cœur suffoquant, c'était la perte d'un maître qui représentait et construisait mon univers depuis mon enfance, et que j'aimais comme jamais un fils n'a aimé son père.
Quand je repris conscience, Darotân n'était plus là. Il y avait Nuraam, qui, accroupi, l'air surexcité, tenait le maudit bocal. Il avait les cernes de ceux qui ne peuvent plus dormir. Il n'avait pas encore commis son crime, mais l'acide de la culpabilité le rongeait déjà. Le teint fiévreux, il leva les yeux vers moi avec un sourire nerveux.
Le corps d'Arcân n'était plus là. Mais son sang épais et noir recouvrait le sol, en flaques et longues traînées. Des larmes coulèrent de nouveau sur mes joues.
« Deux jours et demi avant l'atterrissage, Stropovitch. J'avais ordre d'attendre que tu sois conscient. Ne me juge pas, je ne suis que le bourreau. C'est Darotân qui a rendu la sentence ».
Lamentable excuse d'un lamentable assassin.
Il prit en tremblant une des trois chenilles.
Je ne sus que me figer comme une pierre, le souffle coupé. Les plus grandes terreurs sont muettes.
Il était si fébrile qu'il l'écrasa entre ses doigts.
« Merde », lâcha-t-il, la gorge nouée par l'angoisse.
Il en pinça une deuxième avec toute la délicatesse dont il était capable à ce moment – brutalement. Je priai désespérément pour qu'il l'écrase de même. Mais, sentant que ses tremblements allaient la tuer, il la lança sur mes jambes. Elle se colla à mon mollet droit.
A ce contact je fus saisi de convulsions violentes, et manquai perdre connaissance.
Nuraam soupira en fermant les yeux. Il se retourna – incapable d'observer – et s'assit à terre.
Je sentis la bête commencer de me pénétrer la peau. La panique amplifiait mes sensations. Raidi, pleurant toutes les larmes de mon corps, je ne pus qu'écouter Nuraam, qui se lança dans un long monologue – certainement pour couvrir les gémissements que je lâchais malgré moi.
Il me raconta que Runuur et lui avaient rejoint la partie habitée du vaisseau au moment où Arcân se libérait de son lien. L'Exodar n'avait pas tardé à trembler. Velen était allé immédiatement demander à O'ros ce qui se passait. Ce dernier ne put que dire que ces secousses provenaient du cœur de l'Exodar – les auras magiques surpuissantes des cristaux brouillaient toute tentative de détection à distance, on ne pouvait en savoir plus.
Les Naarus, Velen et le Conseil décidèrent donc sur-le-champ d'aller se rendre compte par eux-mêmes des événements. Dans le vaisseau, les regards reflétaient la résignation douloureuse. La certitude que le destin s'acharnait une nouvelle et dernière fois sur leur race, pour l'éteindre à jamais. Un désastre dans la salle des cristaux signifiait la mort générale, sans espoir de salut. Les dræneïs de tous les âges, immobiles soudain comme des allégories du désespoir, regardèrent, muets, le groupe de vénérables traverser la foule et se diriger vers le noyau.
« J'étais loin d'être le dernier à avoir peur, confessa Nuraam. Je joignis ma prière à celle de mon peuple. Spontanément, c'est le Prophète que nous priâmes, davantage que les Naarus. »
Au moment où j'écris, j'imagine parfaitement la scène. Velen marchait devant. Il avait sûrement l'air des moments fatidiques. Ses yeux avaient vu des millénaires de souffrance. Il dégageait sous leurs formes les plus pures tout à la fois la bonté et la tristesse. Il était notre seul Dieu, notre seul Guide. En cet instant, je le sais, il n'avait pas l'air déterminé, combattif ou rassurant. Il était le réceptacle de toutes les émotions. Il était la représentation du Peuple Martyr. Bonté et tristesse. Faites chair.
Quand les Naarus et le Conseil ouvrirent, devant tous, la porte du gigantesque cœur du vaisseau, ils ne virent d'abord que la lumière rouge. Puis, se découpant, une ombre. Qui avançait.
L'instant dut être fantastique. Aux yeux de tous, le groupe de vénérables à sa gauche, Darotân apparut, tenant le gigantesque corps d'Arcân dans les bras.
« Il était… recouvert de Lumière, dit Nuraam, la voix tremblante, avec… des espèces d'ailes dans le dos. Nous le reconnûmes à peine. Il était… transfiguré. Avec ce monstre méconnaissable, immense et… terrifiant dans les bras, il ressemblait à une gravure sainte… »
Il resta ainsi debout quelques instants, dans la stupéfaction et la fascination générales. Puis soudain lâcha le corps et tomba à genoux, la Lumière quittant son corps en flocons étincelants qui s'évaporèrent doucement.
Velen alors lui mit une main sur l'épaule et lui demanda – sa voix résonnant dans le vaisseau muet - : « Darotân… que s'est-il passé ? »
Le paladin était exténué. Il leva des yeux fiévreux et déclara, en regardant le peuple :
« Ce que vous voyez n'est autre que le corps d'Arcân le Sans-Lumière ! »
Il y eut des exclamations de stupeur dans la foule. Beaucoup lâchèrent des « Impossible ! Impensable ! » Darotân eut des larmes d'ange.
« C'est un démon, à l'instar d'Archimonde et Kil'Jæden, un espion, un traître, une menace formidable. Il vidait par sa seule force démoniaque les cristaux de leur substance. Exilés ! Il voulait notre mort à tous, et je l'ai vaincu ».
Le Conseil resta interdit. Le peuple eut le souffle coupé par la révélation. Puis quelques exclamations fusèrent – « Darotân le Champion ! », « Grâce te soit rendue, héros ! », « Que les Naarus te bénissent, fierté de notre race ! » – qui en entraînèrent d'autres, et en quelques secondes, l'Exodar s'emplit d'un concert assourdissant d'acclamations à la gloire de Darotân.
Mais la voix de Velen parvient à couvrir tout autre son. Et à le faire cesser.
« Il s'agit en effet d'Arcân. Mais ce n'est pas un démon. C'est un Premier-Né, créé par un dieu sur Argus il y a plus de cent mille ans. Il est un des fondateurs de notre race ».
La foule et le paladin en demeurèrent incrédules. De même que le Conseil, qui l'ignorait.
« Maintenant que le danger semble écarté, je demande à tous de retourner à leurs occupations et devoirs. Le Conseil et moi allons enquêter. Darotân, suis-nous. Gardes, apportez le corps d'Arcân dans la salle du Conseil ».
Tous s'exécutèrent.
« Les gens ont débattu sec, fit Nuraam. Personne ne doutait des bonnes intentions de Darotân, ça non. Et puis Arcân n'avait rien à faire dans la salle des cristaux, surtout sous cette forme… C'étaient avant tout la nature et les intentions réelles de ce… “Premier-Né” qui n'étaient pas claires dans les esprits. »
Ceci dit le contexte jouait en défaveur d'Arcân. D'abord, le Conseil, une fois réuni, dut admettre très rapidement que le Sans-Lumière ne pouvait en l'état être ramené à la vie. Son cœur et son encéphale étaient irrémédiablement atteints. Evénement rarissime, la lueur des yeux du Prophète s'assombrit alors, à ce qu'on rapporte. Le Premier-Né était pour lui un ami depuis plus de vingt mille ans. Mais son goût pour la solitude et la tranquillité ne l'avait pas rapproché de beaucoup d'autres. Velen fut le seul à éprouver une peine sincère et profonde. Le dernier à ôter ses mains vénérables du corps inerte d'une des plus grandes – et des plus inconnues – gloires de notre race.
Ensuite, Darotân n'avait jamais expliqué sa haine pour le maître d'armes à quiconque, sauf à Hama et ses deux amis. Pas par calcul ou prévoyance, mais parce qu'il ne fréquentait, à part Nuraam et Runuur, que d'autres maîtres et d'éminents membres du Conseil ou de la Main, avec qui il avait des sujets de conversation plus élevés et, pour ainsi dire, plus appropriés. De fait, il n'avait créé dans sa pyramide la catégorie « êtres nocifs » qu'à l'occasion de la scène de l'infirmerie, en constatant la « corruption » d'Hama ; il nous y avait placés Arcân et moi, et n'avait plus fait dès lors que songer à sa vengeance justicière – et donc à surveiller ses propos.
Enfin, le Conseil connaissait bien Darotân. Ils le savaient orgueilleux, certes, et certains lui pardonnaient même ce travers, parce qu'il était en droit de se sentir supérieur. Il l'était. A un futur héros l'assurance, la confiance en soi, la conscience de sa valeur sont nécessaires. Mais donc ils savaient également qu'il était pénétré des meilleurs principes. Il était inconcevable que le paladin ait conçu le moindre complot ou mensonge. Et de fait ils ne se trompaient pas ! Certes le paladin avait pensé agir pour le bien de son peuple et la Justice en projetant de nous faire souffrir et mourir mon maître et moi, mais ce que les Conseillers et l'ensemble des dræneïs ignoraient, en plus de la teneur exacte de ce projet, c'était que Darotân les voyait comme des aveugles, péchant par négligence et insouciance, et qu'il avait pris la décision, douloureuse mais nécessaire, de leur mentir, de les abuser, pour faire triompher cette même Justice !
Nuraam n'avait pas assisté à la réunion entre Darotân, le Conseil et la Main d'Argus. Mais il savait. « Velen et les Naarus, surtout O'ros, lisent dans les cœurs, mais pas dans les pensées. Ils ne pouvaient pas connaître son plan ni ce qu'il pensait d'eux. Mais ils ont senti que Darotân avait le cœur pur, qu'il ne pensait qu'à l'instauration de la Justice. Ils ont perçu son intimité avec la Lumière. Ils ont constaté que Darotân était très sincèrement perturbé d'apprendre qu'Arcân n'était pas un démon. Il en était convaincu, absolument. Il devenait impossible de douter de ses bonnes intentions. Et inutile de se demander s'il avait manigancé quoi que ce soit. Sonder son âme suffisait à lui faire pleinement confiance ».
Je ne pouvais croire que Velen, cet être infiniment sage, avait été dupé. C'était inconcevable. Je commençais à peine à comprendre que Darotân avait été totalement, absolument, radicalement sincère dans ses discours. Un livre ouvert. Il s'était réellement convaincu au plus haut point du bien-fondé de ses actes. C'était la source de sa force divine.
J'avais senti tout le long du récit la chenille se creuser très lentement et imperturbablement un chemin dans ma chair. Elle saisit alors un nerf. Je hurlai en sentant distinctement chaque micropatte se poser sur la fibre et s'y fixer. Elle commença sa marche lente mais assurée, où je pouvais percevoir chaque mouvement, chaque étape des mécanismes de déplacement et de préhension. Cette douleur, cette horreur sont indescriptibles. J'entendais toujours distinctement la voix de Nuraam, et m'y accrochais désespérément, pour rester conscient, garder une accroche dans la réalité, une distraction minimale.
« Et moi aussi je me fie, je me voue à lui ! s'exclama-t-il soudain. Darotân n'est pas mauvais. Il est l'être le plus clairvoyant et le plus juste de notre peuple. Il dépassera les Naarus en sagesse, si ce n'est déjà le cas. C'est pour cela que je le suivrai toujours, même si je ne suis pas encore capable de comprendre toutes ses décisions – il regardait, soudain triste, le bocal contenant la dernière chenille. Aujourd'hui, son cœur a été éprouvé par Velen, les Naarus et tous les vieillards les plus vénérables de notre peuple. C'est un jour exceptionnel. Cela nous a prouvé à Runuur et moi, qui étions plongés dans les affres du doute, qu'il était digne d'être notre Guide ; et incité l'ensemble du peuple à le considérer comme tel. J'ai l'espoir qu'il succèdera un jour à Velen. Alors une nouvelle ère commencera. Une ère glorieuse ».
Les Naarus avaient sondé la salle des cristaux.
« Manque de bol pour vous, rit Nuraam, ce cristal a absorbé la quasi-totalité de l'énergie libérée. Cette concentration arcanique empêche quiconque de vous détecter de l'extérieur. Si ce cristal était demeuré vide, les Naarus vous auraient repérés immédiatement. A croire parfois au destin ! Car s'ils ont pu constater quelque chose en revanche, c'est qu'il y avait effectivement eu un désastre au niveau des cristaux. Il y a des résidus arcaniques partout, le noyau s'est effondré sur lui-même. Seule la force d'Arcân a pu causer cela, Velen le sait ».
Alors le Prophète a failli. Son cœur lui criait que son vieil ami le Sans-Lumière n'avait pu faire une chose pareille, mais il resta du côté de la raison – du côté de Darotân. Il réunit une nouvelle fois le peuple et parla, le paladin à sa droite – toujours bouleversé, ne pouvant croire s'être trompé sur la nature du Premier-Né. Velen regretta chacun de ses mots après les avoir prononcés, et en garda dans la gorge une amertume pénétrante.
« Dræneïs ! Je ne sais pourquoi ni comment, mais le Sans-Lumière a commis un acte insensé, en vidant un des cristaux principaux de sa substance. Je ne sais s'il était devenu fou, s'il voulait tester sa force ; je n'ai aucune explication qui satisfasse mon cœur. Selon toute apparence, Darotân a réagi avec une rapidité exemplaire, en utilisant un artefact de téléportation. Ce qui est sûr et certifié par O'ros et le Conseil ici réunis, c'est que Darotân l'a tué en pensant sauver notre peuple, et c'est peut-être bien le cas. Ceci dit, il a accompli sans conteste un exploit formidable, étonnant, prodigieux, qui confirme les espoirs que le Conseil a placés en lui. Nous réfléchirons d'ici demain à une récompense digne de cet acte glorieux. En attendant, il mérite vos acclamations ».
En cette période où tous les nerfs étaient tendus comme des cordes de violons, où vibrait dans les cœurs l'attente insoutenable de la nouvelle patrie, où chaque émotion voyait son intensité décuplée par un enthousiasme irrésistible, ce ne furent pas des acclamations qui répondirent à la demande de Velen, mais une joie démente, équivalente à celle qui s'était déchaînée lors de l'annonce du nouveau monde.
En entendant la vague de clameurs enfler et se faire raz-de-marée, Darotân, glorifié soudain par la déferlante sonore, sursauta ; ses yeux hagards considérèrent la foule ; cela le libéra. C'était la première fois qu'il devait reconnaître s'être trompé, mais c'était cette erreur qui l'avait délivré de son statut de futur champion. Il était dorénavant pleinement le Champion. Il était advenu.
La chenille sectionna, au niveau du genou, un petit nerf qui formait une branche de celui qu'elle parcourait. Je m'égosillai et perdis conscience.
Une main gantée de plaques m'éveilla d'une série de baffes musclées.
Darotân. La douleur…
« Ta peine est de souffrir, pas de demeurer inconscient, vaurien ».
La netteté et l'intensité de mes sensations brouillèrent de nouveau mon esprit.
« Il reste à peine plus de deux jours, donc c'est maintenant ou jamais pour commencer le supplice de ta compagne de décrépitude, enfin, si elle le mérite. Nuraam, surveille-le. Ne le laisse plus s'évanouir, entends-tu ? »
Hama. Elle n'eut aucune réaction. Elle gardait les yeux baissés, le regard… terne. Je fus saisi d'une grande angoisse. Depuis le début de notre captivité, elle plongeait de plus en plus profondément dans la démence. Mon impuissance me rendait fou. J'aurais tant voulu avoir la force de mon maître, être capable de la sauver. Mais ma fébrilité ne m'arrachait que des cris étranglés de déni et de rage amère.
Le paladin s'arrêta devant le torse, dénudé par Arcân, d'Hama. La sueur produite par ses moments d'agitation forcenée perlait sur le galbe des seins, faisait luire sa peau bleu marine, douce comme le satin. Sa blessure à l'arcade sourcilière avait été rouverte par le coup de Darotân au début de son affrontement avec le Sans-Lumière. Le sang avait abondamment coulé, en un filet épais qui avait contourné l'ovale parfait de son visage, ondulé légèrement en parcourant le torse en son milieu, et imbibé le haut de son pantalon ample d'exercice, jusqu'à l'entrejambe, qui gouttait encore alors que la plaie s'était refermée.
Le paladin, les yeux écarquillés, demeura un instant interdit devant ce spectacle, qui le fascinait de la beauté et de la sensualité d'un corps martyr.
Il ferma les yeux, se concentra. Il les rouvrit, et passa nerveusement un châle, apporté exprès, autour du torse d'Hama, qu'il enroula maladroitement et fixa avec une épingle.
Il souffla, reprit contenance. Il saisit le bocal contenant la dernière chenille que lui tendait Nuraam et l'agita sous le nez de sa victime.
« Hama ! »
Elle ne vit rien. Elle était plongée dans quelque état de conscience second, dans une torpeur qui coupait ses connexions avec l'extérieur.
Darotân lui saisit le menton, lui redressa la tête et lui vissa les yeux dans les siens.
« Hama, réponds-moi si tu veux être sauvée ».
Le regard terne retrouva un peu de clarté. Des larmes coulèrent doucement sur ses joues.
« Je vois que tu m'entends. Parfait. Hama… je confesse ma faiblesse, je n'ai que du déplaisir à te maintenir captive ».
Il la considéra avec… compassion. Je m'entendis geindre. La douleur irradiait de ma cuisse dans toute ma jambe. C'était insoutenable. Mais seul le sort d'Hama m'importait et me faisait garder conscience.
« Regarde ! fit-il, triomphant, en me désignant. Ton corrupteur souffre mille morts. Il geint comme une petite fille, il n'a aucune force d'âme, aucune dignité. Pourtant, il ne comprendra
que demain le sens du mot douleur. Il devrait me remercier pour cela. Il mourra fortifié moralement et conscient de sa valeur. Mais toi, tu ne mérites pas ce sort ».
Elle lança un long regard implorant à Darotân. Personne ne pouvait résister à une détresse si intense.
Il ferma les yeux un instant, se concentra, les rouvrit. Il résista.
« Hama… reprit-il, si tu te repens de tes péchés et promets solennellement de ne jamais révéler ce qui s'est passé dans ce cristal, je te libère. Je ne peux pas supporter plus longtemps que ces chaînes indignes t'entravent. Je ne peux me convaincre que tu aies été irrémédiablement dépravée. Dis-moi que tu te repens, Hama, dis-moi que tu me… que tu reviendras dans le droit chemin ».
Ils échangèrent des regards tristes. Darotân ôta un gant et caressa la joue de celle qu'il aimait. Sa voix devint douce et tendre.
« Je vois de la peine dans tes yeux. Regrettes-tu, Hama ? Je t'en supplie, donne-moi espoir.
— Je… »
Darotân et moi nous pendîmes à ses lèvres, avides d'un mot qui puisse nous rassurer, lui sur ses propres espoirs, moi sur l'état de mon aimée.
« Je regrette… »
Les yeux du paladin s'embuèrent d'émotion.
« Je regrette tant – elle pleura de plus belle –, c'est à cause de moi que… – un sanglot l'interrompit – que ce dément a décidé de te faire souffrir, Stropovitch, mon amour… »
Darotân tomba à genoux, la tête dans les mains.
Elle s'abandonna à des pleurs amers.
J'aurais tant voulu parler. J'avais tant à lui dire… mais il n'aurait jamais existé assez de mots, ni d'assez forts, pour l'exprimer.
Je me distrayai un instant de ma douleur formidable et tirai comme un fou sur mes liens. Mais je ne fis que m'endolorir les muscles. La rage née du sentiment d'impuissance, et le désespoir le plus profond, alliés à la souffrance suraigüe, me firent littéralement imploser. Une crise, mais que je sentis plus physique, organique, que mentale – une déchirure. Et je les vis. Les veines noires affleurer sur ma peau. J'eus peur. Alors la douleur s'engouffra dans la déchirure et je ne fus plus que son jouet hurlant.
Dans un éclair de conscience je remarquai que les deux paladins avaient disparu. Puis je sombrai à nouveau.
Quelque part dans la nuit, une serre. Un pilon. Une vrille, qui me saisit à la base de la queue, et s'enfonça en vibrant dans ma colonne. Une douleur indicible. Une irradiation foudroyante. Mes muscles se crispèrent en bloc, la moindre fibre se contracta à l'extrême. Mes yeux s'exorbitèrent. Il me fut impossible d'émettre le moindre cri. Je me mis à haleter à un rythme dément à travers mes dents serrées.
Mon corps fut parcouru de convulsions violentes, que je ne pouvais contrôler. Je me heurtai brutalement la tête contre la paroi à m'en étourdir, fendant le cuir chevelu, inondant mes cheveux de sang. Je lacérai les paumes de mes mains de mes ongles. Je me déchirai les poignets et les chevilles sur les liens. Je m'enfonçai les dents dans les gencives.
Je ne vis plus rien, n'entendis plus rien. Je perdis toute notion de temps et d'espace. Je n'eus plus ni souvenirs ni pensées. Je fus douleur.
Le supplice ultime. Les gouffres sans fond de la souffrance. Mon cerveau vibra, chaque sensation y parvenant comme un claquement de fouet sur la chair à vif, le fouillant de mille tenailles chauffées à blanc, disséquant sans fin les lambeaux épars de ma conscience, écorchant mon âme et entretenant les plaies de myriades de fines pinces cruelles.
Je sentis des millions de clous pénétrer chaque pore de ma peau, s'appuyer sur chaque millimètre de nerf, et jouer une partition démoniaque, infiniment rapide, infiniment élaborée, virtuose, douée d'irrésistibles envolées passionnées, de thèmes sans cesse enrichis, détournés, déroulant à l'envi mille variantes, les alternant ou les superposant en symphonies tartaréennes de souffrance paroxystique.
Alors, après l'éternité, il y eut une note plus profonde et grave que tous les sons de l'univers qui résonnent sans fin dans l'espace. Une note au-delà de la souffrance qui fit trembler les fondations de mon âme. Et qui ouvrit une porte. Alors, l'infini s'affina, le tourment eut un terme.
Et j'ouvris les yeux. Je ne sentais plus rien. J'étais absolument calme. Quelque chose en moi s'était éveillé, et observait par mes yeux. Je vis le sol. Je ne pouvais pas lever la tête. Mon corps était mou, réduit à une masse de chair amorphe.
Un bruit étrange de glissement éthéré… deux personnes passant des portails de téléportation.
« Regarde, Nuraam – la voix de Darotân –, c'est le moment fatidique. Après une quarantaine d'heures, la chenille atteint le cerveau et pond ses œufs. D'ici quelques instants, ils écloront et les larves dévoreront voracement son encéphale. Nous arrivons pour le sursis, pour l'heure de la rédemption – avant d'assister à la mort de celui qui n'aurait jamais dû naître ».
Un silence.
« Allez, lève-lui la tête avec ce que nous avons préparé, je veux qu'il nous regarde dans les yeux durant son agonie. Nous allons atterrir dans moins d'une heure, faisons vite – je dois être aux premières loges. Je veux savoir si Stropovitch a compris qu'il n'était qu'une misérable petite chose, une goutte de chair sans intérêt dans un univers trop vaste et trop noble pour lui – bien indigne de fouler notre nouvelle patrie ».
Nuraam m'ajusta sur le cou une minerve, renforcée par une plaque de métal qui prenait appui sur ma poitrine pour soutenir mon menton. Mon regard se dirigea immédiatement vers Hama. Elle avait pendant deux jours subi le spectacle de mon supplice. Son châle était imbibé du torrent de larmes qu'elle avait versé. Elle avait atteint les limites de l'abattement et du désespoir. Mais elle était saine et sauve. Il n'avait pas eu le cœur de la torturer. J'étais pleinement rassuré. Alors je pus visser mes yeux dans ceux de Darotân. Je me sentais parfaitement bien. J'aurais souri, si je l'avais pu.
« Excellent, fit-il, radieux. La plupart de ses nerfs sont détruits mais il lui en reste suffisamment pour continuer de vivre et d'être conscient. Cette chenille est vraiment formidable. Tu ne trouves pas, Stropovitch ? Allez, regarde-moi avec l'humilité et le respect qui me sont dus. Velen et le Conseil ont décidé de la récompense à m'attribuer pour mon acte. Devant toi se tient désormais un Commandant de la Main d'Argus. Ce n'est pas suffisant pour être membre du Conseil mais c'est un immense honneur – mérité toutefois. »
Il sourit en observant mes bras et mes jambes.
« Je vois qu'Hama a persisté à te soigner en continu pendant que tu te déchirais la peau sur les chaînes. C'est parfait, cela a prolongé tes souffrances et assuré ta survie. J'aurais été contrarié qu'elle te laisse mourir avant cet instant. Car c'est maintenant que ton supplice va prendre tout son sens, maintenant que tu peux prier et te repentir avant la fin – sans quoi tant de tourments auraient été inutiles ».
Je jetai un œil à Hama. Elle me supplia du regard. De lui pardonner. Elle regrettait de n'avoir pu se résoudre à me laisser périr. Si seulement j'avais pu lui dire que tout allait bien… Elle n'aurait pas commis cette erreur fatale.
« Darotân… », gémit-elle.
Il se retourna vivement.
« Je ne veux pas qu'il meure… Je le refuse, je… si tu veux… au moment d'atterrir… Stropovitch et moi partirons… loin… tu ne subiras plus notre présence, je t'en supplie, délivre-le, nous ne corromprons plus personne, nous… nous exilerons ».
Elle se remit à pleurer abondamment. Il n'y a rien de plus douloureux pour notre peuple que l'idée de l'exil. C'est parce que nous le portons dans nos cœurs telle une plaie à vif, c'est parce que l'exil est notre nom et notre histoire, que nous ne pouvons l'évoquer sans ressentir dans nos entrailles l'écho de nos anciennes souffrances, de celles de nos pères et des pères de nos pères.
« C'est hors de question, fit Darotân d'un air pincé. L'existence même de Stropovitch est une honte et un déshonneur pour notre race, une souillure. Crois-tu que je vous laisserai impunément aller faire des bâtards ailleurs, créer une sous-race, que je permettrai une descendance, fût-elle cachée, à Stropovi… »
Darotân s'interrompit et pâlit. J'eus un funeste pressentiment.
Il regardait le ventre d'Hama.
Une angoisse nous saisit, elle et moi. Nuraam eut peur de comprendre et trembla de nervosité.
Il s'approcha lentement d'elle.
« Et si… et s'il était déjà trop tard… » murmura-t-il.
Il ôta son gant droit et posa la main sur le ventre d'Hama, doigt après doigt, l'air paniqué par une éventualité fatale, une hypothèse terrible, une probabilité terrifiante.
« Arrête… » gémit-elle.
Il ferma les yeux et se concentra. Une fine pellicule de Lumière apparut entre sa main et la peau. Il sondait.
Hama fermait les yeux elle aussi, pleurant toujours. Je pense qu'elle priait.
« NON ! » hurla soudain Darotân en ouvrant des yeux fous et en reculant vivement. « NON ! »
Il tomba à genoux et pleura. Je doute qu'il versa des larmes plus d'une fois durant son existence.
Nuraam ne savait que faire. Il observait, bouche bée, incrédule, son Guide se livrer au désespoir.
« Non… dois-je donc la tuer… » lâcha-t-il encore entre deux sanglots.
Ces pleurs furent de courte durée. Il ferma les yeux, y appuya des doigts nerveux en se plaquant la main sur le visage, et soupira. Profondément. Un soupir par lequel on se débarrasse de ses sentiments ; par lequel on se vide de substance. Il se releva et rouvrit les yeux. Raffermi.
« Je l'ai senti… , fit-il, calmement, en regardant Hama. Minuscule, imperceptible, encore invisible pour des yeux mortels… Mais je l'ai trouvé, car le don héréditaire des Naarus est déjà inscrit en lui… Ton enfant ! La déchéance de la race est déjà en marche ».
Le son que produisit Hama tenait plus du râle d'agonie que du gémissement. Sa détresse n'en finissait jamais de repousser les limites de l'insoutenable.
La révélation que j'étais père ne me fit aucun effet particulier. C'était le sort d'Hama qui m'importait. J'observais Darotân. Comme Arcân avait fait. Comme si j'étais capable de me libérer au moment opportun. Sans pouvoir expliquer pourquoi, je me sentais en mesure de le faire. Alors même que je ne pouvais plus bouger. Une étrange puissance m'irriguait.
Darotân se mit à faire les cent pas, en proie à un problème insoluble qu'il étudia à haute voix – et en parlant très vite.
« Il faut, soit tuer l'enfant seul, soit la mère. De préférence, épargner Hama. Comment donc tuer l'enfant. Physiquement ou magiquement. Magiquement, je ne suis pas capable de le faire, pas plus que Nuraam ou Runuur, car minuscule au point d'être invisible. Physiquement, même problème. Il n'est absolument pas formé, trop petit pour être atteint par une lame ».
Hama, muette, fixait le paladin, terrorisée, tremblante.
Il s'immobilisa soudain, fit une moue. Il avait une solution, mais qui ne le satisfaisait pas, ou qui exigeait trop de lui. Il murmura.
« Je ne suis pas obligé de planter la lame avec précision… Je peux fouiller les entrailles, lacérer la matrice, et soigner partiellement, en surface, pour éviter de perdre Hama. Mais il faudra soigner la matrice si je veux qu'elle puisse porter d'autres enfants… Après plusieurs heures peut-être. Ou une lacération exhaustive et minutieuse avec des soins continus pour soutenir. Nuraam, dit-il à voix haute, passe-moi ton épée ».
Le concerné s'exécuta, pâle, hésitant.
Darotân décrocha sa masse de son dos, la saisit à une main, près du poids, et, l'épée dans l'autre, s'approcha d'Hama, qui émettait des « Non ! » étranglés en cascade, en pleine crise de panique.
« Hama, dit-il pour se donner du courage, je ne vais pas te tuer. Fais-moi confiance. Je vais seulement m'assurer avant l'atterrissage que cet enfant ne naîtra jamais. Car je ne peux me résoudre à te faire périr, même si je n'ai toujours pas décidé de la façon dont j'allais t'empêcher de me nuire. L'opération sera longue et délicate, car je ne peux pas me permettre la moindre probabilité d'échec. Pour que tu ne souffres pas et ne tente pas de t'interposer à l'aide de tes pouvoirs, je t'assommerai autant de fois qu'il le faudra. Courage. C'est absolument nécessaire ».
Sa main se serra sur le manche de la masse. Il s'apprêtait à réduire en charpie les entrailles de son aimée tout en tentant de la maintenir en vie. Il hésitait. Hama continuait à psalmodier des supplications inaudibles. Je guettai, avec une concentration extrême.
Il fit un dernier pas vers elle, leva la masse… Je sentis mes muscles frémir, alors que je ne pouvais normalement plus bouger. Mon corps était baigné d'une grande chaleur.
Un bruit étrange de glissement éthéré… Runuur apparut, un grand coffret orange sous le bras. Il écarquilla les yeux. « Il fait chaud ici », lâcha-t-il.
Darotân se tourna vers lui. « Un problème ?
— Je ne sais pas encore à quel point c'en est un, Commandant Darotân. J'ai trouvé ceci dissimulé dans la chambre de Stropovitch ».
Il ouvrit le coffret, révélant les deux lames noires marbrées de rouge – dégainées.
« Leur aura maléfique est impressionnante. C'est de l'Ombre à l'état pur, Commandant, aucun doute à ce sujet ».
Hama me lança un regard incompréhensif, inquiet.
Darotân les examina, fasciné. Il raccrocha sa masse dans son dos, rendit son épée à Nuraam. Il approcha lentement la main des lames, les yeux s'écarquillant à mesure.
« Attention, Commandant, dit Runuur, bouleversé. Je les ai touchées moi-même et… on dirait qu'elles parlent dans notre esprit. Enfin je veux dire… elles saisissent l'âme, si on n'y prend pas garde. Elles corrompent tout ce qu'elles touchent. Ce sont des artefacts maléfiques d'une puissance incroyable, Commandant, il n'y a aucune comparaison entre ces épées et les artefacts utilisés par Kalten pour nous entraîner à la détection du mal ».
Darotân recula la main et se tourna vers moi en souriant.
« Tu les as obtenues d'Arcân, n'est-ce pas ? Elles sont une preuve du danger qu'il représentait pour notre peuple. Posséder de tels germes de corruption, pure folie ! La sentence a été rendue, mais de nouveaux éléments viennent aggraver votre culpabilité ».
Il les effleura des doigts. Un frisson le parcourut.
« Oui, sans conteste, quelle puissance… De l'Ombre brute. Susceptible d'ôter la vie en un instant à tout être qu'elle blesse – ou même touche – qui n'ait pas la force d'âme de lui résister… »
Il s'immobilisa à nouveau, ouvrant grand les yeux.
Encore un funeste pressentiment.
« Runuur, fit-il d'une voix fébrile, tu viens de m'apporter une solution parfaite ».
Il saisit soudain les deux lames par la garde et ferma les yeux. Il fut parcouru de longs frissons.
« Quelle sensation… soupira-t-il. Ces épées sont impitoyables. Mais je domine leur aura ».
Il rouvrit les yeux, qui reflétèrent un calme souverain mais aussi une certaine exaltation. Runuur et Nuraam prirent des mines perplexes et inquiètes.
Darotân s'approcha d'Hama. Elle comprit. Elle hurla en s'agitant frénétiquement.
« Je vais corrompre momentanément ta chair, Hama ! Et ce faisant, détruire le germe de vie que ton ventre contient ! Je te purifierai une fois que ce sera accompli ».
En un éclair, je sentis venir le désastre. Les lames influençaient les âmes hésitantes ou chagrines. Mais le cas d'Hama était extrême. Elle avait sombré dans tous les abîmes depuis le début de sa captivité. Elle avait vu la mort de nombreuses fois, l'avait même souhaitée. Elle avait éprouvé les pires terreurs, celles qui éparpillent les consciences et brisent les esprits. Elle avait vécu tous les doutes, tous les paradoxes. Elle avait arpenté durant de longues heures sans sommeil les frontières de la démence. Elle avait subi pendant près de deux jours le spectacle de mon supplice infernal, sa détresse et son malheur amplifiés à l'infini par son amour. Elle avait pleuré plus de larmes que certains n'en versent en une vie. Elle n'était ni éveillée ni endormie, ni consciente ni inconsciente, la moindre de ses pensées était floue et indistincte. Les mots se tordaient dans son esprit, jouets d'un désespoir si profond, qu'il était devenu bien plus qu'un sentiment, avait vaincu la raison, n'avait pas laissé à cette dernière la moindre retraite. Les fondements de son âme s'étaient effondrés, il ne régnait plus en elle qu'indécision, instabilité, folie et cauchemars. Ces épées n'allaient pas seulement l'influencer. Elles allaient trouver en elle l'hôte idéal, parfait, l'esprit le plus affaibli et impuissant qui soit. Elles allaient la posséder toute entière en quelques instants.
Et le temps que Darotân comprenne qu'il ne pourrait pas la ramener, il serait cent fois trop tard.
Ma poitrine s'enflamma soudain. Un fleuve ardent coula dans mes veines. Je sentis de longs frissons de puissance me parcourir.
Darotân planta sèchement, jusqu'à la garde, les épées dans le ventre d'Hama – les lâcha et recula vivement, dans un sursaut effrayé et excité tout à la fois.
Elle hurla à nous assourdir. C'était le cri pur d'une âme qui se déchire. Un cri surnaturel. Un cri d'outre-tombe.
Les lames émirent un bruit horrible. Un ignoble bruit de succion. Elles se gavaient de l'être d'Hama, qui s'abandonnait tout entière à leur voracité. En un instant une tache apparut sur le ventre de satin, si noire qu'on la voyait sous le châle et le pantalon, dont elle flétrissait et assombrissait le tissu – ombre qui s'étala très vite ; et ses plaies se mirent à émettre une lente fumée noire.
Darotân posa une main sur elle et se concentra. Ses sourcils frémirent. L'ombre continua de s'étendre, très vite, jusqu'à recouvrir la peau des seins aux genoux. Le visage d'Hama reflétait la souffrance dans son expression la plus absolue, immobile, les yeux exorbités, la bouche ouverte, le souffle coupé. Il maîtrisa sa panique et s'investit corps et âme. Sa main rayonna d'une Lumière pure et intense.
Je sentis le feu me régénérer. Un pilier de lave emplit ma colonne vertébrale. Mes muscles se reconnectèrent à mon cerveau, en bloc. Un vent ardent tourbillonna dans ma tête – j'entendis nettement la chenille crépiter. Un bien-être exaltant m'envahit.
Les épées, gloutonnes, continuaient leur bruyante orgie. L'ombre s'étendait désormais jusqu'au cou d'Hama. Darotân ouvrit les yeux, et cette fois paniqua. Il saisit les deux lames et tira. Mais il ne fit que secouer le corps. Les épées étaient déjà liées à elle, elles ne faisaient plus qu'un. Il eut une expression désespérée ; et se résigna à les arracher coûte que coûte. Il tira du plus fort qu'il put. Mais les poignées glissèrent et il tomba à la renverse. Elles émettaient elles-mêmes une fumée noire. Elles devenaient peu à peu vaporeuses, empêchant d'exercer sur elles une pression suffisante pour les désolidariser d'Hama.
« Commandant ! cria Nuraam, qui avait détaché ses yeux du spectacle pour connaître l'origine de la chaleur qui les faisait suer, Stropovitch s'agite ! Il… a les veines qui apparaissent de partout et…
— Aidez-moi ! Purifions-la ! » hurla Darotân éperdu.
Hama émit un nouveau cri, mais qui se mua en râle, de plus en plus grave et sonore, comme si le son était déformé progressivement par une distorsion magique.
Les trois paladins apposèrent leurs mains sur elle, dont tout le corps désormais exhalait de la fumée noire en abondance. Ils sentirent qu'elle devenait de plus en plus légère. Ils firent appel à toute l'étendue de leurs pouvoirs. Elle fut assaillie par un flot de magie sacrée – complètement inutile. Les lames, insatiables, achevèrent de se mêler à Hama, de la posséder – elles disparurent en elle.
Je ne parvenais pas à éprouver de sentiment particulier en la voyant se dissoudre dans l'Ombre. La chose derrière mes yeux bloquait mes pensées.
« Je ne peux pas voir ça », lâcha Darotân. Son visage était défiguré par le remords, l'impuissance, le désespoir. Le malheur le submergeait. Il devait en fin de compte se résigner à perdre son amour. Ce qu'il faisait assez bien, somme toute. « Il n'y avait de toute façon pas d'autre solution, murmura-t-il, infiniment triste, en contemplant les arabesques formées lentement par la fumée ténébreuse et chatoyante. Elle m'aurait nui si elle avait vécu ». Il geignit. « Ce spectacle m'est insoutenable ». Il invoqua un portail, tout en me regardant, mélancolique.
« S'il reste quelque chose d'elle après sa mort, faites tout disparaître. Et ne vous inquiétez pas pour Stropovitch, ajouta-t-il d'une voix faible et terne – dépassionnée –, toutes les réactions étranges de son corps sont provoquées par les larves qui lui dévorent l'encéphale… » Il passa le vortex.
Je pus tourner la tête. Je vis, ou plutôt la chose qui regardait par mes yeux vit, ma peau mauve foncé virant lentement vers le rouge, les veines noires. Je vis aussi, recouvrant les chaînes comme une glu, une lueur rougeoyante – le lien magique qui les imprégnait ; voilà qu'il apparaissait et luisait, ce qui signifiait qu'il luttait. La chaleur que je dégageais était magique. Elle pouvait briser les liens.
La chose derrière mes yeux me fit ouvrir la bouche et souffler longuement en direction de mon poignet droit. Le lien brilla de mille feux, s'affinant progressivement – avant de s'estomper. Ma peau n'avait pas brûlé. La chose me fit tourner la tête et souffler de même sur mon poignet gauche. Il ne restait plus que les chaînes, chauffées à blanc, attachées au mur.
Mon regard revint aux paladins, qui, baignant dans leur sueur, observaient, impuissants, abattus, le corps devenu immatériel d'Hama, qui flottait devant eux, essence de ténèbres. Tandis que je brisais mes chaînes, mon amour s'évaporait doucement. Et disparut.
Mon doux, mon tendre, mon fabuleux amour.
Elle avait été engloutie. Effacée.
C'est à ce moment que la chose prit le contrôle total de mon corps. Je ne me souviens pas de ce que j'ai fait.
Parfois dans mes cauchemars des visions me reviennent, brèves, violentes. Le crâne de Nuraam qui craque dans ma main, libérant des flots de sang et de la bouillie d'encéphale. Le cœur de Runuur arraché à mains nues de sa poitrine sanguinolente. D'énormes cristaux volant en éclats, que dis-je, des montagnes de débris de cristaux. Le rayonnement de mille soleils. Le sol qui se dérobe sous mes sabots. Des parois de vaisseau éventrées à coups de poing. De la poussière rouge s'éparpillant dans le ciel en grandes nuées étincelantes. La sensation de chute. Le noir.
Lorsque j'ouvris les yeux, je me redressai tout de suite. J'étais allongé au milieu d'une longue rangée d'autres personnes étendues. Des cadavres, des blessés et des dræneïs encore inconscients, à perte de vue. Des prêtres rescapés passaient dans les rangs pour soigner voire ramener ceux qui pouvaient encore l'être – tandis que d'autres survivants indemnes apportaient sans cesse de nouveaux corps. Qu'ils étendaient sur… de l'herbe. J'en restai incrédule, fasciné. D'immenses débris de vaisseau partout. Je dus me rendre à l'évidence. Nous nous étions écrasés. Je fus partagé entre une immense joie d'être sur notre nouveau monde et une immense inquiétude sur le sort de notre peuple.
Je ne méditai pas longtemps sur la question, car mes derniers souvenirs me revinrent brutalement. Je sentis les racines de mes cheveux se raidir et de la sueur froide couvrir mon front. Sans doute… oui, sans aucun doute. C'était moi qui avais causé ce désastre. Je fis comme une crise d'angoisse. Je me pris la tête dans les mains, suffoquant, le cœur douloureusement serré comme écrasé entre mes côtes. Mon regard errait sur les milliers de corps étendus. Je reconnus le cadavre désarticulé d'Ondraïev à ma droite. Cette vision me fut insoutenable. Je me levai, enjambai, courus – je ne me fis pas la remarque sur le moment, mais je n'avais rien, pas la moindre écorchure, pas la moindre bosse ou contusion.
Je restai longtemps accroupi, le dos appuyé contre un arbre dans la forêt de l'île. Je n'avais pas de pensées particulières. Les mots et les images se bousculaient dans mon esprit, mais ne se fixaient pas. Je ressentais plus que je ne pensais, et il s'agissait de peur et d'angoisse. Irréfléchies. Inexpugnables.
Je ne parvenais toujours pas à éprouver de sentiments particuliers à propos de la disparition d'Hama. Ce souvenir était insaisissable, il glissait, fugace. J'étais en plein déni de réalité. Je n'y pensais pas car il n'y avait rien à penser. Ce qui me torturait, en revanche, c'était que j'avais tué des centaines de dræneïs. Les anciens comme les jeunes, les parents comme les enfants, les maîtres comme les élèves, indistinctement, j'avais causé la perte d'un grand nombre d'entre eux. C'était inavouable. Et l'idée était insupportable. Je ne pouvais pas assumer cet acte.
Le soir tombait quand une nouvelle impulsion me fit courir vers le champ de victimes – au milieu duquel se dressait Velen, inamovible statue, inébranlable tristesse du peuple martyr, monolithe de souffrance sur fond de crépuscule. Mais aussi immortel symbole d'espoir, dressé sur le sol de notre nouvelle patrie. A ce moment, cependant, sa vue ne m'inspira que terreur.
Nos regards se croisèrent. Je ne pouvais soutenir le sien. Je courus encore.
Au détour d'une dune, une plage et un bateau. Je tombai nez à nez dans ma course avec des pirates humains – c'était la première fois que j'en voyais. Ils débarquaient, sûrement d'une île ou d'un rivage proche, attirés par l'explosion. Plus exactement le capitaine, les yeux étincelants, dévoré de curiosité, d'enthousiasme, de goût du mystère et d'espoir de butin, avait certainement dû obliger ses hommes à embarquer au plus vite, car manifestement l'équipage ne partageait pas son excitation. Les pirates étaient hésitants, inquiets, nerveux. Ils hurlèrent à ma vue – ma frayeur égala bien la leur. Seul le capitaine me mit en joue et m'expédia dans les ténèbres de l'inconscience d'un coup de fusil.
Commença une longue série de voyages et d'aventures diverses, toujours sanglantes, qui me firent, au terme de mon périple, m'établir comme mercenaire dans les contrées humaines.
J'appris plus tard qu'une aile de l'Exodar était demeurée intacte, bien que profondément fichée dans le sol, et constituait notre refuge en ce monde, sur lequel Velen et O'ros veillaient. Diverses rumeurs coururent sur les raisons de la chute, mais aucune ne mentionnait de démon. J'en conclus que tout s'était passé trop vite pour que quiconque ait eu le temps de comprendre. Ou que le Conseil avait choisi le silence.
Le souvenir d'Hama me plongea dans nombre de soirs et de nuits passés à pleurer amèrement ou à me figer dans un désespoir absolu, un désespoir concret et suintant, liqueur noire générant une ivresse particulière, qui fit de moi le tueur le plus impitoyable, le plus sûr et le plus rapide, et réputé comme tel.
Pour moi tout ce temps passé comme mercenaire était de l'entraînement. Je devais devenir fort. Mon maître m'avait dit qu'il me faudrait encore un ou deux ans d'exercice. Je m'appliquai, recherchai les défis. Dont le plus excitant me fut proposé par un certain Jack, un jour, en Marche de l'Ouest.
Je le jure solennellement sur ce papier, je tuerai le démoniste qui a implanté ce fléau en moi et m'a fait tuer des centaines de mes frères et sœurs. Et je le jure solennellement également, un jour que je ne peux prédire, quand le moment sera venu, je tuerai Darotân. Quand j'aurai sa tête tranchée dans mes mains, maître, quand je vous aurai vengé, alors je crierai votre nom à la face des étoiles, et l'univers résonnera longtemps des échos de ma voix ; et je le sais, en entendant ce nom, tous les démons de tous les abysses connus et inconnus frémiront.
La brume créée par Thiwwina n'en finissait pas de se dissiper. Elle se déplaça lentement vers la grande hutte, noyant les dizaines de gangr'orcs qui en gardaient l'entrée dans des lambeaux de brouillard fantasmatiques, tout prêts à donner à la réalité des airs de cauchemar.
Ils entendirent le léger crépitement de la barricade qui s'envolait en fines cendres sous le souffle de Stropovitch. Puis virent se découper sa sombre silhouette, progressivement, avançant lentement. Et ses deux yeux flamboyants, lourds de menaces. Son aura était celle d'une puissance brute, massive, imposante. L'atmosphère en était chargée, alourdie. Les gangr'orcs, leurs mouvements soudain ralentis, se mirent en position de combat pour l'accueillir. Tandis que le dræneï approchait, ils avaient de plus en plus chaud. Ils se mirent à suer abondamment.
Leur instinct leur dit que ce qui venait n'était pas mortel.
Un ordre fut crié.
La silhouette fut criblée de dizaines de lances et de flèches.
Stropovitch put se protéger le visage de ses bras. Les projectiles rebondirent sur les plaques de l'armure.
Il gronda. Les cœurs frémirent. Les mains tremblantes eurent des difficultés à empenner une seconde volée de flèches.
Il fondit sur eux. Ils crurent subir l'assaut d'une armée. Il enfonça leurs lignes avec l'impact d'un troupeau de sabots-fourchus lancés au galop. Il ferrailla de ses épées chauffées à blanc, avec une vivacité surnaturelle. Les lames furent parées, les membres volèrent, les chairs fumèrent, les cerveaux furent cuits dans les crânes, les cœurs dans les poitrines. Des cris de souffrance aigüe, mêlés à des râles d'agonie.
Les gangr'orcs tinrent bon. Ils le cernèrent étroitement de leurs guerriers les plus carapaçonnés, tandis que d'autres, en arrière, les bras levés, tentaient de l'empaler de leurs lances. Stropovitch eut beau se démener, son torse et son dos furent transpercés, libérant d'épais filets de sang fumant. A son contact, les lances s'enflammaient, et les lames conduisaient la chaleur, brûlant les mains qui les tenaient.
Enragé, il grêla de coups de poing et de sabot les guerriers qui l'entouraient. Les chocs sur les armures lourdes étaient tels, que les orcs étaient projetés sur plusieurs mètres en entraînant les lignes arrières, et s'affaissaient, sonnés, de profondes empreintes fumantes sur les plastrons et les casques. Stropovitch se libéra ainsi de son encerclement, en renversant ses adversaires, par groupes entiers. Puis il prit une grande inspiration.
Et souffla, en tournant lentement sur lui-même. Tous les orcs proches furent réduits en cendres dans leurs armures, lesquelles flamboyèrent et fondirent partiellement.
Il se tourna vers la hutte. Tous les orcs qui faisaient face au dræneï fuirent à l'intérieur. Les autres se regroupèrent dans son dos, attendant qu'il pénètre dans le bâtiment pour clore l'entrée de leurs corps.
Ceux-là entendirent d'autres pas derrière eux. Ils se retournèrent lentement, un pressentiment leur glaçant le sang. Une autre silhouette se découpait dans la brume, mais brillante. D'autres yeux, mais lumineux. Une autre aura de puissance, mais sereine et infinie.
Après le Démon venait l'Ange.
« Soldat Joannes Bluemill ! » cria le Commandant Trollbane.
Le paladin sursauta. Il n'avait cessé de fixer la brume.
« Oui, mon Commandant ?
— Les troupes sont-elles prêtes à repartir à l'assaut ? »
Joannes s'ébahit. Ce n'était pas à lui, simple soldat, que le Commandant était censé demander cela. Mais manifestement, la grâce dans laquelle il baignait depuis Kil'Sorrow était déjà connue de tous. Si le Commandant s'adressait à lui, c'était parce que si Joannes ne pouvait pas secourir davantage ses compagnons d'armes, c'était nécessairement qu'il n'y avait rien de plus à faire.
« J'ai fait mon possible, mon Commandant.
— Parfait ! Nous repartons donc ». Il hurla des ordres. Les hommes se préparèrent. « Dites-moi soldat Bluemill, qu'est-ce qui vous rend si songeur ? ajouta-t-il en suivant le regard du paladin. Vous percevez des mouvements étranges de ce côté ?
— Ce n'est pas exactement cela, mon Commandant, bredouilla Joannes. J'ai… le pressentiment que nous ne devrions pas y aller.
— Et pourquoi cela ? demanda Danath intrigué, prenant le sentiment au sérieux.
— Quelque chose qui ne concerne pas les mortels va se produire, murmura le paladin. Les orcs comme notre armée vont être pris et emportés.
— Soit, fit Danath, l'air sombre. Je vous crois sur parole, soldat, mais j'ai une mission et dois faire le nécessaire pour la mener à bien. Vous avez ma parole que je ferai se replier les troupes à la moindre menace sérieuse. Rejoignez vos rangs et faites votre devoir, comme vous en avez l'habitude.
— A vos ordres, mon Commandant ».
Joannes s'exécuta, ne pouvant s'empêcher de lancer de longs regards pensifs en direction de la brume. Il y sentait la présence de deux puissances opposées, toutes deux aussi destructrices. Capables de les engloutir tous dans un chaos qui n'aurait pas d'issue.
Stropovitch, haletant, affaibli par ses blessures, sentit le feu l'envahir. Il mit un genou à terre, et geignit tandis qu'une chape de flammes régénératrices l'enveloppait. Elles le soulageaient de ses souffrances – et en produisaient d'autres plus grandes. Les blessures se refermèrent, et les flammes s'éteignirent, laissant le dræneï harassé de douleur.
Un choc métallique surpuissant – un orc l'effleura en coup de vent. Il volait, éparpillant sur sa trajectoire des morceaux d'armure tordus. Le corps alla s'écraser à l'intérieur de la hutte, dans la brume. A en juger par le bruit, il avait traversé un ou deux murs.
Le guerrier se releva et se retourna, fronçant les sourcils.
Derrière lui, Darotân se dressait au milieu d'une dizaine de corps inertes. L'affrontement n'avait fait aucun bruit. Le démon était entouré de métal fondu et de chair brûlée à l'odeur âcre ; et l'ange, de corps intacts, aux visages sereins – pacifiés –, gisant sur un sol consacré et lumineux. Leurs regards se rencontrèrent.
« Déjà fatigué, Stropovitch ? tonna le paladin, saisi d'un enthousiasme terrible. Je t'ai envoyé le dernier pour te réveiller ! Les autres, je me suis contenté de les juger ! Regarde ! » Il désigna les corps à ses pieds et leurs visages béats. Une âme faible mourait à sa seule présence, s'il le souhaitait.
Sa peau claire étincelait doucement. Son regard était exalté.
« Depuis le temps que j'attendais ce moment ! Tu te révèles enfin ! »
Il s'esclaffa.
« Ces flammes ! Ces yeux ! Cette aura ! Un DEMON ! »
Il sourit exagérément.
« C'était donc bien toi ! Ces traces de puissance démoniaque sur les débris du vaisseau ! Velen savait, et l'a caché ! C'est toi qui as tué des milliers d'innocents ! Qui a compromis la survie de ton propre peuple ! »
Il rit de plus belle. Avec un frisson extatique. Un rire dément.
C'est toi qui l'as réveillé en moi…
Le froncement de sourcils de Stropovitch s'accentua. Son regard se chargea de haine. Quelque chose gronda en lui. Ses sens s'aiguisèrent. Il sentit que le paladin, en percevant le démon en lui comme il avait cru le voir chez Arcân, était entré de nouveau dans une frénésie sainte, une transe justicière, celle-là même qui lui avait permis de vaincre le Premier-Né, qui faisait de lui l'Invincible, le Champion.
« Moi, je savais déjà que tu devais être éradiqué – il jubilait. Mais les autres ne savaient pas, ne voulaient pas voir qui tu étais. Maintenant je peux enfin te tuer ! Sans que personne n'ait à y redire ! Entends-tu, Stropovitch ? Ils arrivent ! »
En effet, le bruit sourd et métallique d'une armée en marche. Les Alliés reprenaient l'offensive.
« Ils seront témoins du triomphe de la Lumière sur le Mal ! cria-t-il en empoignant sa masse, qui s'imprégna d'une Lumière encore plus intense, plus puissante que ce jour-là contre Arcân. Il est temps de rejoindre ton maître dans les abysses des Sans-Lumière, Stropovitch ! »
Les mains du guerrier se serrèrent sur les gardes de ses lames. Ses dents grincèrent. Ses yeux lancèrent de longues flammes.
Tu as tué Arcân.
« J'ai fait une promesse, Stropovitch ! hurla le paladin. Je suis la Main de la Justice ! Je suis le Purificateur ! Je vais débarrasser l'Univers de celui qui est maculé du sang de sa propre race ! D'un démon qui n'aurait jamais dû voir le jour ! La Lumière, Stropovitch ! La Lumière te renverra enfin au Néant distordu ! »
Il ajouta en murmurant, comme malgré lui – l'air halluciné : « Et tu vas payer pour Hama… Pour l'avoir corrompue, et m'avoir obligé à la tuer. »
T'avoir obligé…
Le guerrier courut vers Darotân. Ou plus exactement, il fondit sur lui, à une vitesse inconcevable. Ses traits étaient déformés par la rage. Des veines noires étaient apparues en bloc sur sa peau mauve. Comme en réponse, la peau du paladin se marbra de rigoles étincelantes, comme si son corps n'était plus que Lumière pure.
Darotân sourit, sûr de la victoire, heureux à l'avance de l'accomplissement de sa vengeance et de la Justice – et en même temps, profondément, absolument, infiniment triste.
Accroupi sur le toit tendu de cuir, dissimulé parmi les lambeaux nébuleux de la brume mélancolique, Farôn, l'œil étincelant tel celui d'un tigre devant sa proie, avait tout regardé et écouté. Ses mains étaient étroitement serrées sur les poignées de ses dagues. Mais, chose exceptionnelle, il avait la gorge nouée.
Réfléchis, Stropovitch. Tu étais stratège, mesuré, respectueux de ton adversaire. Ta rage est inutile. Tu ne peux vaincre par la puissance, car celle de Darotân est infinie. Réfléchis !
Le regard de l'elfe se voila. Il n'était pas censé avoir de telles pensées. Il ne devait avoir comme unique volonté que d'accomplir sa mission. La seule, la vraie, l'unique mission, celle qu'Elle lui avait donnée. Il avait prévu d'organiser cette rencontre le soir même à l'extérieur du Bastion, mais le destin en avait voulu autrement. Tant mieux. Il ne devait pas souhaiter que Stropovitch demeure celui qu'il était. Au contraire. Depuis le début, Son désir était que le Seigneur renaisse. Le corps et l'âme du dræneï-hôte seraient ce faisant consumés dans un feu de fin des âges.
Farôn ne devait vouloir que Lui plaire. Pourquoi donc ce nœud dans ses entrailles ?
Tout se passa le temps d'un clin d'œil.
Stropovitch devina à peine le mouvement. Emporté par sa course, il baissa la tête et leva ses épées croisées, accueillant le manche de la masse juste en-dessous du poids.
Le paladin fut surpris de cette parade.
Les lames glissèrent le long du manche, tout en le déviant en direction du sol.
Arrivé au corps-à-corps, le guerrier décroisa les épées, libérant la masse, et balança les pointes en direction de la gorge de Darotân.
Lequel les accueillit de la main gauche, qu'il avait ôtée du manche. Les lames crissèrent entre les doigts gantés.
Le paladin écarquilla les yeux sous l'assaut, une soudaine sueur froide perlant à son front.
Son bras droit balança la masse en direction de la tête de Stropovitch. Lequel retira violemment ses épées, s'accroupit pour éviter le coup, et fit bondir de nouveau ses pointes, en direction de l'aine du paladin, un des rares endroits accessibles à travers une armure de plaques.
Mais, voyant l'esquive, Darotân avait bloqué de la main gauche, libérée des lames, le manche de la masse dans sa trajectoire : il l'abattit sur le crâne du guerrier – qui, coupé dans son élan, dut poser les mains à terre pour ne pas s'étendre.
Une main fit pivot. La masse décrivit un fugace cercle lumineux dans l'air. Stropovitch n'eut que le temps d'envoyer les mains, au moment où le poids arrivait par en-dessous pour le percuter au niveau du menton.
Il fut projeté en hauteur, à dix mètres du sol. Il était parvenu à ne pas lâcher ses épées.
Le paladin ferma les yeux, prit une grande inspiration. La puissance irradiait ses membres.
Il tourna sur lui-même violemment. La masse accueillit le guerrier dans sa chute, en pleine poitrine. Le coup était surnaturel. L'impact fit un bruit de détonation, et produisit une onde de choc qui fit frémir la terre.
Le corps de Stropovitch fut propulsé dans la hutte. Il traversa deux murs, fit son entrée à la vitesse d'un missile dans la grande salle, où il renversa comme des quilles des dizaines de gangr'orcs qui s'y étaient massés. Pour finalement pulvériser le trône du chef – un grand siège renforcé d'os – et s'encastrer la tête la première dans un grand et ovale bouclier doré, finement ciselé, qui ornait le mur derrière.
Le frémissement du sol et la détonation éveillèrent Thiwwina, qui avait été dissimulée par Farôn dans une faille du terrain. Elle ouvrit des yeux ensommeillés.
« Qu'est-ce que… »
Elle sentit l'atmosphère chargée, alourdie d'une aura magique exceptionnelle, divine. Il était pénible ne serait-ce que de bouger le bras. L'air vibrait d'une puissance démesurée mais contenue, annonciateur d'un désastre imminent, d'une libération de pouvoirs dévastateurs. Ses sensations se précisèrent. Deux auras. Dont une qu'elle pensait reconnaître. Qu'elle avait déjà sentie avant de mourir à Kil'Sorrow.
Elle ouvrit de grands yeux. « Mazette… lâcha-t-elle. C'est pas bon ça, pas bon du tout, oh non… »
Elle se releva à grand'peine, en soufflant, et se dirigea à petits pas vers l'entrée de la forteresse – Farôn avait rabaissé la grille.
« Pas bon, non… Stropo qui veut encore me voler la vedette, c'est pas du zeu ça ».
Elle ne put s'empêcher d'être inquiète. Un guerrier dræneï n'était pas censé rayonner d'une telle puissance. « Ze sais pas ce qu'il a fait comme bêtise, fit-elle, la mine boudeuse, mais il a pas intérêt à me refaire le coup, de crever pendant un souette voyaze… »
Réfléchir…
Stropovitch avait encaissé et gardé conscience. Le plastron avait gardé l'empreinte de tous les détails de la masse ouvragée de Darotân, mais le torse du guerrier était aussi endurci par les années d'entraînement que l'armure elle-même. Il sentit une gêne. La cage thoracique avait été enfoncée. Deux ou trois côtes étaient brisées.
Il ne parvenait pas à reprendre son souffle, qui avait été coupé par le choc. Sous les yeux ahuris de l'assemblée d'orcs, il retira son visage ensanglanté du bouclier. L'arête du nez était brisée. Les arcades sourcilières, les pommettes et le menton étaient ouverts. La peau des épaules était arrachée sous l'armure.
La rage montait, irrésistible.
Réfléchir…
Il prit appui sur ses jambes flageolantes, suffoquant toujours. Ses genoux étaient meurtris de profondes blessures. Malgré ses efforts, les mots désertaient son esprit. Ses yeux rougeoyèrent de plus belle. Sa peau mauve tira vers le rouge. Il se baissa avec mille peines, ramassa en tremblant ses épées, qui gisaient au pied du mur. Sous ses halètements ardents le sable grésillait et fumait.
Un ordre fut crié. Des dizaines d'orcs armés de pied en cap fondirent sur lui.
Réfléchir !
Il hurla en sentant la vague de flammes l'envahir, emplissant ses veines.
A la seconde où la première ligne d'orcs l'atteignit, les deux épées parcoururent chacune un demi-cercle horizontal fulgurant. Les manches des haches et des masses furent tranchés, des doigts tombèrent au sol, des visages furent privés d'yeux ou de dents, des épées furent éjectées des mains qui les brandissaient.
Les lames revinrent la seconde suivante, au niveau des têtes.
Des boîtes craniennes s'ouvrirent. Des casques volèrent, emportant avec eux des lambeaux de figure. Des flots de sang jaillirent des gorges.
Les assaillants s'immobilisèrent, incrédules. La première ligne avait été réduite en un clin d'œil en ramassis de cadavres et d'infirmes geignants.
Stropovitch, enveloppé de flammes, tomba à genoux, torturé de douleurs aigües. Ses plaies achevèrent de se refermer.
Des ordres hurlés. Les orcs, hésitants, piétinèrent la première ligne anéantie pour l'atteindre.
Soudain, ils furent pris de stupeur. Une chape de Lumière s'étendait sur le sol de la salle, les affectant tous. Darotân apparut par la brèche pratiquée dans le mur, le visage orné de nouveau de son sourire exagéré.
« Tu es si faible, Stropovitch. Regarde ! cria-t-il en désignant la foule stupéfiée, ils attendent le Jugement ! Comme toi ! »
Il empoigna sa masse et commença de faucher les orcs hébétés. Beaucoup tentèrent de se défendre ; on ne pouvait cependant pas l'attaquer, tant sa vivacité et la portée de sa masse étaient grandes ; on ne pouvait qu'essayer de parer son arme ; mais la puissance de ses coups était telle, qu'il désarmait, pliait les lames, tordait les armures, projetait des corps désarticulés à travers les murs, inépuisable, une détonation après l'autre, avec un rire dément devenu inextinguible.
Il avançait vers Stropovitch. Qui se releva lentement, en chancelant.
Des murmures avaient parcouru l'armée quand les premiers échos du duel avaient retenti. Et avaient enflé en rumeur quand l'onde de choc avait fait trembler le sol.
« Halte ! » cria Danath Trollbane.
La brume avait avancé, révélant aux yeux de tous la brèche dans la barricade et les cadavres de gangr'orcs gisant devant la hutte. Certains indemnes. D'autres réduits à l'état de cendres puantes dans des armures informes.
« Qu'est-ce que… » eut à peine le temps de dire Danath.
Puis une série de chocs métalliques surnaturels retentit. Un gangr'orc traversa le toit, visiblement propulsé depuis le sol, des lambeaux d'armure lourde pendant encore lamentablement aux lanières, et alla se fracasser aux pieds du Commandant.
L'armée s'exclama. Des orcs, diversement écrasés selon l'endroit de l'impact, traversaient murs et toit, l'un après l'autre. Un rire dément se fit entendre, qui glaça le sang de tous.
Tous l'avaient reconnu, mais personne n'osait y croire.
Darotân.
« Je veux un volontaire en éclaireur pour aller voir ce que c'est que ce bordel ! cria Trollbane.
— Si vous permettez, mon Commandant… fit Farôn en apparaissant à sa droite – esquivant adroitement au passage une tête d'orc, à moitié réduite en bouillie dans le casque, qui manqua de lui faucher une jambe.
— Vous savez ce qui se passe, sergent-chef Farôn ?
— Le Maréchal Darotân et le soldat Stropovitch s'affrontent, mon Commandant ».
Les visages s'allongèrent. Dans la hutte, le massacre faisait toujours rage, assourdissant.
« Pour quelle raison se battent-ils ? cria Danath. Et ces orcs qui volent, c'est quoi ? »
Farôn hésita. Il fallait qu'il souhaite que le démon se libère – et tous périraient. Mais peut-être y avait-il un espoir…
Une probabilité.
Une probabilité que le guerrier s'en sorte, et là… on le condamnerait à mort.
Ce qui pourrait tout à fait servir Son plan. Mais…
Il se refusait à prendre ce risque.
« Le Maréchal Darotân semble être pris de démence, mon Commandant. Il a pris Stropovitch pour un démon et tue tout ce qui se dresse sur son chemin.
— Bon sang ! Il faut aller le maîtriser !
— Vous n'y parviendrez pas. Ce qui vous attend dans cette hutte est la mort ».
Darotân veut des témoins. Si Stropovitch s'en sort, il ne faut pas qu'on l'ait vu combattre.
Danath se souvint du pressentiment de Joannes. Les yeux de l'elfe étaient durs. Il ne plaisantait pas. Les Alliés blêmirent. La réputation de l'Invincible prenait tout son sens.
« La bataille est gagnée, si je puis me permettre, mon Commandant, ajouta l'elfe. Ces deux combattants ne laisseront ici que ruines.
— Dois-je pour autant laisser mourir un innocent, Farôn ? Je m'y refuse !
— Il ne mourra pas, mon Commandant.
— Bon sang, savez-vous de qui vous parlez ? Connaissez-vous le Maréchal ?
— Oui. Mais, sauf votre respect, je connais aussi le soldat ».
Un frisson – pour certains d'excitation – parcourut l'armée. L'exploit inconcevable de Stropovitch à Kil'Sorrow revint dans les mémoires des membres de l'unité d'élite.
Danath considéra Farôn avec suspicion. Il était anormal qu'un elfe parle autant. Il réfléchit.
Puis le martèlement titanesque prit fin. La hutte était entourée de cadavres désarticulés. Les murs s'effondraient par pans entiers. Le toit ne tenait plus que par miracle. A travers les brèches, les yeux perçurent nettement le flamboiement surnaturel de Darotân. Ils retinrent leur souffle.
Pendant la moisson fantastique du paladin, l'évidence s'était imposée à Stropovitch.
Il faut que je le désarme… Sans masse… il n'est rien.
Toute pensée lui était difficile à former. Un feu cent fois plus puissant que celui qui irriguait déjà ses veines grondait en lui, et il savait qu'il devait le contenir. Il le savait d'instinct. Il sentait qu'il ne devait pas lâcher la bride. Cela requérait toute sa force d'âme, toute sa présence d'esprit. Il se dressait, calme, esquivait les projectiles humanoïdes, balançait même les orcs proches vers le paladin d'un coup de sabot, espérant qu'il s'épuise.
Mais quand Darotân eut fini, souriant, il ne manifestait aucune once de fatigue. Il marcha immédiatement vers le guerrier, d'un pas conquérant, rapide, martelé.
Je peux le faire.
Il rengaina ses lames – les fourreaux fumèrent et crépitèrent –, mit un genou à terre et aiguisa ses sens.
« Tu te résignes déjà ? s'esclaffa Darotân. Soit. Reçois la mort promise ».
La masse vint horizontalement, balancée en direction de la tête. Le choc fut sourd. Aucun corps ne fut projeté. Le paladin écarquilla les yeux, étonné, et ébloui par l'éclat infernal des flammes qu'avait fait jaillir l'impact. Il sentit son arme entraînée par un surplus de poids à son extrémité. L'élan imprimé le fit tourner violemment sur 180°. A demi déséquilibré, il faillit lâcher la masse.
Stropovitch s'était, en un clin d'œil, redressé et tourné de côté, pour accueillir la masse en pleine poitrine. Le choc avait été si puissant qu'il lui avait coupé le souffle, enfoncé encore davantage le plastron dans le torse et fait vomir du sang et des flammes. Mais il avait refermé les bras sur le poids et les mains sur le manche, s'y accrochant désespérément. Le coup l'avait tout de même soulevé de terre, et l'aurait propulsé – avec la masse – si le paladin n'avait tenu bon de son côté. Il avait donc fait un demi-cercle autour de Darotân, et dès que ses sabots effleurèrent de nouveau le sol…
Il n'a pas lâché…
… alors, la peau plus rouge, les yeux plus flamboyants, les veines plus noires que jamais, ses muscles contractés à l'extrême…
Il lâchera.
… il souleva en hurlant la masse et le paladin, leur fit décrire un arc de cercle vertical au-dessus de sa tête, lui-même se retournant dans le mouvement, et abattit de toutes ses forces Darotân sur le sol, tête la première.
Il y eut une secousse de la terre. Il y eut un souffle, qui souleva un brouillard de sable. Il y eut un grondement souterrain. Les piliers et poutres qui formaient l'armature de la hutte s'inclinèrent ou tombèrent. Les murs s'écroulèrent définitivement en poussière. Le plafond s'effondra partiellement. Le toit s'affaissa mais tenait toujours. Le chef de la forteresse et quelques gardes qui s'étaient réfugiés dans les combles churent derrière Stropovitch, dans le cratère formé par le choc – de dix mètres de diamètre et trois de profondeur.
Beaucoup de soldats à l'extérieur perdirent l'équilibre quand le sol trembla. On ne lisait sur les visages qu'incrédulité et fascination.
Gunny franchit en courant l'entrée de la forteresse avec ses hommes, et sourit en voyant l'armée massée devant une hutte effondrée – avant de s'étonner de son immobilité. Soudain, à quelques mètres des derniers rangs, une secousse du sol le fit trébucher. Il tomba en avant, se rattrapant des mains. Il se releva, penaud.
« Grmbl, c'quoi le problème là ?
— Mon Lieutenant-Commandant, répondit un soldat, vous allez pas me croire mais… il semblerait que le Maréchal et Stropovitch se battent… même si on voit rien encore, on dirait qu'ils sont au fond d'un… cratère là.
— Vous vous foutez de ma gueule ? »
Il rejoignit Danath. Les rangs s'écartèrent sur son passage.
Stropovitch tira sur la masse. Les mains de Darotân étaient toujours serrées obstinément dessus.
Le guerrier s'embrasa encore davantage sous l'effet de la rage. Un grondement surnaturel résonna et s'amplifia dans ses entrailles.
Le chef de Zeth'Gor, dans son dos, voyant que leur chute n'avait pas été perçue, intima d'un geste le silence à ses gardes. Il saisit sa francisque démesurée et la leva lentement, pour l'abattre sur la nuque offerte de Stropovitch.
Lequel tira vers lui la masse avec une force inouïe, d'une main, arrachant la tête du paladin du sol – leva un sabot…
Et le décocha dans la figure de Darotân.
Sous le choc, ce dernier, projeté, lâcha enfin le manche, rebondit brutalement sur le sol – ce qui le fit sortir du cratère – et roula encore violemment, brisant des poutres, heurtant des rocs, jusque dans les rangs des Alliés à trente mètres de là, en renversant plusieurs avant d'être arrêté dans sa course.
Stropovitch ne perdit pas une seconde. Il se retourna pour balancer la masse dans le Néant distordu. Le coup de francisque destiné à sa nuque s'abattit ainsi puissamment sur son épaule droite. Sous la surprise, il lâcha à son tour la masse, qui, un début d'élan lui ayant été imprimé, alla fracasser une des rares poutres encore debout.
Saisi d'une grande colère, le guerrier désarma l'orc stupéfait d'un violent coup de poing sur le manche de la hache, lui saisit le crâne de sa grande main, hurla, des flammes jaillissant de ses yeux et même de ses narines, et broya le casque et ce qu'il contenait. Le corps du gagngr'orc s'affala mollement. Un artefact à sa ceinture s'illumina, manifestement prévu pour se déclencher à sa mort. Stropovitch dégaina ses épées et fondit sur les gardes, qu'il égorgea et démembra rageusement.
Quand il se retourna, un immense œil vert lui faisait face, flottant en l'air. Le guerrier fronça les sourcils. Une voix parla dans sa tête.
Oh, je comprends… Je suis censé désormais te tuer, mais si c'est… toi… le meurtrier de Morkh… ça change tout…
— Ça change quoi ?
— As-tu envie de savoir… qui… t'a condamné à te faire engloutir un jour… par le démon qui grandit en ton sein ?
Gunny avait reçu Darotân au moment où il s'affaissait enfin. Il l'observa rapidement. Tous les yeux étaient rivés sur le paladin.
Ils ne virent rien. Darotân était intact. Sa peau était recouverte de Lumière pure. Ses yeux étaient ouverts. Et n'avaient aucune expression.
Le Gardien. L'Œil du Juste. Le bouclier absolu. La puissance infinie.
Il se releva sans effort dans le silence général. Et marcha vers Stropovitch d'un pas égal, mécanique.
Sur son passage, la plupart des soldats, le cœur soudain oppressé, chancelaient, devaient mettre genou à terre, tant son aura était pure et impitoyable. Beaucoup moururent à ses pieds. La panique saisit les Alliés, qui s'écartèrent en masse de Darotân, terrorisés.
Danath observa, songeur, le paladin avancer vers son adversaire. « A première vue, sergent-chef Farôn, lâcha-t-il, le Maréchal ne s'est pas trompé en prenant ledit Stropovitch pour un démon. Ceci dit, j'avoue ne pas bien savoir lequel des deux est présentement le plus dangereux ».
L'elfe n'eut pas de réaction. Il observait le guerrier et l'œil vert – œil qui manifestement évoquait une chose qui ne plaisait pas au dræneï. La chaleur que ce dernier dégageait était telle, que la charpente, malgré qu'elle soit restée à plusieurs mètres de lui, s'enflamma. Le feu atteignit rapidement le toit tendu de peaux.
Si je dois perdre mon âme, je veux que ce démoniste meure avant moi, je veux le voir souffrir.
— Viens donc… au cœur de la Citadelle… je te présenterai à lui…
— Tu me tends un piège. Je viendrai, le déjouerai, et vous tuerai. Tous.
— Très bien… je t'attends… Et à propos de nous tuer… commence donc par cet être à la puissance… intéressante… qui ramasse son arme, là-bas…
L'œil disparut. Stropovitch se retourna d'un bond. Le paladin ramassait sa masse. Il était inexplicablement indemne. Son armure et sa peau brillaient comme jamais. Ses yeux étaient deux astres. Son visage était absolument inexpressif.
Comme ce jour…
Comme le jour où il avait tué Arcân le Sans-Lumière, son maître – son père.
Le sol se craquela sous ses sabots. Une bourrasque de flammes infernales jaillit soudain de son corps, et tourbillonna, s'amplifiant sans cesse, réduisant en fines cendres volatiles ce qui restait de la hutte, engloutissant le paladin – qui ne sourcilla pas, insensible, et marcha vers lui – et dérobant la scène aux yeux des Alliés, qui reculèrent sur ordre de Danath.
Stropovitch tenait ses deux vengeances. Darotân lui faisait face avec sa pleine puissance, dans un duel à mort. Et il savait désormais où trouver le démoniste qui, à l'origine, l'avait maudit, l'avait condamné à toutes les souffrances, toutes les exclusions, tous les cauchemars. Sa joie et sa rage ne connurent plus de limites.
Il vit à travers les flammes tourbillonnantes l'éclat des yeux du paladin avançant, inflexible, vers lui. Et il les vit jaillir. Les ailes. De vastes ailes de Lumière se déployant dans le dos de Darotân. Et il sentit l'aura du Champion tripler encore en puissance, alors qu'elle semblait déjà infinie. Une aura qui oppressa son âme. Et la chose en lui se révolta contre cette force.
La douleur fut terrible. Il hurla. Tandis que la bourrasque émise ne cessait de s'intensifier, il grandit, sa peau devint écarlate, ses veines d'un noir de jais, ses muscles doublèrent de volume. Son armure et ses épées fondirent, coulant sur sa peau. D'étranges pointes blanches transpercèrent de l'intérieur la peau de ses épaules, comme des débuts de cornes.
Le guerrier sentit le démon prendre le contrôle. Il ne parvint plus à éprouver de sentiments particuliers. Comme ce jour-là quand Hama avait disparu, et qu'il la voyait s'évaporer sans en ressentir peine ou désespoir.
Hama… vivre pour elle…
La peur d'être possédé. La peur d'abandonner Hama une seconde fois, plus que la peur de mourir. Cette peur-là envahit son âme et arrêta la libération du démon. Cet arrêt eut dans le corps du dræneï l'effet d'une véritable déflagration. Tandis que son cri résonnait dans le Néant, une onde de choc ardente, produite par une véritable explosion interne, tripla la profondeur et la surface du cratère, projeta tous les Alliés sur dix mètres, abattit les murailles et tout ce qui tenait encore debout, et fit onduler le sol jusqu'au Bastion, en une puissante secousse sismique.
Seul Darotân, parvenu au contact, insensible à cette fournaise d'un autre monde, ne bougea pas, alors qu'il était pris dans le tourbillon ardent. Il brandit sa masse, et ses ailes flamboyèrent et s'étendirent encore davantage. Ange imperturbable. Champion éternel. Avatar de justice.
Le regard de flammes, soudain calme, se posa sur le paladin, qui s'apprêtait à apporter à ce duel une fin foudroyante, semblable à celle qui avait mis fin aux cent mille années de vie du dernier Premier-Né.
Mais Stropovitch n'avait pas peur. Il avait réussi. Le démon et lui cohabitaient. Cœxistaient.
La garnison du Bastion opposait toujours à l'armée d'orcs et de démons une résistance héroïque. A cause de leur nombre, les troupes ennemies avaient pris position très vite sur toute la moitié sud du Bastion. Pour les forces alliées, elles étaient pour la plupart repliées du côté du donjon, dont les étages avaient été condamnés par l'effondrement des plafonds, et les soldats se battaient comme des lions derrière des barricades improvisées, criant régulièrement le nom de Trollbane pour se donner du courage. Le régiment de démonistes, mené par Akmar, était couvert par deux lignes des plus solides gaillards disponibles, et semait la mort sur son passage du côté des ruines de l'auberge. Le reste des forces était dispersé et menait une véritable guérilla. Toute ruine fumante constituait une embuscade, toute fumée un traquenard. Sous chaque tenture, il y avait un combat. Chaque pan de mur qui s'effondrait écrasait quelqu'un. L'Ered'ruin qu'avait provoqué Hama ne menait aucune offensive construite. Si ce n'était sur les lignes de front, ils étaient des deux côtés livrés à eux-mêmes. L'air retentissait de chocs de lames et d'incantations.
Hama se cachait peu et agissait seule. La fumée des incendies et la pénombre naturelle de la Péninsule la servaient à merveille. Elle sentait la vie à distance, et l'éteignait en quelques secondes, sans avoir jamais eu besoin de voir son adversaire – tel était le pouvoir que lui avaient conféré les lames maudites faites de la chair même du Titan Noir.
Quand elle se faisait ombre, elle devenait froide, incorporelle, et elle avait soif de vie et faim de chaleur. Cet appétit modifiait ses sens, sa perception de la réalité. Elle les voyait même en fermant les yeux, tous les foyers palpitants qui l'environnaient. Elle reconnaissait leur couleur, leur consistance, leur forme, selon leur race. Puis elle captait ceux qui l'intéressaient. Elle drainait les âmes. Elle les savourait doucement. Elles la réchauffaient d'une douce extase. Douce, mais si brève… Elle n'était jamais rassasiée. Même quand elle se désimprégnait de l'Ombre, une sensation désagréable la tenait au cœur. L'envie, le désir d'une âme qui la rassasierait enfin. Elle avait tant souffert près de Stropovitch la nuit précédente… La puissance qui dormait en lui… Si grande, si chaude… Promesse de délices infinis… Mais elle aimait tant son guerrier muet… Elle ne pouvait lui faire du mal… Il fallait à tout prix que cette puissance dorme. A jamais. Pour qu'il ne soit jamais possédé. Pour qu'elle ne le perde plus.
Elle se vengeait toutefois sur les orcs et les démons des tortures de la faim subies tout le long de la nuit. Elle dévorerait leurs âmes viciées et amères jusqu'à la dernière. Elle ne les faisait même plus souffrir avant de les tuer. Elle engloutissait voracement.
Elle sentit soudain l'aura de Darotân quand il déploya ses ailes. A plus de trois kilomètres de distance, elle perçut sa puissance – et la reconnut.
Tss, le voilà qui fait le beau à Zeth'Gor… Si seulement il voulait bien que j'aspire son âme celui-là…
Elle fronça tout de même les sourcils. A priori, elle ne se souvenait pas que Darotân fût du genre à faire montre gratuitement de l'étendue de sa puissance. Rien à Zeth'Gor ne pouvait justifier une telle débauche…
Un autre foyer se déclara alors. Infiniment chaud. Une fournaise digne des profondeurs abyssales des plans élémentaires. Elle sentit d'abord une faim immense… puis une angoisse terrible quand l'évidence s'imposa à elle.
Stropovitch…
Le séisme secoua la terre et surprit autant les deux forces en présence. De part et d'autre, on s'assit pour ne pas tomber, et l'on s'ébahit.
Il l'